Le pays qui en a marre

Le Liban est le pays qui reçoit le plus de réfugiés par habitant au monde. Un défi incroyable pour cet État au bord du naufrage économique, aux prises avec un vent de révolte contre l’incompétence de ses dirigeants. Et pourtant, il y a de l’espoir, comme l’a constaté notre collaborateur dans une surprenante tournée du pays.

Photo : Fabrice de Pierrebourg

L’œnologue Fabrice Guiberteau, fils de vignerons de Cognac débarqué au Liban en 2006, ne cache pas sa satisfaction en déambulant parmi de gigantesques cuves en inox et de grandes barriques de bois dans lesquelles le raisin vendangé à la main quelques semaines plus tôt poursuit sa phase de fermentation. « Le millésime 2019 s’annonce exceptionnel ! »

Nous sommes au cœur de la plaine de la Bekaa, dans le chai du domaine viticole Château Kefraya. Cette appellation a vu le jour en 1979 dans le village du même nom, alors que le Liban était ravagé par une guerre civile qui dura 15 ans et dont il ne s’est jamais vraiment remis. Le calme qui règne au milieu des pieds de vigne qui tapissent le paysage sur des dizaines d’hectares est trompeur. Malgré ses atouts touristiques et la perpétuelle capacité de ses habitants à se retrousser les manches, le Liban, affublé autrefois de superlatifs pompeux — tels que la Suisse du Moyen-Orient —, est devenu un condensé des défis et maux qui accablent l’Occident, sur un territoire à peine plus grand que l’Estrie !

À une vingtaine de kilomètres à l’est du village de Kefraya, au-delà des montagnes arides qui bordent la vallée fertile de la Bekaa, c’est la Syrie. Sa guerre aussi interminable que sanglante a fait fuir ses habitants par millions dans quatre pays limitrophes, y compris le Liban, qui peine à recevoir ces nouveaux arrivants.

Les chiffres sont éloquents et les besoins criants. Le Liban est le pays qui accueille le plus de réfugiés par habitant au monde (majoritairement des Syriens). Leur nombre frôlerait le 1,5 million (dont 950 000 enregistrés officiellement au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés), soit environ le quart de la population du pays, estimée à entre 4,5 et 6 millions d’habitants faute de données démographiques officielles depuis…. 1932 ! Peu importe ce flou statistique, il s’agit d’un défi incroyable pour ce pays surendetté et au bord du naufrage économique.

À une heure de route au nord-ouest du Château Kefraya, c’est Beyrouth, la capitale, dont le centre historique est squatté depuis la mi-octobre 2019 par des dizaines de milliers de protestataires. Ils rêvent à voix haute d’un nouveau Liban nettoyé de la corruption de ses élites, expurgé du système politique confessionnel — système qui régit ce pays où 18 communautés religieuses sont reconnues officiellement et inscrites sur les cartes d’identité des citoyens. Depuis 1926, les postes clés du pouvoir sont partagés comme les parts d’un gâteau entre chrétiens (présidence), musulmans sunnites (premier ministre) et musulmans chiites (présidence du Parlement). Les protestataires rêvent d’un Liban débarrassé de l’emprise des politiciens carriéristes et des ex-seigneurs de guerre. Un pays où l’électricité et l’eau ne seraient plus rationnées, où la spéculation immobilière qui massacre leur patrimoine serait endiguée et où l’environnement deviendrait une priorité.

Plus au sud de Kefraya, c’est la région frontalière avec Israël, le sud du Liban, où le puissant parti politique armé Hezbollah règne en maître. Les tensions entre le Liban — particulièrement le Hezbollah — et Israël ajoutent aux préoccupations contemporaines des Libanais, qui vivent dans la hantise d’un énième affrontement entre ces deux belligérants.

Ces voisins qui se haïssent ont un long historique violent. Israël a envoyé trois fois ses troupes au Liban (qui, lui, n’a jamais reconnu l’existence d’Israël), en 1978, 1982 et 1996, en plus d’occuper le sud du pays pendant de longues années.

L’épisode 2006 de l’éternel conflit israélo-libanais venait tout juste de s’achever, après 34 jours de combats, lorsque Fabrice Guiberteau s’est installé au Liban, attiré par l’occasion qui lui était offerte de « bousculer les standards établis du métier » loin de la France, « cette cage aux barreaux dorés ». Sept voitures calcinées trônaient à l’entrée du domaine. Des démineurs étaient à l’œuvre dans les vignes à la recherche d’obus n’ayant pas explosé. Le Français a d’ailleurs éprouvé une petite frayeur après en avoir ramassé un sans le savoir… « Cela teste notre capacité d’adaptation », rigole ce grand gaillard quadragénaire, qui travaillait déjà à l’âge de 14 ans comme ouvrier viticole dans les vignes familiales.

Au Liban, ajoute-t-il, « si on ne prend pas de risques ou si on a une lecture négative des événements, on ne fait rien. Nous n’avons jamais raté un millésime, à part en 1991 pour des raisons qualitatives ! Cette cave est un symbole d’espoir, celui de toujours croire au meilleur. Moi, je crois beaucoup en ce pays. »

Des vignes du domaine viticole Château Kefraya. Photo : Fabrice de Pierrebourg

Ce discours résolument optimiste est rare au Liban en cet automne 2019. L’ambiance est plutôt à la révolte, après des années de désespoir ou d’apathie. À l’aube du 100e anniversaire de sa fondation, le pays s’est offert un printemps arabe à retardement. Une révolution pacifique multiconfessionnelle qui a fait trembler le pays, ses élites, et fait rapidement vaciller son gouvernement dirigé par le premier ministre Saad Hariri. Mi-janvier 2020, le Liban peinait à se doter d’un nouveau gouvernement. Opération toujours ardue dans cet État, car sujette à des tractations, consultations et négociations interminables entre les différentes factions politiques. L’impasse a alors enflammé la contestation dans les rues de la capitale.

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En quittant le village de Kefraya, il suffit de rouler à peine 15 minutes vers le nord pour apercevoir un petit campement de fortune coincé entre la route et un escarpement rocheux. Formé en 2011, soit dès le commencement de la guerre en Syrie, il hébergeait en majorité des saisonniers venus travailler dans les champs qui, petit à petit, ont été rejoints par des proches et d’autres familles. Tous sont originaires de Raqqa, dans le nord de la Syrie, devenue au début 2014 la capitale de facto du groupe extrémiste État islamique.

Des jeunes enfants jouent avec insouciance dans la terre devant un alignement d’une dizaine de tentes rectangulaires bricolées avec des bâches de plastique blanches numérotées, ficelées et surmontées de pneus usagés, remparts dérisoires contre le vent. De frêles abris sous lesquels ces damnés de la guerre crèvent de chaleur l’été, de froid l’hiver, et pataugent dans la boue lors de pluies torrentielles. Des réservoirs d’eau, des petits cabanons en tôle cachant des toilettes et une cage en bois dans laquelle un pigeon tourne en rond complètent ce décor de misère. De l’eau grisâtre et épaisse s’écoule dans un fossé, répandant une odeur nauséabonde d’égouts qui provoque des haut-le-cœur.

Dans l’ensemble du pays, 19 % des réfugiés survivent dans plus de 2 000 camps non officiels, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), camps dont la taille varie d’une dizaine de tentes, comme celui-ci, à une centaine. Les autres résident dans des appartements parfois surpeuplés, des chambres, ou bien s’entassent dans des immeubles abandonnés, des garages crasseux, des bâtiments de ferme, etc. Le HCR verse 175 dollars américains par mois en espèces au tiers des familles syriennes qui y sont enregistrées, qu’elle considère comme les plus vulnérables. Cette somme est destinée à couvrir leurs besoins fondamentaux, comme la nourriture, les soins de santé et le loyer. Une assistance financière qui, au bout du compte, a un effet d’entraînement sur l’économie locale, selon Lisa Abou Khaled, de l’agence onusienne à Beyrouth. L’hiver, une somme complémentaire peut être remise pour les aider à acheter des vêtements chauds ou améliorer le calfeutrage de leurs abris. Une armada d’ONG se répartissent l’aide concrète dans les camps.

Mais certains ont flairé la bonne affaire. Chaque mois, ces réfugiés versent un « loyer », qui varie de 60 à 100 dollars américains, aux propriétaires des terrains privés sur lesquels sont établis leurs fragiles bidonvilles. La détresse des uns est devenue une source de revenus pour les autres. « Beaucoup de Libanais s’enrichissent en utilisant leurs terrains inoccupés ou leurs champs en friche pour y installer des familles syriennes », constate pour sa part Mona Harb.

Cette professeure et chercheuse en études urbaines et sciences politiques à l’Université américaine de Beyrouth fait partie d’un groupe d’une douzaine d’experts impliqués dans un vaste projet de recherche portant sur les conséquences, pour les municipalités libanaises, de cet afflux soudain et massif de réfugiés syriens. Cette étude entièrement financée par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI), établi à Ottawa, est menée sur le terrain par le Centre libanais d’études politiques, un centre de recherche non partisan.

Le constat, partagé par bon nombre d’interlocuteurs, est que l’État libanais — qui n’a jamais signé la convention internationale de 1951 relative au statut des réfugiés — a mal géré cet afflux de Syriens. Il a notamment pris en charge la scolarisation des enfants, mais a refusé de mettre en place des camps officiels, ce qu’a fait la Turquie, par exemple, le long de la frontière syrienne. Pour des raisons budgétaires et aussi parce qu’il croyait que cette émigration serait temporaire. Impossible alors pour ces réfugiés de se bâtir des abris « en dur » sous peine de les voir se faire démolir par un bulldozer de l’armée, comme ce fut le cas en juillet 2019 dans le nord-est du pays. Des lois restreignant de plus en plus leur accès au marché du travail ont également été adoptées. Et les réfugiés sont systématiquement incités à retourner dans leur pays d’origine.

Cette déferlante de Syriens a fait resurgir le spectre des ghettos palestiniens qui ont poussé au Liban dès la création d’Israël, en 1948. Douze camps temporaires qui, au fil du temps, et par la force des choses, sont devenus des quartiers permanents pour près de 200 000 réfugiés palestiniens. Conséquence, le fardeau de l’aide aux Syriens, qui sont considérés par l’État libanais comme des « déplacés » et non des « réfugiés », retombe sur les municipalités d’accueil, parfois minuscules, déjà en déficit d’infrastructures essentielles, dont la population a doublé ou triplé en un temps record. Lorsque l’administration locale est faible ou bien hostile à la présence de ces nouveaux venus, c’est le secteur privé — particuliers, entreprises ou ONG — qui s’en occupe.

La chercheuse Mona Harb et ses collègues ont relevé des « disparités notables » dans les conditions d’accueil. À l’une des extrémités du spectre, les réfugiés sont quasiment persona non grata. Certains maires les fichent et leur imposent un couvre-feu, ou refusent d’enterrer leurs morts dans leurs cimetières. Un autre a tout fait pour repousser ces Syriens, qu’il considère comme une source de déséquilibre communautaire, en multipliant les contrôles de police ou en surtaxant les propriétaires de terrains sur lesquels sont établis des camps.

Parfois, les réfugiés ont des relations ambiguës avec les municipalités. Ils sont tolérés parce que l’on a toujours eu besoin d’eux comme main-d’œuvre bon marché dans l’agriculture ou même dans les champs de haschich, à condition qu’ils adoptent un profil bas.

À l’autre bout du spectre, des collectivités se sont montrées ouvertes et généreuses. C’est le cas à Saïda, à une cinquantaine de kilomètres au sud de Beyrouth. Près de 25 000 Syriens ont trouvé refuge dans cette cité balnéaire où l’on dénombrait déjà 180 000 Libanais, auxquels s’ajoutent des dizaines de milliers de Palestiniens. « Ici, entre autres grâce au travail de terrain des ONG, la population a fait preuve d’empathie envers les réfugiés et ne les a pas considérés comme un fardeau », se félicite Tarek Bizri, responsable des programmes au sein de l’Association islamique du bien-être (IWA), ONG spécialisée dans l’aide d’urgence et aux démunis. « La seule conséquence négative observée a été l’augmentation du prix des loyers. »

Un immeuble abritant des familles syriennes à Saïda ; un camp de réfugiés situé au sud de Chtaura, dans la vallée de la Bekaa. Photos : Fabrice de Pierrebourg

Tarek Bizri nous conduit au centre Imam-Ouzai, un énorme bâtiment de quatre étages. Ce pavillon universitaire inachevé a été transformé en refuge collectif, le plus gros au Liban, en 2011. Il a fallu un investissement de 1,5 million de dollars par trois ONG locales, dont l’IWA. Certes, le confort y est quasi rudimentaire. Les escaliers n’ont pas de rampe. Le sol et les murs sont en béton brut granuleux. Les couloirs lugubres servent de séchoirs à linge. Mais ce cocon « en dur » protège des aléas de la météo 185 familles, soit au total un millier d’hommes, de femmes et surtout d’enfants. Au quotidien, 36 ONG locales et étrangères unissent leurs forces et leurs financements pour fournir tous les services essentiels à ces familles qui y sont hébergées gratuitement. La municipalité prend à sa charge l’approvisionnement en eau, le service d’égout et la collecte des ordures.

« Notre rêve est de rentrer chez nous », confie Mustafa, 23 ans, un sourire presque gêné aux lèvres, « mais notre maison a été détruite par un obus ». Il n’en dira pas plus. Les Syriens sont prudents lorsque la discussion glisse sur leur vie passée. Assis en tailleur sur un tapis, ce travailleur agricole regarde tendrement son épouse, Ayat, habiller leur petit dernier âgé d’à peine deux semaines, dans la pièce d’une vingtaine de mètres carrés sans fenêtre qui leur sert, à eux et leurs trois enfants, d’appartement familial. Mustafa pointe du doigt le berceau de métal bleu posé à sa gauche. « Ce berceau ressemble à celui que l’on avait dans ma famille. Je l’ai fait fabriquer ici par un ferronnier », dit-il fièrement. Le jeune homme et sa femme ont quitté précipitamment leur village dans la région d’Hama, dans le nord-ouest de la Syrie, en 2013. Treize heures de route plus tard, ils atterrissaient dans ce refuge où ils ont retrouvé une partie de leurs repères et de leurs racines. « Ce sont tous des gens qui viennent de notre village et des environs », explique Mustafa.

Les résidants du centre Imam-Ouzai vivent au jour le jour. Peu de familles sont retournées dans leur pays d’origine. D’abord parce que leur ville est occupée par les militaires syriens. Ensuite parce que les hommes âgés de 18 à 60 ans craignent d’être enrôlés de force dans l’armée du président Bachar al-Assad.

Les Syriens se savent condamnés à demeurer au Liban, où pourtant leur situation devient de moins en moins enviable. « Leur vie est incroyablement contrainte et leur avenir restreint », résume la chercheuse Mona Harb.

Le Liban est accablé des mêmes maux que ceux constatés en Occident, y compris au Canada, au plus fort de la crise migratoire de 2015 : montée d’un racisme décomplexé, rejet, rumeurs et surtout instrumentalisation à des fins politiques et électorales. En première place au banc des accusés figure Gebran Bassil, chef depuis 2015 du Courant patriotique libre (CPL), parti fondé dans les années 1990 par son beau-père, Michel Aoun, le président de la République toujours en poste… Lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement Hariri (de 2014 à octobre dernier), Bassil suscitait régulièrement des tollés à cause de ses déclarations fracassantes jugées xénophobes. « La libanité est supérieure à toute autre appartenance, elle est génétique », a-t-il écrit en juillet 2019 sur son compte Twitter. Il s’est aussi prononcé contre la transmission de citoyenneté par les femmes libanaises à leurs maris s’ils sont syriens ou palestiniens.

Les mêmes symptômes de xénophobie seraient toujours perceptibles au niveau local, avec des disparités dans l’intégration des réfugiés selon leur religion d’appartenance et leur classe sociale. « Les Syriens chrétiens ont eu moins de problèmes que les autres, car ils sont bien soutenus par les services sociaux de l’Église, poursuit Mona Harb. Et les Syriens les plus aisés ont confié ressentir moins de racisme, car le Liban n’est souvent qu’une étape de leur émigration vers d’autres pays. »

Un sentiment de peur, d’abandon et de rejet est palpable dans les méandres du camp palestinien de Chatila, dans le sud-ouest de Beyrouth. Ce bidonville de sinistre mémoire a été le théâtre d’un massacre commis en septembre 1982 : deux jours durant, des miliciens phalangistes chrétiens vont exécuter, en guise de représailles après l’assassinat de leur chef récemment élu président, des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants palestiniens jusqu’aux moindres recoins des camps de Sabra et de Chatila. Aujourd’hui, cette enclave de pauvreté, dont les accès sont contrôlés par des barrages de l’armée libanaise, est devenue aussi un point de chute pour des Syriens parmi les plus déshérités.

Le camp palestinien de Chatila ; une manifestante photographiée à la place des Martyrs, à Beyrouth. Photos : Fabrice de Pierrebourg

Dans une allée glauque du bazar, dont l’horizon immédiat est quadrillé par un enchevêtrement de fils électriques, et où cohabitent des banderoles à la gloire du mouvement islamiste Hamas et une autre célébrant l’armée libanaise, des exilés ne se font pas prier pour raconter leurs piètres conditions de vie.

« Les Libanais ont raison de se soulever. Nous sommes unis par la même pauvreté », souffle d’une voix douce une veuve syrienne drapée de noir. Selon le HCR et la Banque mondiale, 72 % des réfugiés et plus du quart des Libanais vivent sous le seuil de pauvreté (3,80 dollars américains par jour).

Bachar, un jeune Syrien qui vend des vêtements de sport dans une petite échoppe du bazar, affirme ressentir de plus en plus d’hostilité et de « racisme ». Réfugié au Liban depuis cinq ans, il a maintenant la hantise d’être arrêté s’il sort du camp, et de se faire « livrer au régime d’Assad ». « Les Libanais nous haïssent et ne veulent plus de nous. Mais nous, les Syriens, si nous pouvions quitter le Liban, nous le ferions. À cause de cette pression. »

Pourtant, les Syriens ont toujours fait partie du paysage économique du Liban, en travaillant dans la construction, l’agriculture (dont les vignobles), le ramassage des ordures et le gardiennage d’immeubles. Des secteurs négligés par les Libanais et où ils peuvent désormais seulement exercer légalement à condition de posséder des permis de résidence et de travail. On dénombrait environ 250 000 travailleurs venus de Syrie avant le début de la guerre. « Les Syriens sont connus pour être vaillants », dit Mona Harb.

Avec ses collègues, la chercheuse planche déjà sur des solutions concrètes, qui seront soumises au CRDI et aux diverses parties concernées au Liban, afin de renforcer de façon durable les capacités d’accueil des municipalités et l’intégration de ces arrivants. « Il est clair que plus de la moitié des réfugiés vont demeurer au Liban, affirme-t-elle. Alors, autant investir dans l’éducation des plus jeunes, impliquer aussi le secteur économique et réfléchir à des initiatives environnementales qui serviront au bien commun, dont le recyclage, en plus de fournir des débouchés d’emploi. »

Des souhaits qui rejoignent ceux d’une partie de la population libanaise occupant bruyamment les rues.

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La nuit est tombée depuis longtemps sur le centre-ville de Beyrouth. Une clameur s’élève de la place des Martyrs. Cette grande place grouillante d’activité avant la guerre civile s’étant étirée de 1975 à 1990 avait été transformée depuis en esplanade sans âme. Elle a retrouvé une nouvelle vie à l’automne 2019 en devenant l’épicentre de la contestation. Une sorte de printemps arabe à retardement. Ici, des kiosques où l’on cuisine ou débat. Là, des tentes de camping où l’on dort. Des marchands itinérants se frayent un passage dans la foule agglutinée autour d’un gigantesque poing levé en bois peint, tenant à bout de bras des drapeaux libanais, des chichas, des grandes cafetières, ou poussant des petites charrettes remplies d’épis de maïs bouillis.

« Les réfugiés ne sont pas nos ennemis », « Beyrouth, révolte-toi »… Une marée humaine sur laquelle flottent des centaines de drapeaux libanais de toutes tailles chante l’hymne national, danse, scande des slogans au pied de la grande mosquée sunnite Mohammad al-Amin. Son dôme bleuté et ses quatre minarets se mêlent intimement, dans le ciel étoilé, avec la croix éclairée de la cathédrale maronite Saint-Georges qui la jouxte. Le cèdre, symbole apolitique, est devenu le liant magique qui fédère ces manifestants venus de partout au Liban, de tous âges et de toutes confessions. Un mouvement qui prône un « dégagisme » total illustré par le slogan maintes fois entonné « Tous, c’est-à-dire tous », et qui exige un gouvernement composé d’acteurs de changement issus de la société civile plutôt que de politiciens de carrière.

« Nous sommes une nouvelle génération pacifique qui ne veut plus de guerre », réplique Khodor, un étudiant de 21 ans, aux politiciens qui brandissent la menace d’une nouvelle guerre civile. Il s’agit aussi d’une allusion aux assauts violents menés à répétition contre les campements de réfugiés par des contre-manifestants sympathisants des mouvements chiites Hezbollah et Amal, qui s’opposent à cette contestation populaire.

La marmite bouillonnait depuis des années. Les grèves et les crises se succédaient dans le troisième pays au monde en matière d’endettement, plombé par un chômage galopant chez les jeunes et où 1 % de la population accapare 25 % des revenus. Le couvercle a explosé en octobre dernier avec le projet du gouvernement Hariri d’imposer une taxe de 60 cents américains sur la première communication WhatsApp de la journée. Dans les heures qui ont suivi, des dizaines de milliers de Libanais sont descendus dans la rue. La taxe a été remisée au rayon des mauvaises idées. Trop tard.

Le motif de cette révolte n’avait rien de futile. Le coût élevé du téléphone mobile (jusqu’à 35 cents canadiens la minute) fait que l’application de messagerie WhatsApp, propriété de Facebook, est le moyen de communication privilégié au Liban. Cette taxe, a fortiori sur un service gratuit, a été perçue comme indécente par une population se sentant déjà étranglée économiquement et excédée de payer pour des services qu’elle n’obtient pas en retour.

« C’est épouvantable de vivre dans un pays où l’accès à des services essentiels comme l’eau ou l’électricité est problématique », déplore Khodor. Les Libanais ne manquent jamais une occasion de rappeler qu’ils paient deux factures d’électricité et autant pour l’eau. La raison est simple. L’eau du robinet est rationnée et généralement impropre à la consommation. Il faut donc se tourner vers des sociétés privées, qui font des affaires d’or en remplissant les réservoirs des habitations avec de l’eau tirée de quelque 200 000 puits illégaux forés dans les nappes phréatiques, selon la Banque mondiale. Pour une famille qui habite en appartement à Beyrouth, le surcoût avoisine 150 dollars américains par mois.

L’électricité, elle, est coupée 3 heures par jour dans la capitale et jusqu’à 12 heures ailleurs au pays. Les centrales vieillissantes de la société d’État Électricité du Liban ne répondent plus qu’aux deux tiers de la demande. La location longue durée, auprès de la Turquie, de centrales électriques flottantes amarrées le long de la côte, polluantes par ailleurs, n’a en rien arrangé la situation. Là encore, cette déficience de l’État a engendré l’éclosion d’un commerce parallèle. Des groupes électrogènes mis en place illégalement ici et là par des fournisseurs privés opportunistes, parfois mafieux, prennent le relais dès que le courant « officiel » est coupé. Une autre facture à payer tous les mois.

Ces deux plans B ont pour les Libanais des conséquences directes non seulement financières, mais aussi environnementales et de santé publique. Najat Aoun Saliba, professeure de chimie et directrice du Centre de conservation de la nature à l’Université américaine de Beyrouth, a mené une étude dans le quartier Hamra, dans la capitale libanaise, où l’électricité est coupée pendant trois heures chaque jour. Elle a démontré une augmentation de 40 % des taux de matières carcinogènes dans l’air durant les périodes où ces groupes électrogènes au diésel tournent à plein régime.

« Le problème le plus criant au Liban est la pollution de l’eau », s’inquiète cette scientifique réputée, lauréate 2019 des Prix L’Oréal-UNESCO pour les femmes et la science. Ce fléau est visible lorsque l’on se promène sur le bord de mer à Beyrouth. Chaque mètre du littoral de la Méditerranée est jonché de déchets, essentiellement des bouteilles d’eau en plastique. Pire encore, des rejets d’eaux brunâtres vomies par un tuyau d’égout zèbrent les eaux bleu-vert. Un courant marron dans lequel frétillent des poissons qui font le bonheur des pêcheurs installés en surplomb sur la promenade de la Corniche.

Il y a aussi la pollution invisible, sournoise. Celle d’une nappe phréatique dont la vulnérabilité ne cesse de croître. Elle s’appauvrit à cause des pompages intensifs de même qu’en raison de la diminution marquée du volume des précipitations due aux changements climatiques. À cette pénurie préoccupante s’ajoutent les déversements de déchets dans les rivières par des industriels sans scrupules, les décharges sauvages dans les montagnes dont les résidus s’infiltrent dans le sol, ainsi que les promoteurs immobiliers qui déversent en toute illégalité leurs eaux usées dans la nature. « C’est un cercle vicieux, résume Najat Aoun Saliba. L’eau est de plus en plus rare et de plus en plus polluée, alors les Libanais se tournent vers l’eau vendue en vrac par des entreprises qui, à leur tour, contribuent à l’assèchement de nos réserves naturelles, et vers l’eau en bouteille de plastique. »

Najat Aoun Saliba espère que cet automne libanais secouera la conscience environnementale de ses concitoyens après des décennies d’anarchie et de laisser-aller. « Les changements climatiques sont, avec les guerres, les causes de vagues migratoires. Nous devons définir le problème ensemble et trouver la solution ensemble. La science est utile, mais elle n’est pas l’unique solution. »

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«Si tu veux changer quelque chose au Liban, il faut en faire une fête », s’exclame Maya Chams Ibrahimchah. Tout le monde à Beyrouth connaît ou craint, selon le cas, cette activiste énergique, au sourire magnétique, qui a laissé tomber sa carrière bien rémunérée dans la distribution alimentaire pour se dévouer sept jours sur sept aux causes qui lui sont chères, dont celle de la défense du patrimoine bâti de la capitale libanaise. Au point même d’avoir été arrêtée à plusieurs reprises par la police pour avoir fait obstruction physiquement à des démolitions d’immeubles historiques qu’elle considérait comme illégales. Une passion pour ces témoins inertes de l’histoire qui remonte à ses jeunes années à Paris, alors qu’elle rêvait d’intégrer la prestigieuse École des beaux-arts.

Cette philanthrope dans la mi-quarantaine m’a donné rendez-vous au palais Heneiné dans le centre-ville de Beyrouth. Les pierres et l’enduit de la façade sont criblés d’éclats d’obus et de balles. La plupart des fenêtres ont disparu. Quelques rares squelettes de persiennes en bois semblent tenir encore par miracle. Une fois l’entrée franchie, un escalier baroque monumental conduit à un grand salon à l’étage. Le regard est immédiatement attiré par son plafond en stuc gaufré polychrome soutenu par des colonnes et des arcades en marbre.

Ce joyau du XIXe siècle de style ottoman aujourd’hui à l’abandon doit sa survie à une soirée festive que Maya Chams Ibrahimchah a organisée en décembre 2018, pour l’anniversaire de son fortuné mari, après avoir passé des semaines à vider les pièces encombrées par des tas de gravats et d’ordures, à nettoyer patiemment, y compris avec des cotons-tiges, les murs et le plafond recouverts de suie. Cette fête en l’honneur de celui qui la soutient sans faille dans ses combats cachait surtout une ultime tentative destinée à convaincre le propriétaire du palais de ne pas le raser pour ériger une tour bétonnée de 25 étages semblable à celle qui s’élève juste à côté — à l’emplacement d’un ancien palais ! Maya Chams Ibrahimchah avait invité le gratin médiatique, artistique et politique local. Ainsi que le propriétaire, qui a soudainement pris conscience ce soir-là de la valeur patrimoniale de cet immeuble — classé désormais par le ministère de la Culture. La prochaine étape sera de trouver des investisseurs qui pourront lui redonner son lustre d’antan.

Des immeubles Art déco dans le quartier Zokak-el-Blat, à Beyrouth ; un salon du palais Heneiné. Photos : Fabrice de Pierrebourg

Le destin de cet édifice iconique n’est pas banal. Il a été bâti en 1880 par un Russe qui, dit-on, aurait été subjugué par la vue sur la mer et les senteurs de jasmin qui embaumaient l’air. Après sa mort, le palais a été transformé en consulat puis en restaurant. Son grand salon, au milieu duquel trônait une fontaine en marbre, servait de lieu de rencontre à l’intelligentsia locale.

Abandonné en 1970, le palais a servi de refuge pendant la guerre civile à une quinzaine de familles de réfugiés du sud du Liban, qui ont arraché de larges pans des boiseries pour faire du feu. En 2015, une vingtaine d’activistes se sont assis dans le salon pour empêcher une première tentative de démolition. Plusieurs ont été blessés par des éclats de pierre au moment où l’énorme boule métallique des démolisseurs a perforé le mur. L’opération a pris fin sur-le-champ.

Si le sort du palais Heneiné est presque réglé, près de 2 000 constructions similaires ont été rasées depuis la fin de la guerre, en 1990, et des centaines d’autres sont en sursis. Impossible de se promener plus de cinq minutes dans les quartiers centraux de la capitale sans apercevoir l’une de ces merveilles architecturales de type ottoman, colonial français ou Art déco. Près de la place des Martyrs, les manifestants occupent d’autres bâtiments emblématiques du Beyrouth florissant de l’avant-guerre. Un édifice en béton à l’architecture moderniste des années 1960 à moitié éventré, baptisé le Dôme ou l’Œuf en raison de sa forme, abrite maintenant une piste de danse improvisée autour d’un DJ — la révolution libanaise se déroule aussi en musique.

D’autres protestataires se pressent à l’intérieur du Grand Théâtre des Mille et une nuits, de style orientaliste. Un projet pharaonique, aujourd’hui relégué aux oubliettes, prévoyait l’ajout d’un complexe hôtelier de trois tours sur cet édifice à l’abandon. « Cette révolution s’est réapproprié notre patrimoine, se réjouit Maya Chams Ibrahimchah. La guerre civile ne l’avait pas détruit, c’est la spéculation foncière qui s’en est chargée depuis… » La philanthrope vise notamment le mégachantier de reconstruction du centre-ville et du vieux Beyrouth, qui a fait perdre à la capitale son âme, son caractère méditerranéen et ses repères historiques « pour en faire une ville de tours, comme en Amérique du Nord, et un énorme centre commercial ».

Ce grand chambardement immobilier a aussi des effets sur le tissu social. L’embourgeoisement repousse vers des îlots de pauvreté les Beyrouthins aux revenus modestes, en particulier des retraités, auxquels la Libanaise consacre le reste de son temps et de son énergie. Elle a mobilisé ses amis et ses réseaux pour l’aider à soutenir, par l’intermédiaire de son ONG, Beit el-Baraka, 321 familles démunies qui peuvent remplir leur frigo dans ce qu’elle appelle son « supermarché gratuit », profiter de soins de santé ou même faire rénover gratuitement leur logement insalubre avec des matériaux offerts par des entrepreneurs.

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«Ces problèmes politiques sont en train de tuer le tourisme. Ça m’attriste… » Jalal compte littéralement sur les doigts de sa main les touristes étrangers qui franchissent chaque jour la porte de sa boutique de souvenirs à Baalbeck, dans le nord de la Bekaa. Les plaques gravées en bois verni, porte-clés, boîtes en marqueterie, cartes postales et même des tasses à café avec le logo du Hezbollah prennent la poussière.

Jalal n’a pas connu le Liban faste des années 1960 et début 1970, où le tourisme représentait une manne financière estimée à 20 % du PIB du pays (contre 7 % seulement en 2016). Et où Baalbeck servait de cadre à un festival prestigieux qui attirait des grands noms comme Miles Davis, Jean Cocteau, Maurice Béjart ou l’Orchestre philharmonique de New York. Mais il se remémore des temps aussi heureux, dans les années 2000, où l’on venait à nouveau de partout sur la planète pour admirer les vestiges de cette acropole gréco-romaine inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Tandis que le soleil se couche en projetant sa lumière rose orangé sur les reliefs sculptés et les colonnes de l’imposant temple de Bacchus, dieu romain du vin et de l’ivresse, Jalal ne cache pas son dépit. « Avant la guerre en Syrie, nous avions deux saisons touristiques bien remplies. Au printemps, en majorité des étrangers, et en été, des Libanais de la diaspora. Il y avait aussi des tours Syrie-Liban des sites antiques qui incluaient la visite de Baalbeck. Il pouvait y avoir jusqu’à 2 000 touristes par jour. Aujourd’hui, au mieux, c’est un millier par semaine, assure-t-il. Et moi, je n’ai parfois qu’un ou deux clients par jour. Je gagnais plus d’argent lorsque j’étais vendeur itinérant. Alors, pour joindre les deux bouts, je suis devenu aussi chauffeur de bus scolaire. »

Plus au sud, dans un village maronite situé à quatre kilomètres de la frontière avec Israël, Tony est prêt à faire ses valises. Dans son café désert, il dit en avoir assez de l’incertitude économique et des « arnaqueurs qui gouvernent ». Mais Tony est surtout aux premières loges lorsque des obus pleuvent aux alentours. Le plus récent et sérieux accès de fièvre a eu lieu à la fin du mois d’août dernier. Une double attaque attribuée à Israël menée par des drones chargés d’explosifs sur des bâtiments du mouvement chiite, dans le sud de Beyrouth, a d’abord déclenché une escalade verbale. « Déclaration de guerre », a tonné le président Aoun tandis que le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, avertissait Israël d’une riposte militaire imminente, qui n’a pas tardé. Tsahal, l’Armée de défense d’Israël, a répliqué aux frappes de missiles antichars du Hezbollah par des tirs d’artillerie et des bombardements aériens.

« C’est foutu pour nous, poursuit Tony, la main sur sa machine à café. Toute ma vie j’ai refusé d’émigrer même si ma cousine, qui vit à Toronto, n’arrêtait pas de me dire “viens, viens”. Là, c’est décidé, je veux m’installer au Canada. J’ai de jeunes enfants et leur vie est devant eux. »

À l’extérieur, un chat noir traverse sans se presser la rue de ce village à moitié vidé de ses habitants.

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Il y a ce Liban qui peine, qui souffre, ce Liban du désespoir, mais il y a aussi le Liban des paradoxes qui, au-delà des clichés, rêve de séduire les amateurs d’histoire antique, de vin, de fresques médiévales, de randonnée en montagne, de mezzés dégustés dans les senteurs de chichas sur une terrasse au coucher du soleil ou de soirées dans le Beyrouth nocturne.

« On parle du Liban pour ses problèmes économiques, mais rarement ou jamais pour son potentiel touristique, son histoire, sa culture », déplore Fabrice Guiberteau, que je retrouve dans la plaine de la Bekaa, une des régions les plus touristiques. « Rien de plus passionnant que de produire du vin dans les pas de cette civilisation plurimillénaire. »

Aujourd’hui, le pays compte une soixantaine de producteurs de vin. Certains sont de jeunes passionnés comme Eddy Naim, du Château Qanafar, ou Sebastien Khoury, du Domaine de Baal. La moitié des domaines sont concentrés dans un rayon de cinq kilomètres autour de Kefraya, où subsistent les vestiges d’un pressoir romain. Un terroir situé à près de 1 000 m d’altitude, au microclimat baigné par le soleil et quasi exempt des maladies ravageuses de vignes. Certains de ces domaines sont très anciens. Ksara, considéré comme le pionnier, a été fondé par des missionnaires jésuites français venus d’Algérie au XIXe siècle, qui avaient apporté dans leurs bagages les techniques modernes de vinification.

Fabrice de Guiberteau, directeur technique et œnologue du Château Kefraya. Photo : Fabrice de Pierrebourg

L’œnologue du Château Kefraya devient très volubile lorsqu’il s’agit de vanter la qualité grandissante des vins libanais, qui s’exportent de plus en plus dans le monde entier, y compris au Québec. C’est notamment le cas des produits des châteaux Ksara, Musar ou Clos St-Thomas. Quant à Kefraya, l’exportation vers 42 pays représente la moitié de sa production, soit près de 700 000 bouteilles.

Ce succès commercial, suggère Fabrice Guiberteau, pourrait être utilisé comme levier pour stimuler l’œnotourisme, attirer des amateurs sur une route des vins et des sites antiques du nord au sud du pays. Près de 40 000 visiteurs locaux et étrangers viennent chaque année, lorsque tout va bien, découvrir les caves du Château Kefraya, en plus de déguster des spécialités libanaises dans le restaurant avec vue sur les 300 hectares du vignoble. Seul bémol, il faudra d’abord séduire le cœur des Libanais, qui « ont tendance à snober » les vins locaux au profit des crus importés de l’étranger, déplorent les viticulteurs de la Bekaa. « Ailleurs dans le monde, les premiers vins qui figurent sur la carte dans les restaurants, ce sont les vins locaux. Ici, c’est l’inverse, on les cache », regrette Sébastien Khoury, du Domaine de Baal. « La reconnaissance de notre travail devrait partir d’ici », renchérit Fabrice Guiberteau.

Celui-ci ne paraît jamais à court d’idées pour poursuivre le développement du domaine, qui a pris un virage bio. D’abord en réintroduisant des cépages autochtones libanais, dont certains étaient quasi disparus, tels les obeideh, merwah ou assouad karech, aux côtés des cépages internationaux connus. Et en créant une appellation d’origine contrôlée (AOC) regroupant plusieurs viticulteurs qui partagent le même terroir autour de Kefraya. « Maintenant que le marché est mature, nous allons mettre de plus en plus de libanité dans nos vins, leur donner une signature unique. »

Au Château Kefraya, on teste également la vinification dans une dizaine d’amphores en argile, clin d’œil aux Phéniciens qui les utilisaient pour leur commerce du vin. Si celles-ci ont été importées d’Italie, l’œnologue rêve de les remplacer par des pièces fabriquées par un potier de la région avec de la terre du terroir local. Une façon de boucler la boucle de ce retour aux sources du vin libanais, mais aussi de préserver un métier traditionnel.

Pendant ce temps-là à Tripoli, dans le nord du Liban, Madi K — surnommé « le DJ de la révolution » — se prépare à faire danser encore une fois, dès la nuit tombée, les milliers de protestataires massés sur la place al-Nour. À Beyrouth, la place des Martyrs se transforme à nouveau en agora. Un slogan résonne dans la nuit : « Demain, la révolution déracinera tout et ne conservera rien. »

L’automne libanais n’abdique pas.

Le Liban en chiffres

Nombre d’habitants : 6,1 millions

Capitale : Beyrouth (2,4 millions d’habitants)

Langues : arabe (officielle), français, anglais, arménien

Religions* : 57,7 % musulmans (28,7 % sunnites, 28,4 % chiite, le reste alaouite et islmaélisme), 36,2 % chrétiens (surtout des catholiques maronites), 5,2 % druze
* en excluant la religion des réfugiés syriens et palestiniens

Ce reportage a été réalisé grâce au soutien du Centre de recherche pour le développement international.

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