Fuir la crise

Écrasés par une économie en chute libre, une foule de Grecs quittent leur pays natal. Des centaines d’entre eux choisissent le Canada comme refuge.

Photo : Mathieu Rivard

Ion, 13 ans, ne veut rien entendre. Quitter la Grèce et perdre tous ses repères, pas question?! Cela n’a pas empêché son père, Yorgos Giannelis, directeur photo de 45 ans, de débarquer en éclaireur à Mont­réal en juin dernier. Si le marché de l’emploi semble prometteur, il fera venir sa femme et ses deux garçons pour les mettre à l’abri de la crise économique qui secoue l’État hellénique. Confiant, il a déjà fait sa demande de résidence permanente, qui est en cours de traitement.

Selon le ministère de la Citoyenneté et de l’Immigration du Canada, 248 Grecs ont fait une demande de résidence permanente en 2011, une hausse de 78 % sur l’année précédente. Et ce chiffre n’inclut pas les Canadiens vivant en Grèce qui décident de revenir avec leurs enfants nés là-bas. «?On a eu au moins 40 inscriptions de plus dans nos écoles cette année par rapport à l’an dernier?», dit Fotis Komborozos, directeur des relations publiques à la Communauté hellénique du Grand Montréal.

Cette immigration risque d’augmenter au cours des prochaines années. Selon un sondage mené en janvier pour l’Université Panteion, à Athènes, 53 % des Grecs de 17 à 24 ans songent à quitter le pays, tandis que 17 % se préparent déjà à le faire. Une des destinations les plus prisées est l’Allemagne, en raison de la solidité de son économie. Près de 24 000 Grecs s’y sont établis en 2011, une hausse de 90 % par rapport à 2010.

Entre deux couches de peinture dans son modeste appartement de Parc-Extension, quartier de Montréal où s’installent de nombreux nouveaux immigrants, Yorgos Giannelis fait une pause pour expliquer son choix. Difficulté à trouver des contrats en cinéma comme en télévision, réduction des salaires et du niveau de vie, augmentation de la criminalité… «?Il y a des quartiers d’Athènes, ma propre ville, où j’avais peur de marcher?!?» s’exclame-t-il dans un français presque parfait, fruit d’une dizaine d’années à étudier en Belgique et à travailler en France.

À mesure qu’il énumère ses raisons, la fatigue marque son visage. Ses traits, déjà sévères, se durcissent, tandis que sa longue queue-de-cheval noire bouge au gré de ses gesticulations. «?Moi, je pourrais survivre là-bas. Mais quel avenir je donnerais à mes garçons???»

Ce désespoir touche Jim Karygiannis, député libéral fédéral de la circonscription de Scarborough-Agincourt, en Ontario, et critique aux Communes en matière de multiculturalisme. Grec d’origine, il visite régulièrement son pays natal. «?Je n’ai jamais vu les soupes populaires aussi fréquentées, et il y a beaucoup de colère?», dit-il au téléphone depuis Athènes, où il a rencontré le premier ministre de la Grèce pour discuter de la mise sur pied d’un réseau d’aide avec la diaspora hellénique.

Chaque jour, son bureau de circonscription reçoit une dizaine d’appels de Grecs qui veulent immigrer au Canada. «?Sur le lot, plus de la moitié ont de la famille au pays et veulent venir la rejoindre. Mais quand je leur explique qu’ils doivent parler anglais ou français, ils sont surpris. Ceux qui ne répondent pas aux critères abandonnent souvent, mais d’autres me disent qu’ils vont essayer de venir clandestinement?!?»

Yorgos Giannelis a choisi la voie légale. D’ici à ce qu’il obtienne son statut de résident permanent, il développe son réseau de relations professionnelles. Il a hâte de trouver du travail, afin de revoir sa famille. Récemment, Ion, l’aîné de ses deux fils, a dit que c’était une bonne chose de s’établir au Canada. Même des enfants se rendent compte que ça ne tourne pas rond en Grèce.

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Communauté grecque du Canada : 350 000

Communautégresque du Grand Montréal : 80 000

Début de l’établissement des Grecs à Montréal : 1843

Diaspora grecque : plus de quatre millions de personnes, essentiellement aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Australie, en Allemagne et au Canada.

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