Gare à l’uppercut de John McCain

Son parti est impopulaire et son rival lui vole la vedette. Mais John McCain, le « Rocky Balboa » de la politique, n’a pas dit son dernier mot.

« McCain = Bush recyclé », scandent, pancartes à l’appui, quelques dizaines de manifestants réunis devant le chic complexe hôtelier Renaissance Vinoy, près de la marina de St. Petersburg, en Floride. Les protestataires profitent du passage de John McCain, qui préside un souper-bénéfice (à 1 000 dollars le couvert !), pour chahuter les distingués convives du candidat républicain et inviter les passants à participer au « défi Bush-McCain ». Le but de ce jeu-questionnaire ? Démontrer que le locataire actuel de la Maison-Blanche et le sénateur de l’Arizona, c’est blanc bonnet et bonnet blanc. « La faiblesse du dollar, la guerre en Irak et notre dépendance au pétrole mènent ce pays droit en enfer », affirme Arnold Toney, sexagénaire retraité qui manifeste devant l’hôtel avec sa femme, Julia. « Ce pays doit changer de cap. McCain a-t-il vraiment ce qu’il faut pour y parvenir ? »

Arnold Toney n’aura pas la chance de poser la question au principal intéressé, qui se faufilera à l’intérieur par une porte secondaire. Mais le point qu’il soulève n’a pas fini de hanter le sénateur. Et son statut de héros militaire ne lui sera d’aucun secours.

Lors de la guerre du Viêt Nam, John McCain a été emprisonné pendant cinq ans ; il a été confiné dans une cellule d’isolement et a survécu à la torture. Dans l’esprit de la plupart des Américains, il personnifie le courage. Mais, à 71 ans, incarne-t-il le changement auquel aspirent les États-Unis après huit ans de règne de George W. Bush, qui bat des records d’impopularité ?

Fils et petit-fils de hauts gradés de l’armée, McCain mène le combat le plus difficile de sa vie. En plus d’essuyer les tirs nourris de son adversaire démocrate, le flamboyant Barack Obama, il doit lutter contre la profonde morosité qui s’est emparée de son propre parti. Usé par le pouvoir et une série de scandales de corruption, lâché par une partie de la droite religieuse, qui ne se reconnaît plus en lui, le Parti républicain n’est plus que l’ombre de la formation qui a si longtemps dominé la scène politique américaine. Dans son blogue, Larry Hunter, ex-économiste en chef de la Chambre de commerce des États-Unis et ancien partisan du président Bush, comparait récemment ce parti à « une carcasse pourrie avec quelques vieux leaders décrépits qui marchent comme des zombies dans un film d’horreur, menottés à un cadavre » !
Quoique plus populaire que son parti, John McCain traîne de l’arrière dans la plupart des sondages. En juin, il a même accusé un retard de 15 points par rapport au candidat démocrate. Mais il serait pour le moins imprudent de le tenir pour battu…

« John McCain est probablement le candidat le plus résilient de l’histoire politique américaine contemporaine », dit l’un de ses principaux conseillers, Rick Davis. Certes, le climat politique est orageux pour les républicains, a-t-il admis dans un point de presse portant sur la stratégie électorale de son équipe. Les trois quarts des électeurs croient que le pays va dans la mauvaise direction et la majorité d’entre eux jugent que l’invasion de l’Irak était une erreur. Malgré tout, selon les sondages, les États-Uniens conservent une image favorable de McCain[[, surnommé le « candidat téflon », tant il semble imperméable aux problèmes et scandales qui, au fil des ans, les ont affligés, lui et son parti]]. Mieux encore, en vertu des particularités du système électoral américain, le sénateur n’a qu’à conserver certains États clés — dont la Floride et l’Ohio — dans le giron républicain pour réaliser son rêve d’accéder à la Maison-Blanche.

Et McCain en est bien conscient. Il a sillonné la Floride à maintes reprises ces derniers mois — et ce n’est pas pour y jouir des doux rayons du soleil. Le Sunshine State, où s’est jouée la présidentielle de 2000, demeure un important champ de bataille en vue du prochain rendez-vous électoral. « J’y reviendrai souvent d’ici le grand jour, en novembre », annonce-t-il aux centaines de représentants des médias réunis dans un hôtel du complexe Disney World, près d’Orlando.

Invité à titre de conférencier d’honneur par l’Association des journalistes de Floride, qui tient son congrès annuel, il monte sur scène au bras de sa femme, Cindy McCain, richissime fille du fondateur d’une entreprise de distribution de bière (Hensley & Co). Plutôt court (1,74 m), les cheveux blancs, les sourcils foncés, les joues rondes, il présente une brève allocution avant d’inviter les membres de l’assistance à poser librement leurs questions. « C’est la formule que je préfère, ça nous permet d’échanger des idées », explique-t-il d’une voix terne et un brin nasillarde, une main mollement appuyée sur un lutrin.

Malgré son air décontracté, il n’a ni le charme ni l’éloquence de son adversaire, Obama, capable d’électriser par ses discours des stades remplis d’admirateurs. Ses blagues tombent parfois à plat. Stephen Colbert, animateur de la populaire émission satirique de fin de soirée The Colbert Report, a récemment invité ses téléspectateurs à modifier une vidéo d’un discours de McCain, qui s’exprimait devant un écran vert, pour rendre le candidat « plus intéressant » !

Mais le simple fait qu’il se trouve sur cette scène, à titre de candidat du Parti républicain, prouve l’exceptionnelle ténacité de John McCain.

À pareille date, l’an dernier, sa campagne pour l’investiture républicaine était en chute libre. Les sondages plaçaient McCain loin derrière l’ex-maire de New York, Rudolph Giuliani, l’ex-gouverneur du Massachusetts, Mitt Romney, et même l’obscur sénateur Fred Thompson. Il avait alors congédié son directeur de campagne ainsi que les trois quarts de son équipe, divisée et amère.

Contre toute attente, l’ancien militaire a ensuite effectué une lente mais irrésistible remontée pour remporter les primaires. Laissé presque à lui-même, il a retrouvé le souffle et l’énergie qui avaient fait de lui la révélation des primaires républicaines de 2000.

McCain avait à ce moment livré une bataille épique contre le gouverneur du Texas, un certain George W. Bush. Qualifié de maverick (franc-tireur) par la presse américaine, le sénateur de l’Arizona avait charmé les reporters par sa candeur, sa grande disponibilité et son franc-parler — il avait baptisé son autobus de campagne « Straight Talk Express » (l’express du franc-parler), expression réutilisée depuis par tous les médias. Son esprit rebelle, voire subversif, mis au service d’un combat pour le moins inégal face à Bush, le candidat de l’establishment républicain, lui avait valu le surnom de « Rocky Balboa » de la politique. En bref, John McCain incarnait le changement, à l’image — ironie du destin — de Barack Obama…

Tout comme le sénateur de l’Illinois cette année, ce vétéran du Viêt Nam attirait des gens différents des adhérents habituels de son parti, séduisant à la fois des électeurs désintéressés de la politique, des indépendants, des démocrates et même des libertaires. Il dénonçait le pouvoir des lobbyistes et des « forces occultes qui contrôlent Washington ». Il était aussi parvenu à amasser des millions de dollars en contributions grâce à une utilisation novatrice d’Internet.

Sa victoire inattendue aux primaires du New Hampshire, en 2000, avait fait trembler Bush et déclenché une McCainmania. Au lendemain de son triomphe, pas moins de 500 étudiants étaient allés l’accueillir à l’aéroport, en Caroline du Sud, pour le féliciter… à 3 h du matin ! Puis, victime des publicités négatives — et parfois mensongères — de l’équipe Bush, il avait dû baisser pavillon. « Vous devriez avoir honte, monsieur Bush », avait-il lancé, dégoûté par les manœuvres de son adversaire.

Huit ans plus tard, il a enterré la hache de guerre, même s’il évite de paraître trop souvent en public aux côtés de l’impopulaire président. Soucieux de se rapprocher de l’establishment républicain, il atténue depuis quelques mois ses positions pour courtiser la frange conservatrice du parti, qui le juge trop progressiste. S’il demeure opposé aux positions traditionnelles du parti en matière de financement politique (il veut restreindre le pouvoir des lobbyistes) et d’environnement (il se dit en faveur d’une taxe sur le carbone), il s’oppose en revanche au droit à l’avortement, favorise fermement le port d’armes et promet (même s’il s’y opposait jusqu’à récemment) de rendre permanentes les réductions d’impôts, fort controversées, accordées aux mieux nantis sous le règne de Bush.

Signe révélateur de son évolution, il a embauché en juin de proches conseillers de Bush afin de l’aider à « recentrer » (vers la droite) son message et donner un second souffle à sa campagne chancelante.

« Je dois être honnête, je m’y connais beaucoup moins en économie qu’en affaires militaires et en affaires étrangères, j’ai besoin de formation dans ce domaine », a déjà admis McCain lors d’une entrevue au quotidien new-yorkais The Wall Street Journal. Au moment où l’économie américaine trébuche et où la dépendance envers le pétrole importé ainsi que l’augmentation galopante des coûts des soins de santé sèment l’inquiétude, ces propos n’ont rien de rassurant… Les nouveaux stratèges de McCain tentent donc d’attirer l’attention du public sur d’autres enjeux, comme la sécurité nationale.

« Nous vivons dans un monde dangereux », a-t-il martelé d’un ton grave dans son discours à l’Association des journalistes de Floride. « Les islamistes radicaux veulent nous exterminer. Une autre attaque contre notre patrie aurait des effets désastreux. »

McCain ne rate jamais une occasion, dans ses discours, de vanter ses états de service militaires au Viêt Nam. Les États-Uniens sont déjà bombardés de publicités évoquant cet épisode marquant de la vie du candidat.

À l’automne 1967, le jeune homme s’apprête à bombarder Hanoi quand son avion de chasse tombe sous les tirs ennemis. Il parvient à s’éjecter, mais se casse les deux bras et une jambe avant d’atterrir en parachute dans un lac, sur les rives duquel l’attend une foule en colère. (Une statue en béton à l’effigie du soldat McCain, les mains levées en signe de reddition, a depuis été érigée à cet endroit. Les autorités vietnamiennes se demandent ce qu’elles feront de ce monument si l’ancien prisonnier accède à la présidence des États-Unis. Le détruiront-elles ? L’offriront-elles en cadeau à McCain ?)

Transféré à la prison de Hoa Lo, surnommée le « Hilton de Hanoi », McCain ne recevra de soins médicaux qu’au moment où les forces vietnamiennes apprendront le statut de son père, qui est amiral. Quand ce dernier est nommé commandant en chef des forces navales du Pacifique, en 1968, les Nord-Vietnamiens offrent à son fils de le relâcher avant ses camarades, histoire de montrer leur clémence et de soutenir ainsi la propagande communiste.

Le soldat refuse : ce serait contraire au code de conduite de l’armée, qui stipule que les prisonniers doivent être libérés selon l’ordre de leur capture. Ulcérés, ses gardes le soumettent à des séances de torture, dont il conserve des séquelles (il est incapable de lever les bras au-dessus de sa tête). Il restera en captivité jusqu’en 1973.

McCain a-t-il lui-même révélé, comme certains l’avancent, qu’il était le fils d’un amiral pour convaincre ses geôliers de lui laisser la vie sauve ? Et quelle importance les électeurs doivent-ils attacher à ces événements survenus il y a une quarantaine d’années ? Le débat fait rage. « Que son avion ait été abattu lorsqu’il survolait Hanoi ne le qualifie pas pour la présidence du pays », soutient l’ex-général Wesley Clarke, démocrate qui a lui-même brigué l’investiture de son parti il y a quatre ans.

Chose certaine, l’expérience personnelle de John McCain lui donne une certaine autorité morale en matière de questions militaires. Elle a grandement façonné sa position sur la stratégie à adopter en Irak. « Je hais la guerre. C’est une des leçons que je tire du Viêt Nam. Mais je préfère perdre une campagne électorale que de perdre la guerre », dit McCain, qui plaide en faveur du retour des troupes américaines « dans l’honneur et l’enthousiasme ». Il se dit même prêt à assurer une présence militaire en Irak pendant 100 ans s’il le faut. « Certains, dans cette salle — et je ne leur demanderai pas de lever la main —, ont écrit ma notice nécrologique quand j’ai plaidé pour le renforcement des troupes en Irak, l’an dernier. Le temps a prouvé que c’était pourtant la bonne décision. »

Dans l’ensemble, John McCain jouit plutôt d’une couverture très favorable dans la presse américaine. Dans le livre Free Ride : John McCain and the Media, David Brock et Paul Waldman rappellent que les médias font souvent état du caractère intègre de McCain… en oubliant de mentionner qu’il a déjà été impliqué, avec quatre autres sénateurs, dans une affaire de corruption surnommée Keating Five !

L’un des sujets les plus délicats à aborder pour les médias reste toutefois celui de l’âge de John McCain. S’il est élu, il sera, à 72 ans, le président le plus âgé qui soit assermenté pour un premier mandat. Selon de récents sondages, le tiers des électeurs admettent qu’ils entretiennent des sentiments racistes, une source d’inquiétude pour Barack Obama. Mais le sénateur de l’Arizona doit combattre des préjugés encore plus lourds de conséquences. Selon une enquête menée par Pew Research, près de la moitié de la population le juge trop vieux pour devenir président.

Si l’âgisme surpasse le racisme, son statut de héros du Viêt Nam ne lui sera, là non plus, d’aucun secours.

John McCain en bref

1936 : Naît sur une base américaine au Panamá.

1967-1973 : Prisonnier de guerre au Viêt Nam.

1980 : Se sépare de Carol Shepp, avec qui il a trois enfants (dont deux adoptés).

1980 : Épouse Cindy McCain, riche héritière d’un empire brassicole, avec qui il aura quatre enfants (dont une a été adoptée au Bangladesh).

1982 : Est élu à la Chambre des représentants.

1986 : Est élu au Sénat des États-Unis.

1989 : Mis en cause, avec quatre autres sénateurs, dans l’affaire des Keating Five, un scandale de corruption.

1993 et 2000 : Subit une intervention chirurgicale pour un mélanome (cancer de la peau) au visage.

2000 : Brigue, en vain, l’investiture du Parti républicain.

2008 : Devient candidat du GOP (Grand Old Party), surnom du Parti républicain.

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