Gens de Pékin

Comme le tireur de pousse Siang-Tse, dans le roman Le pousse-pousse, de Lao She, près du tiers des 17,4 millions d’habitants de Pékin ont débarqué là un bon matin avec, dans leur besace, un rêve : améliorer leur sort.

Paysans à l’origine, ils se sont retrouvés travailleurs de la construction ou serveuses, chauffeurs de taxi ou vendeuses. Par la seule force de leur labeur, ils tirent la puissante charrue du développement, qui retourne et redessine la ville. Mais, comme Siang-Tse, la plupart n’en récoltent que des ampoules aux pieds.

Les gens de Pékin, un quart de siècle après l’ouverture du pays au capitalisme et 75 ans après les romans de Lao She, ce sont en grande partie ces travailleurs migrants à la peau tannée, qui crachent dans la rue. Mais ce sont aussi, à l’autre extrémité du spectre, une bonne poignée de millionnaires roulant en Audi et fumant des cigares de luxe au bras de jeunes femmes qui fleurent le Chanel.

Entre les deux, il y a toute la Chine. Celle des étudiants qui besognent sans répit pour se tailler une place au soleil, comme la jeune Geng Mei. Celle des personnes âgées qui ont traversé le siècle, comme la mal mariée Fu Shu Fang. Celle des travailleurs acharnés, qui ne prennent jamais de congés, comme M. Qiu. Et celle des jeunes bohèmes fréquentant les galeries d’art, comme Lovalee.

Il y a à peine 15 ans, les Pékinois vivaient encore entassés à plusieurs familles dans les maisons à cour carrée des hutong, les quartiers traditionnels. Aujourd’hui, troquant le charme désuet contre le confort, une grande partie de la population s’est installée dans des immeubles modernes pourvus d’ascenseurs et de salles de bains privées. Beaucoup ont échangé leur vélo contre une voiture et, à Pékin, on voit de moins en moins souvent le ciel bleu…

Mais certaines choses refusent de changer dans la cité impériale. Comme ces personnes âgées qui font du taï chi aux petites heures du matin pour se garder en bonne santé ; et ces hommes qui jouent aux échecs sur une souche d’arbre, la bedaine à l’air, entourés de curieux ! Les abus de pouvoir et la corruption généralisée sont aussi des choses qui refusent de bouger, comme on nous le dira souvent.
Pékin, à la veille des Jeux de 2008, c’est un monde. Un monde dur, qui ne laisse aucun espoir aux plus vulnérables, telle Mlle Li, la coiffeuse-prostituée. Mais un monde rempli de poésie et de beauté cachée.

Accompagnée du photographe Patrick Alleyn, je suis partie, en août dernier, à la rencontre des gens de Pékin.

La femme sans nom

Quand elle était enfant, Fu Shu Fang, 77 ans, n’avait pas de prénom. Tout le monde l’appelait « deuxième fille de Fu », parce qu’elle était la seconde fille de son père. C’était une époque où les filles comptaient pour des prunes, car une fois mariées, elles devenaient la possession d’une autre famille.

Quand elle a eu 16 ans, on lui a choisi un époux. Elle a été menée jusqu’à lui sur une chaise à porteurs, au son des tambours et des trompettes. À l’aide d’une épée censée tuer les mauvais esprits, il a soulevé le voile rouge recouvrant sa tête. Le lendemain du mariage, elle est devenue la servante de sa belle-famille. « Je m’occupais du grand-père, du père et du petit frère de mon mari. Quand ça allait mal, c’est moi qui étais blâmée », raconte-t-elle sur un ton qui ne laisse poindre aucune rancœur.

Fu Shu Fang est assise dans l’appartement de trois pièces qu’elle partage avec sa fille, son gendre et sa petite-fille de 27 ans, Rong Zheng. La lumière de l’après-midi inonde son visage flétri. Elle n’ose pas sourire pour le photographe. « Je n’ai pas de belles dents », dit-elle en riant, la main devant la bouche. Assise à ses côtés, sa petite-fille l’écoute attentivement. C’est la première fois qu’elle entend au complet la douloureuse histoire de sa grand-mère, typique des femmes de sa génération.

Orpheline de père à l’âge de huit mois, Fu Shu Fang n’est jamais allée à l’école ; elle ne sait toujours pas lire ni écrire. Durant la terrible famine de 1960-1962, où plus de 10 millions de Chinois ont perdu la vie, elle et ses deux enfants ont été réduits à manger des feuilles et des morceaux de tronc d’arbre. « Les gens étaient si maigres qu’ils avaient le ventre enflé, se rappelle la grand-mère. Beaucoup de mes voisins sont morts. »
Aujourd’hui, Fu Shu Fang vit sûrement la plus belle partie de sa vie. Après la mort de son mari, il y a 10 ans, elle a pu quitter sa vieille maison au toit qui laissait entrer la pluie pour emménager dans une tour moderne avec ascenseurs. Fini le temps où il fallait aller aux toilettes dans la ruelle, même par – 5 oC en janvier !

Ses journées coulent tranquilles, entre les courses à faire et les séries télé. Sa petite-fille, avec qui elle partage sa chambre à coucher, fait toute sa joie. « Quand elle est heureuse, je le suis aussi », dit Fu. La jeune femme — qui parle l’anglais, s’habille à la dernière mode et rêve de décrocher un emploi à l’étranger — regarde sa grand-mère avec tendresse. Cinquante ans les séparent. Ce pourrait être trois siècles.

Mlle Li

Debout devant un miroir, Mlle Li met du vert sur ses paupières.

Nous sommes plantées, mon interprète et moi, au milieu de son « salon de coiffure » : ni plus ni moins qu’une case vitrée de quatre mètres sur cinq donnant sur une rue en décrépitude le long d’un canal malodorant, dans le sud de Pékin.

Mlle Li, 30 ans, ne fait pas que des shampoings et des coupes de cheveux dans la vie. À Pékin, les salons de coiffure comme le sien sont des lieux de prostitution. Elle dit plutôt « massages » en parlant des services qu’elle offre. Sa clientèle est composée de travailleurs pauvres des environs.
Jusqu’à il y a trois ans, la jeune femme aux longs cheveux passait ses journées dans les champs de riz humides de sa province natale du Jiangxi, dans le sud de la Chine. Ses revenus étaient misérables. Elle détestait sa vie. Quand une fille de son village lui a parlé de la possibilité de gagner de l’argent à Pékin, elle l’a suivie. Elle n’a pas de regrets.

Ici, Mlle Li gagne de 100 à 200 yuans (de 14 à 28 dollars) par jour. C’est ce qui lui reste après qu’elle a remis 70 % des recettes à son patron, propriétaire du local. La vie est aussi plus confortable : « À Pékin, il y a du chauffage l’hiver. » Reste que le travail l’accapare sept jours sur sept, de 8 h 30 à 23 h, sous la surveillance de son patron, qui passe la voir plusieurs fois par jour. Et il y a les incursions des policiers, qui viennent l’intimider parce qu’elle n’a pas de permis de résidence à Pékin.

Mlle Li vit séparée de son fils de 11 ans et de sa fille de 4 ans, qu’elle a laissés à la campagne, chez ses beaux-parents. Elle leur envoie de l’argent tous les mois, mais ne les voit qu’une fois par année. « J’aimerais gagner beaucoup d’argent pour leur offrir une bonne éducation », dit la jeune femme, qui n’a pas pu aller plus loin que l’école primaire.

Mais l’avenir de sa famille est loin d’être assuré. « Je ne pourrai pas faire ce travail longtemps. Les clients aiment les filles plus jeunes. » Son rêve ? Avoir assez d’argent pour lancer sa propre entreprise avec son mari, ouvrier dans une usine de fenêtres à l’autre bout de la ville. Elle rit à cette idée folle. Il n’y a pas beaucoup de place pour le rêve dans la vie de Mlle Li. Un client, un autre, et l’espoir de manger le lendemain.

La bonne fortune de Jia

Les histoires de migrants qui ressemblent à des contes de fées ne sont pas légion. Celle de Jia Riu Qing, 34 ans, s’en approche.

Quand il est arrivé à Pékin, ce fils de paysans du centre de la Chine a été vendeur de légumes au marché, balayeur de rues et a fait trente-six autres métiers pour joindre les deux bouts.

Jusqu’au jour où, devenu père de deux enfants, il en a eu assez des petits boulots. En 2003, Jia a ouvert son petit boui-boui dans un hutong, quartier traditionnel de Pékin fait de ruelles enchevêtrées. Il servait des brochettes de mouton à deux yuans (30 cents) et de la bière pas chère aux habitants du coin. Sa femme l’aidait au gril.

Comme il était situé près de l’Académie d’art dramatique, le boui-boui s’est mis à attirer des jeunes branchés bohèmes. Jia, chaleureux et bon vivant, prenait plaisir à s’asseoir avec eux pour boire un coup et fumer des cigarettes. Au fil des mois, coup de chance, les cafés et les boutiques à la mode se sont mis à pousser dans le hutong Nanluoguxiang. Et bientôt, Jia a dû ouvrir deux nouvelles salles et envahir la rue de ses tables pour pouvoir accueillir tous ses clients !

Aujourd’hui, Jia a rentré ses tables à cause des avertissements répétés des policiers. Mais son boui-boui est toujours une institution dans le hutong le plus in de l’heure. Les clients — chinois et étrangers — s’y attardent jusqu’aux petites heures du matin, les bières s’accumulent sur les tables entre les assiettes vides. Quand Jia Riu Qing s’arrête deux minutes pour regarder tout ça, il se dit… qu’il a réussi sa vie.

La famille Qiu

M. Qiu, 29 ans, a payé 4 000 yuans (environ 550 dollars) d’amende pour avoir eu un deuxième enfant, alors que la loi ne lui en permettait qu’un. Ce n’est pourtant pas qu’il roulait sur l’or. « Mais je ne voulais pas que mon fils grandisse seul », dit-il.

La famille Qiu, originaire de la campagne de l’Anhui, vit dans une espèce de bidonville, sous un viaduc en périphérie de Pékin. Pour nous rendre à la petite maison de briques rouges qu’elle loue, il faut emprunter, à pied, un chemin boueux jonché de détritus et traversé par des cordes à linge.

À l’intérieur, c’est minuscule. Une table, deux lits, un petit frigo. Les toilettes sont à l’extérieur. Le sol est en ciment, le papier peint défraîchi, mais les draps et les couvertures, sur les lits, ont été pliés à la perfection. Shun, l’épouse de Qiu, sait tenir une maison. Au mur sont accrochées des photos de leur mariage et de leurs fils, âgés de cinq et un an.

La vie des Qiu est faite de labeur. M. Qiu est chauffeur. Il conduit les touristes — surtout chinois — à la Grande Muraille, au palais d’Été ou vers d’autres centres d’intérêt. Il travaille tous les jours, mais ses revenus couvrent à peine les dépenses du ménage. « Les frais liés aux enfants sont très élevés. Surtout quand ils sont malades et qu’il faut aller à l’hôpital », dit-il. En Chine, l’éducation et les soins de santé ne sont pas couverts par l’État.

Les Qiu rêvent du jour où ils pourront quitter ce quartier inconfortable pour emménager dans un immeuble d’appartements récent et propre. Mais ils ne le voient pas à l’horizon. « En Chine, en ce moment, les riches s’enrichissent et les pauvres s’appauvrissent », dit M. Qiu, amer. Il fait une pause, réfléchit, puis ose une — rare — critique de sa société. « Il y a des gens, comme les policiers, qui abusent de leur pouvoir. Quand ils appliquent leurs règlements, ils demandent des pots-de-vin. Certaines choses doivent changer dans ce pays. »

Petits empereurs sous pression

Geng Mei se considère comme une personne choyée. « J’ai toujours eu cinq adultes qui s’occupaient de moi toute seule ! » dit-elle en parlant de ses parents, de ses grands-parents et de sa tante, avec qui elle vit dans un petit trois-pièces dans le nord de Pékin.

La jeune femme de 20 ans, Pékinoise de naissance, fait partie de cette génération dite des « petits empereurs ». Nés après l’entrée en vigueur de la politique de contrôle des naissances, en 1979, ceux-ci sont enfants uniques, et la rumeur veut qu’ils reçoivent tout ce qu’ils désirent. Ce que la rumeur oublie de dire, c’est qu’en vieillissant ils sont redevables, selon la mentalité chinoise.

Pas évident d’envisager, sans fratrie, la prise en charge de ses parents et de ses grands-parents vieillissants… et de ceux de son futur conjoint (en plus des enfants à naître) ! Mais il le faut, car à moins d’un changement, ce n’est pas l’État qui paiera pour leur retraite ou leurs soins de santé. La seule manière de s’en tirer : gagner de l’argent. Et en Chine, la route vers le succès commence tôt. Quand elle était adolescente, Geng Mei ne faisait pas la fête avec ses amies, elle étudiait dans le but d’être admise dans une bonne université. Le matin, l’après-midi, le soir et la fin de semaine, elle était penchée sur ses livres. Ses parents l’ont même dispensée de tâches ménagères pour qu’elle s’y consacre totalement.

Maintenant qu’elle est étudiante en troisième année au Département d’anglais de l’Université normale de Pékin, un établissement bien coté, pas question de s’asseoir sur ses lauriers. Il faut en sortir parmi les meilleurs pour décrocher un bon emploi ! En Chine, le marché du travail, c’est la jungle. « Il y a beaucoup, beaucoup de diplômés ; il faut se démarquer du lot », dit Geng Mei, consciente de la lutte qui l’attend.

La jeune femme aimerait un jour travailler pour une entreprise étrangère établie en Chine. « Cela me permettrait peut-être de voyager dans d’autres pays ! » dit-elle. Pour mettre toutes les chances de son côté, pendant ses deux mois de vacances scolaires, elle apprend le français.
Si un jour elle gagne beaucoup d’argent, elle se promet une chose : acheter un plus grand appartement pour sa famille. « Ils m’ont élevée, soutenue, encouragée dans mes études », dit-elle.

Assise près d’elle pendant l’entrevue, qui se déroule en anglais, la maman de Geng Mei écoute sans comprendre un traître mot. Dans ses yeux brillants, on peut néanmoins voir la fierté.

La fille d’ascenseur

Liu Hong Jie, 19 ans, sait tout à propos des résidants de son immeuble du nord de la ville. Elle sait à quel étage ils habitent, à quelle heure ils reviennent de travailler, qui sont leurs invités et même ce qu’ils mangent pour souper !

Liu est la fille d’ascenseur de l’immeuble. Dix heures par jour, 365 jours par an, elle vit dans cette boîte métallique qui monte et descend. Ses journées sont rythmées par les « ding » de l’ouverture des portes. Ding ! Mme Zhang sort promener son chien. Ding ! M. Liu entre les bras chargés d’une pastèque. « Je n’ai pas le droit de lire ou de dessiner pour passer le temps, car mon patron craint que je ne me déconcentre », dit-elle, prenant son rôle au sérieux.

Des filles d’ascenseur comme elle, il y en a dans presque toutes les tours d’habitation de Pékin. La fonction est un vestige de l’époque où les communistes surveillaient les allées et venues de tous. Mais aujourd’hui, elle sert surtout à donner du travail à de jeunes paysannes peu instruites. Liu Hong Jie a quitté son village de la province du Shandong à 17 ans pour venir occuper ce poste à 800 yuans par mois (un peu plus de 100 dollars). Avant de lui donner les commandes, on lui a fait passer des examens sur les aspects techniques de l’ascenseur et sur les bonnes manières.

Liu le dit avec candeur : elle est heureuse d’être là. Ce travail lui donne le sentiment d’être utile à la collectivité. « Les personnes âgées et les enfants ne savent souvent pas comment faire fonctionner un ascenseur. Je peux les aider », dit-elle.

L’avenir est aux bananes!

Dès le premier regard, on sait que Perry Wei, 40 ans, n’est pas un Chinois comme les autres. Tout le trahit : son jean troué, son t-shirt trop grand, les lunettes de soleil qu’il porte en pleine nuit, sous les lanternes rouges de la rue des restaurants. Sans compter qu’il parle anglais comme un Texan !

Selon les « vrais » Chinois, Perry, qui est né à Taïwan et a vécu en Californie et au Japon, est une « banane » : jaune à l’extérieur, mais blanc à l’intérieur. Les bananes sont des milliers à être rentrées en Chine ces dernières années pour profiter du boom. Elles sont les lièvres dans la course à l’argent, parce que, contrairement aux hommes d’affaires occidentaux, elles possèdent les codes de cette société. Et contrairement aux Chinois, elles maîtrisent les règles du capitalisme.

Perry nous invite, le photographe et moi, à le suivre dans le clinquant restaurant de deux étages qu’il a ouvert deux mois plus tôt. Il commande une fondue épicée au poisson et plusieurs bières. Ce restaurant est son deuxième à Pékin, où il s’est établi en 2005. Mais son vrai business ici, ce sont les fonds communs de placement, une nouveauté en Chine, prometteuse, selon lui. « Les restaurants, c’est seulement pour couvrir mes dépenses », dit-il en prenant une gorgée de Yanjing, la bière locale.

L’homme d’affaires est installé dans la capitale chinoise pour trois à cinq ans au moins, le temps que ses projets décollent. « Pékin n’est pas un endroit idéal où vivre, à cause de la pollution et du trafic, dit-il. Mais cette ville de 5 000 ans est spéciale. On y sent l’âme de la Chine. Je renoue complètement avec mes racines ! »

Le poseur de briques

Cela fait cinq mois que Wa Zhang Qu Ha est ouvrier de la construction à Pékin. Cela fait cinq mois qu’il n’a pas reçu de salaire.

L’homme de 25 ans, petit et brun comme un paysan, travaille 10 heures et demie par jour sur un chantier du quartier des affaires. Il fait partie de la masse grouillante des travailleurs migrants qui, coiffés d’un casque jaune et maniant briques, truelle et mortier, transforment Pékin en capitale moderne.

Wa Zhang Qu Ha a parcouru près de 3 000 km depuis son village des montagnes du Sichuan, attiré par la possibilité de gagner de l’argent en ville. À sa descente du train, un employeur lui a proposé 55 yuans (7,50 $) par jour pour travailler sur son chantier. Salaire qui lui serait versé quand l’immeuble à construire serait terminé… Wa l’a suivi sans demander à signer de contrat. Il n’est jamais allé à l’école et ne sait pas lire un contrat.

Ma traductrice et moi sommes assises avec lui sur son lit, dans le dortoir obscur qu’il partage avec une vingtaine de travailleurs. Ils sont tous là, torse nu, musclés comme des bêtes de somme. Plusieurs me dévisagent, n’ayant probablement jamais vu une Occidentale d’aussi près. « On a congé aujourd’hui parce qu’une partie des travaux est terminée », explique Wa, boute-en-train du groupe. Il n’arrête pas de lancer des blagues qui font s’esclaffer ses camarades ! Il nous offre même une chanson de son coin de pays, qu’il chante, solennel, la main sur les pectoraux.

Mais quand on lui demande s’il aime la vie ici, Wa secoue la tête. Le climat, trop chaud l’été (le mercure monte jusqu’à 40 oC), trop froid l’hiver (il peut faire jusqu’à – 10 oC), lui déplaît. Le smog et la poussière lui irritent les yeux. Et il ne s’habitue pas à la nourriture offerte aux ouvriers : le matin, un pain de farine blanche ; le midi, du riz et des légumes ; le soir, la même chose. « Il n’y a presque jamais de viande. »

Wa n’a vraiment pas l’intention de s’éterniser à Pékin. Dès qu’il aura touché son salaire — pourvu que son patron lui verse son dû —, il retournera dans ses montagnes, aux portes du Tibet. « Chez moi, tu montes sur une colline et tu peux voir très loin devant », dit-il en regardant le mur du fond du dortoir, comme s’il voyait à travers.

Chez lui l’attend une femme de 22 ans, qu’il compte épouser. Il l’appelle sa petite amie, mais ne l’a encore jamais rencontrée. « Nos familles ont décidé de nous marier », dit-il naturellement. En vivant quelques mois dans la grande capitale, Wa n’aura pas été happé par sa modernité. Même s’il a contribué à ériger ses gratte-ciel.

La bohème de Lovalee

Lovalee entre dans le minuscule magasin de disques de son copain en faisant cliqueter le rideau de perles de plastique. Longiligne comme une tige de bambou, en jupe légère, elle nous sourit timidement, à mon interprète et à moi, et nous propose de la suivre dans un café où elle a ses habitudes.

C’est samedi après-midi, à Houhai, haut lieu de rencontre de la jeunesse pékinoise. Des dizaines de petits bars, cafés et boutiques suivent les contours d’un joli lac sombre. Le soir, le reflet dans l’eau des lampadaires et des enseignes donne à l’endroit un air romantique. L’hiver, on y vient patiner.

Étudiante en design, Lovalee (dont le nom chinois est Li Luowa), 20 ans, passe ses fins de semaine dans les alentours, à potasser ses livres, à écouter de la musique avec son amoureux, à voir des expositions d’art. Sa vie ressemble plus à celle d’une jeune Montréalaise de l’UQAM qu’à celle de la majorité des Pékinois de son âge, qui luttent avec peine pour faire leur place au soleil.

Arrivée à Pékin pour ses études il y a deux ans, cette fille unique d’un artiste peintre et d’une ingénieure du centre de la Chine s’y sent comme chez elle. « J’aime le rythme d’ici. On peut prendre le temps de vivre. Ce n’est pas comme à Shanghai, où tout le monde court pour gagner plus d’argent », dit-elle en tournant sa paille dans son verre de thé glacé.

Il est rare d’entendre ce discours à Pékin, mais Li Luowa n’en a rien à faire, de l’argent. Elle n’a pas besoin de grand-chose pour être heureuse. Elle aimerait un jour posséder sa petite boutique d’objets de design. Et n’a que deux soucis dans la vie : ses études et la santé de ses parents. Elle nous quitte comme elle est arrivée, aussi aérienne qu’un elfe.

Un policier accueillant

« Bonjour, comment allez-vous ? Heureux de faire votre connaissance », me lance, en français, le policier Liu Wenli, 40 ans, tout en soulevant sa casquette.

Si j’avais été italienne, il m’aurait accueillie en italien ; finlandaise, en finnois. Agent de la paix affecté au parc Jingshan, en plein cœur de Pékin, il parle 13 langues — qu’il connaît à des degrés très divers. C’est en anglais que se déroulera notre entrevue.
Personne n’aurait pu prédire que le timide Liu Wenli deviendrait multilingue ! Il est né et a grandi dans un quartier pauvre de Pékin, dans une maisonnette chauffée par un poêle à charbon. Il n’a pas été plus loin que le secondaire à l’école. À la fin de la vingtaine, marié, sans enfant, il trouvait sa vie monotone. « J’ai décidé de me donner un défi : apprendre l’anglais. »

Tous ses temps libres y passent. En quelques années, Liu devient le seul policier bilingue autodidacte de la ville, ce qui lui vaut d’être choisi pour porter le flambeau olympique lors de son passage à Pékin avant les Jeux d’Athènes de 2004. « Le plus beau jour de ma vie », dit Liu, les yeux brillants de fierté. Dès lors, les médias chinois le prennent en exemple pour inciter les autres travailleurs — chauffeurs de taxi, serveuses, vendeuses — à se mettre à l’anglais d’ici les Jeux olympiques de Pékin.

À faire tous les talk-shows et bulletins d’informations, Liu Wenli devient une mini-vedette à Pékin. Ce qui le motive à pousser plus loin ses exploits. Depuis quatre ans, il s’est mis au français, à l’allemand, à l’espagnol, au russe… « Je veux pouvoir m’adresser à chaque touriste du parc dans sa langue. Pour lui donner envie d’aimer ma ville et d’y revenir. »

Lao She (1899-1966)

C’est un des écrivains les plus célèbres de Chine. Il est l’auteur du Pousse-pousse, de Quatre générations sous un même toit et de Gens de Pékin, œuvres qui décrivent les mœurs des habitants de la capitale. Il est mort dans des circonstances nébuleuses pendant la Révolution culturelle, alors que Mao avait entrepris une chasse aux intellectuels.

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