Guerre 2.0 : quand les soldats se filment au combat

Caméra fixée au casque, des soldats canadiens et américains filment la guerre en Afghanistan au « je » sans l’aval de leur hiérarchie. Autour de ces vidéos s’est formée une véritable fraternité virtuelle, sur laquelle plane le spectre de l’état de stress post-traumatique.

Sur une colline rocailleuse de la province de Kounar, en Afghanistan, un soldat américain fonce seul toutes armes dehors vers des talibans qui le prennent pour cible. Ce qui ressemble à une mission suicide consiste en fait en une opération de sauvetage. Le militaire veut attirer le feu des mitrailleuses sur lui, afin de laisser à son unité – avec laquelle il était parti en reconnaissance près d’un village situé en contrebas – le temps de se mettre à l’abri. À mesure qu’il s’enfonce dans la vallée, les tirs se rapprochent. Les balles fusent autour de lui, et certaines ricochent. Il réplique, puis chute lourdement, avant d’être atteint à quatre reprises. Sauvé par son gilet pare-balles, il appelle ses compagnons à la rescousse.

Lui, c’est Ted Daniels, soldat de la quatrième division d’infanterie de Fort Carson, au Colorado. Sans le vouloir, il est devenu une vedette du Web et la tête d’affiche d’une fraternité virtuelle. Car Daniels, comme de nombreux autres soldats, est allé au front avec une caméra fixée sur son casque afin de filmer la réalité crue de la guerre. Sa scène de combat a été vue plus de 22 millions de fois depuis sa publication, le 26 septembre dernier.

Derrière le succès de cette vidéo se cache un vétéran de l’armée canadienne ayant servi en Afghanistan connu seulement sous le pseudonyme de Funker530. Depuis près de cinq ans, il diffuse des scènes de guerre, dont celle de Daniels, sur sa chaîne YouTube. La collection de vidéos qu’il a constituée forme, selon lui, un véritable projet documentaire.

« Cela peut paraître étrange, mais au soir de mon retour d’Afghanistan, je me suis retrouvé devant mon ordinateur pour parcourir les scènes que notre peloton avait filmées durant notre campagne, raconte-t-il sur sa page Facebook. Jusqu’au dernier jour avant le départ, vous n’avez qu’une seule idée en tête : rentrer. Mais une semaine ou un mois après le retour à la maison, vous commencez à vous languir de ce drôle de merdier et de l’adrénaline que seule une mission avec les gars peut vous procurer. À oublier l’ennui qui engourdit l’esprit et la brutalité du quotidien. »

Après avoir partagé une centaine de vidéos de son cru, cet ex-mitrailleur d’un régiment d’infanterie a vu se former autour de lui une collectivité d’anciens soldats – presque exclusivement des hommes – avides de parler de leurs expériences avec leurs semblables. Si l’armée américaine ne proscrit pas l’utilisation de caméras d’appoint, aucune information confidentielle ne peut cependant être divulguée et les soldats doivent solliciter l’aval de leur hiérarchie avant de diffuser les images – ce que peu d’entre eux font.

« Je regarde ces vidéos parce qu’elles me rappellent ma vie passée et qu’elles me permettent de ne pas oublier le caractère unique de ce qu’ont partagé les vétérans de l’armée. Elles constituent aussi un bon moyen d’informer la population de ce que l’on fait, de lui montrer les sacrifices effectués et de mettre en perspective cette liberté que beaucoup tiennent pour acquise », écrit un internaute sur la page de Funker530.

Parmi les fidèles figurent de nombreux adolescents venus consulter les vidéos afin de se forger une meilleure idée de la carrière qu’ils comptent embrasser.

« L’armée canadienne, notamment par sa campagne “Si la vie vous intéresse”, vend une vie trépidante, explique le Dr Alain Brunet, psychologue clinicien, chercheur à l’Institut Douglas et professeur au département de psychiatrie de l’Université McGill. Certains vétérans, après leur retour, restent accros à la guerre et aux sensations qu’elle procure. Manier une arme et détenir un pouvoir de vie ou de mort procure une certaine excitation. Il ne faut pas non plus oublier que de nombreux soldats s’engagent pour servir des idéaux, et qu’ils n’en ont plus le loisir à leur retour. La vie civile leur apparaît alors sans saveur. Pour eux, toute la difficulté consiste à trouver une continuité entre la personne qu’ils étaient avant la guerre, puis pendant celle-ci, et celle qu’ils sont maintenant. »

Parmi la masse de commentaires enjoués liés aux vidéos de Funker530, certains témoignages révèlent des blessures profondes. « Chaque seconde de mon temps là-bas me manque, le fait de me sentir vivant me manque, mes frères d’armes me manquent », explique un vétéran.

Les séquelles psychologiques auxquelles l’état de stress post-traumatique (ESPT) a donné un nom constituent une réalité avec laquelle Funker530 a appris à composer. Conscient que la frontière était mince entre son projet documentaire et une certaine apologie de la guerre, il a décidé de doter sa démarche d’un aspect social en faisant la promotion de l’organisme canadien Military Minds. Fondé par Chris Dupee, qui a lui-même souffert d’ESPT, ce réseau de soutien aux vétérans en difficulté aide ces derniers à se réadapter à la vie civile et à trouver un emploi.

« Je ne pense pas que visionner ces vidéos puisse avoir un effet thérapeutique sur les soldats qui souffrent d’ESPT, dit le Dr Brunet, spécialiste de la question. Mais elles peuvent peut-être les aider à se sentir moins seuls. Car ces personnes, à cause de ce qu’elles ont vécu, sont coupées de la communauté des hommes. »

Au Canada, peu de statistiques existent sur l’ESPT. La seule étude scientifique d’envergure a été menée par Statistique Canada lors du recensement de 2001. Une étude publiée en 2011 par la Bibliothèque du Parlement qui s’appuie sur des chiffres rapportés par Anciens Combattants Canada et le ministère de la Défense nationale conclut cependant qu’« environ 30 % des militaires déployés en zone de combat souffriront des symptômes d’une blessure de stress opérationnel (NDLR : ESPT, dépression, anxiété, manie, dysthymie, trouble bipolaire) au cours de leur vie, et environ 10 % souffriront d’une forme sévère d’ESPT ».

Des chiffres qui font écho à une étude menée par Statistique Canada sur les causes de mortalité chez les membres des Forces canadiennes. Selon les résultats de cette dernière, 26,6 % des hommes et 14,2 % des femmes décédés qui ont été enrôlés dans les Forces régulières entre 1972 et 2006 sont morts par suicide.

« L’armée dépense des sommes considérables depuis qu’elle a arrêté de nier l’existence de ces troubles mentaux, il y a 10 ou 15 ans, explique le Dr Brunet. Mais toute sa culture reste à revoir, car il y subsiste une vision macho qui nie l’existence de ce genre de maladies. La quantité de ressources médicales mises en place importe peu si personne ne s’en sert. »

Pour autant, de nombreux vétérans ne souhaitent qu’une chose : partir de nouveau au front. « Près de six ans après mon retour à la maison, je ne pense qu’à y retourner et à retrouver mon autre famille », dit un fidèle de Funker530.