Haïti, la fortune des exilés

La géographe française Camille Ratia, spécialiste d’Haïti, a commencé par observer les Haïtiens qui prenaient le vol Miami-Port-au-Prince. Ces passagers croulaient sous les bagages: des valises et des cartons contenant des chaînes stéréo, des téléviseurs et des appareils électroménagers. Étudiante au doctorat à l’Université de Poitiers, elle s’est alors penchée sur l’importance des fonds que la diaspora fait parvenir chaque année à Haïti.

On estime à deux millions le nombre d’Haïtiens installés à l’étranger, principalement aux États-Unis et au Canada. Chaque année, ils feraient parvenir à leurs proches des centaines de millions de dollars en espèces. Impossible d’avoir des chiffres précis, mais ces sommes sont d’une importance telle qu’elles contribueraient à réduire la dette extérieure du pays. Au cours des années 1990, elles ont même permis de maintenir le déficit « dans des limites raisonnables », selon une étude du ministère des Haïtiens vivant à l’étranger, ce ministère créé en 1994 sous la pression de la diaspora pour améliorer la « coopération » entre les expatriés et leur pays. Au jour le jour, 70% (!) des ménages urbains survivraient grâce à cet apport de l’étranger. L’actualité a interviewé Camille Ratia au téléphone.

L’émigration étant rentable, le gouvernement haïtien a-t-il intérêt à favoriser le départ de ses ressortissants ?

– C’est la question que j’ai posée à Leslie Voltaire, ministre des Haïtiens vivant à l’étranger, qui m’a déclaré qu’il ne pouvait répondre par l’affirmative, du moins officiellement, parce que cela froisserait les États-Unis. Mais il a ajouté que le gouvernement considérait les Haïtiens de la diaspora comme une importante source de revenus.

Faut-il s’attendre à voir des Haïtiens continuer de quitter leur pays ?

– L’écart est tellement important entre la pauvreté des uns et la richesse des autres qu’il ne faut pas trop s’en étonner. Haïti n’est pas le seul pays dans cette situation. Mais le problème est peut-être plus aigu là-bas: un responsable du ministère des Haïtiens vivant à l’étranger a déjà déclaré que le pays se viderait en trois mois si on donnait des passeports à tout le monde!

Les Haïtiens de la diaspora ont-ils, outre la contribution financière, des idées politiques à apporter ?

– J’ai des scrupules à parler de politique. Je constate toutefois que de nombreux Haïtiens sont rentrés au pays après la chute de Duvalier. Certains avaient quelque chose à apporter. D’autres sont rentrés par opportunisme, pour profiter de la situation.