Haïti : Martelly entre deux feux

Les Haïtiens l’ont élu avec l’espoir qu’il ferait de la politique autrement. Quatre mois plus tard, l’ex-star de la chanson Michel Martelly n’a pas réussi à former un gouvernement. Et la rue s’impatiente. Fera-t-il fi du Parlement ?

Les Haïtiens l’ont élu avec l’espoir qu’il ferait de la politique autrement. Qua
Michel Martelly

À Port-au-Prince, Michel Martelly dirige Haïti depuis un petit pavillon planté au centre d’un campement désaffecté, à un jet de pierre du palais présidentiel, toujours en ruine depuis le séisme de janvier 2010. L’odeur des latrines, installées non loin, monte parfois au nez, comme pour rappeler au président la tâche titanesque qu’il a devant lui.

Le 14 mai dernier, nombre d’Haïtiens ont élu cette ancienne star de la chanson pour marquer une rupture avec les politiciens traditionnels, souvent corrompus et inefficaces. Aujourd’hui, beaucoup se plaignent de son inexpérience et de ses frasques, qui font trop souvent échouer des négociations délicates. Le président s’est entouré d’une équipe jeune et capable, mais qui improvise. L’opposition déplore son arrogance et sa façon de tout rendre public.

Quatre mois après les élections, Martelly n’a toujours pas de gouvernement. Les deux candidats qu’il a proposés pour le poste de premier ministre ont été rejetés par les deux Chambres. Les négociations avec le Parlement haïtien, dominé par l’Inité – le parti du président sortant, René Préval -, piétinent. Le pays est, en pratique, paralysé. Les fonctionnaires internationaux, responsables des 10 milliards de dollars d’aide versés à la suite du séisme, observent la situation d’un œil inquiet. Et la population, qui avait misé sur Martelly, s’impatiente.

L’actualité a rencontré Michel Martelly à Port-au-Prince.

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Vous êtes élu depuis quatre mois, mais Haïti n’a toujours pas de gouvernement. Quelle est la conséquence de cette situation sur le pays ?

Le fait de ne pas avoir de gouver­nement nous tue. C’est comme si on avait la tête, mais que les mains étaient coupées. Mais même avec les mains coupées, on peut mettre en œuvre certaines choses. Notre politique d’éducation, par exemple, ira tout de même de l’avant. Et 146 000 jeunes Haïtiens iront à l’école pour la première fois cet automne.

La majorité des députés du Parlement font partie de l’oppo­sition. Ces députés ont rejeté les deux candidats que vous aviez soumis pour le poste de premier ministre. Pouvez-vous travailler avec eux ?

Bien sûr. J’ai travaillé avec eux pendant plus d’un mois pour tenter de désigner un premier ministre. Mais ça n’a pas porté de fruits. Nous avons un léger problème. Mais la Constitution prévoit que le président d’Haïti choisira son premier ministre, en consultation avec les présidents des deux Chambres. La Constitution dit bien que le président choisira… Et non pas que le président sera forcé de choisir le candidat préféré des parlementaires. Si je ne suis pas libre de choisir, alors la Constitution n’est pas respectée à la lettre.

Mais le temps presse. En ce moment, votre gouvernement est paralysé.

En effet, la situation est urgente. Il faut penser à la population, parce que c’est elle qui souffre, qui vit sous la tente, aux prises avec des problèmes de santé et d’insécurité alimentaire. Une fois que les députés comprendront que ce sont les gens qui ont voté pour eux qui ont des problèmes, tout ira plus vite et on arrivera à choisir un premier ministre.

L’idée circule que vous pourriez gouverner par décret si le Par­lement ne collabore pas avec vous. Est-ce que la Constitution vous le permettrait ?

Toutes les options sont là. Mais je n’y pense pas maintenant. Je continue le travail avec les parlementaires et j’avance bien. L’une des pièces qui nous empêchent d’avancer, c’est cette Cons­titution que nous avons votée en 1987, lorsque nous sommes sortis de la dictature de l’exécutif. En voulant éviter à tout prix que cela ne se reproduise, on est allés un peu trop loin de l’autre côté. Aujourd’hui, nous vivons sous la dictature du pouvoir législatif.

La ville de Port-au-Prince est sens dessus dessous, les ordures jonchent les rues. Le tremblement de terre a révélé l’inef­fi­cacité totale de l’appareil d’État haïtien. Depuis le séisme, 600 000 personnes vivent toujours sous la tente. Ce pays est-il gouvernable ?

Oui. Mais nous avons du pain sur la planche. Ce désordre est le résultat de 25 années de laisser-aller. Nous n’avons pas de plan de développement depuis 25 ans. Port-au-Prince a été construite pour 200 000 habitants. Nous y serons bientôt trois millions. L’eau propre reste un luxe, et pas seulement dans les quartiers populaires. Je vis à Peguyville, un quartier huppé, et nous n’avons pas toujours accès à l’eau. Si on a mis 25 ans pour détruire le pays, il faudra encore plus de temps pour le reconstruire. On ne peut pas faire cela en deux ou trois ans.

En 1996, vous manifestiez déjà votre désir de devenir président d’Haïti. Selon vous, ce qu’il fallait pour Haïti était un pouvoir autoritaire. Vous êtes allé jusqu’à dire que vous mettriez le Parlement de côté. Maintenez-vous ces propos 15 ans plus tard ?

Aujourd’hui, je dirais qu’il faut faire place à la démocratie, mais une question demeure : comment une population analphabète à 50 % ou 60 % peut-elle faire la différence entre l’anarchie et la démocratie, entre le bien et le mal ? La cathédrale du Cap a été vandalisée récemment. On ne respecte plus rien. Nos voisins sont des kidnappeurs, et on a peur de les dénoncer. Ça veut dire quoi ? Que nous ne nous faisons pas confiance les uns aux autres. Que nous ne sommes pas un peuple.

Souhaitez-vous que la présidence soit plus forte ?

Je veux surtout responsabiliser l’État, les parlementaires, l’exécutif et tous ceux qui sont autour de moi. Si notre pays est aussi poussiéreux, aussi déboisé, ce n’est pas l’État ni les ONG qui en sont responsables. C’est nous, le peuple haïtien. Il est temps d’arrêter de se plaindre et de blâmer les autres. Il faut adopter une attitude progressiste.

La population entend-elle votre message ?

J’ai fait une tournée dans le sud du pays. La population m’a dit : « Monsieur le président, pour vous mettre au pouvoir, on est descendus dans les rues, on a créé la pagaille. Aujourd’hui, si vous avez trop chaud dans la cuisine, foutez le camp ou faites preuve de courage ! » Ils me demandent de mettre la Chambre (le Parlement) de côté. En tant que chef d’État, avec mon tem­pérament et ma volonté de changer Haïti, j’aurais pu le faire… Mais nous sommes tellement dépendants.

C’est-à-dire ?

Sans le soutien de la communauté internationale, on irait où ? Nous avons tous les maux. Et un Parlement que je n’arrive pas à comprendre. J’évite d’en parler, parce que je ne veux pas qu’on dise que je suis en conflit avec lui. Mais c’est difficile.

Durant votre campagne, vous avez critiqué la Commission intérimaire, la communauté internationale. Quel rôle peut jouer la communauté internationale en Haïti ?

D’abord, je suis content qu’elle soit intervenue durant les élections, parce que sans elle, je n’aurais pas accédé à la présidence. Lorsque la démocratie haïtienne était en péril durant ces élections, lorsqu’on a tenté de m’évincer, elle s’est assurée que justice soit faite et que je reste dans la course. Et je suis devenu président.

Depuis le séisme, Haïti a reçu quatre milliards de dollars. Et pourtant, aujourd’hui, je ne peux rien vous montrer de ce qui a été fait avec ces quatre milliards de dollars. Vous savez ce que ça veut dire ? Que cela a été gaspillé, mal dépensé. Je suis contre l’assis­tanat et pour l’investissement. Je veux que les Haïtiens regagnent leur fierté grâce à des emplois. Mais lorsque vous restez sous la tente et que l’on vous apporte de l’eau, on vous immobilise, on favorise une culture d’immobilisme.

Vous souhaitez dépendre moins de la communauté internationale. Comment renverser la vapeur ?

En investissant intelligemment. Au lieu de nous donner quatre mil­liards de dollars en eau et en nourriture, prenez ces quatre mil­liards et construisez des routes, des entreprises, instaurez la sécu­rité, invitez les investisseurs, créez des emplois. Nous boirons de l’eau et nous mangerons, mais en travail­lant. Ces quatre milliards de dol­lars ne s’envoleront plus. Ils auront servi à créer un développement durable, à créer des emplois.

La force internationale de paix, la MINUSTAH, est critiquée dans votre pays. On soutient qu’elle fait bien peu. Qu’en dites-vous ?

J’aimerais qu’elle soit une force de développement plutôt qu’une force de sécurité. Les forces de paix n’ont jamais joué un rôle de développement, mais j’aimerais qu’elles le fassent ici.

Aimeriez-vous remplacer la MINUSTAH par une force haïtienne ?

Ce n’est pas que j’aimerais cela ou non. Si on peut se permettre une force internationale, on peut se permettre sa propre armée. Il serait beaucoup mieux d’avoir sa propre armée. Cela donnerait du travail à notre jeunesse. On serait maîtres de notre propre sécurité et de notre « intelligence ». Je veux parler d’une force qui peut intervenir en cas de catastrophe, qui a un corps médical, d’ingénierie, qui peut venir en aide, qui peut défendre nos frontières.

Combien de temps faudra-t-il pour mettre cette armée sur pied ?

Ce n’est pas une question de temps. Nous n’avons pas encore l’argent. Nous n’en sommes qu’à dresser la liste des pays qui pourront nous aider.

Qu’attendez-vous du Canada ?

Le Canada a déjà beaucoup fait pour Haïti. Le Canada a cette relation particulière basée sur le cœur d’abord, et c’est à partir du cœur qu’on peut aider.

Qu’est-ce que Michaëlle Jean peut faire, maintenant qu’elle est représentante spéciale de l’Unesco pour Haïti ?

Nous sommes très fiers de Mme Jean. Elle est une preuve tangible que l’Haïtien, lorsqu’on lui en donne la possibilité, peut être performant. À l’Unesco, elle travaille dans le domaine de l’éducation. Aujourd’hui, comme tous ceux qui regardent de loin, elle se sent frustrée parce qu’il n’y a pas de gouvernement en Haïti. Mais je pense que ça va se faire sous peu.

Que comptez-vous faire pour attirer la diaspora haïtienne, instruite et capable, et pour que votre pays profite de son savoir-faire ?

J’ai plutôt des conseils pour les membres de la diaspora : n’atten­dez pas que votre pays change pour y revenir. Participez à la refonte de votre pays.

Nous avons l’habitude de nous plaindre et d’attendre que quel­qu’un fasse le travail pour nous. C’est à nous, Haïtiens, de revenir au pays, de reconstruire notre pays. Ils attendent quoi ? Que Michel Martelly, que le Canada reconstruisent Haïti pour eux ? Vous avez déjà vu un pays reconstruire un pays pour un autre ? Ce sont les fils de ce pays qui reconstruisent le pays. On attend que les Haïtiens reviennent en Haïti pour nous aider, pour mettre au service de leur pays l’expé­rience acquise à l’étranger.

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