Haïti, plus solide qu’avant ?

Les nouvelles maisons qui sortent de terre à Port-au-Prince ne sont pas seulement plus colorées que celles détruites par le tremblement de terre de 2010. Elles sont aussi plus solides. De véritables bunkers ! disent les Québécois qui mettent leur savoir-faire au service de la reconstruction.

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Logements sociaux construits dans le bidonville Morne Hercule – Photo : Claude-André Nadon

Pendant une fraction de seconde, on se croirait presque au Club Med. Une poignée de maisonnettes jaune canari, vert lime ou bleu turquoise aux auvents blancs se pressent les unes contre les autres, offrant quelques coins d’ombre sous un soleil éclatant. Il suffit cependant de tourner la tête pour voir le paysage changer radicalement. Partout autour s’étendent des bicoques de fortune accrochées à la montagne, construites avec des briques de ciment effritées, de la tôle ou des bouts de bois. Des tas de déchets empestent l’air et des enfants vont pieds nus sur la terre battue. Bienvenue à Morne Hercule, l’un des bidonvilles de Port-au-Prince les plus ravagés par le séisme de 2010.

Ce matin, Claude-André Nadon, 44 ans, gestionnaire de projet originaire de Laval, n’a d’yeux que pour la poignée de maisonnettes aux couleurs vives. Travailleur humanitaire du Bureau des Nations unies pour les services d’appui aux projets (UNOPS, pour United Nations Office for Project Services), il supervise la construction de ces logements sociaux. Depuis le tremblement de terre, seulement 54 maisons neuves ont été bâties à Morne Hercule, qui compte 7 500 habitants. Mais ce sont autant de petites victoires arrachées à la misère.

Quand il est arrivé dans la capitale haïtienne, une semaine après le séisme, 60 % des bâtiments publics de la ville étaient effondrés. Vingt millions de mètres cubes de débris (11 fois le volume du Stade olympique de Montréal) emprisonnaient encore les corps de dizaines de milliers de victimes (le nombre de morts a été estimé à 250 000). Quelque 1 500 camps de sinistrés abritaient 1,5 million de personnes.

En 2011, l’UNOPS et trois autres agences de l’ONU se sont vu confier le mandat de vider 16 de ces camps en réhabilitant six quartiers parmi les plus pauvres de Port-au-Prince, d’où le nom du programme 16/6. Claude-André Nadon et ses collègues ont inspecté une à une les maisons endommagées dans les six quartiers. Ils en ont réparé 2 000 et ont rasé celles jugées irrécupérables. Lorsque leur travail sera terminé, l’an prochain, ils auront construit 570 maisons neuves sur les terrains laissés vacants.

« C’est un bunker », dit le gestionnaire de projet en tapant fièrement du pied sur le plancher en béton d’une maisonnette jaune. Fondations, qualité des matériaux, position des fenêtres : tout a été pensé pour garantir que ces logements de 25 à 35 m2, construits pour un coût de 9 000 dollars chacun, résisteront à un éventuel tremblement de terre.

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Claude-André Nadon carbure aux défis. Herculéens, de préférence. Ex-alpiniste, il a gravi 8 300 m sur l’Everest sans oxygène ni sherpa et a servi de guide aux aventuriers les plus intrépides. Comme travailleur humanitaire, il a collaboré aux premières élections présidentielles en Afghanistan, en 2004, et a supervisé les opérations de déneigement dans ce même pays après l’avalanche de 2005. Le séisme de janvier 2010 l’a ramené en Haïti. « Quand j’étais étudiant au collège Montmorency, j’étais venu faire du bénévolat à Cité Soleil [un bidonville extrêmement pauvre de Port-au-Prince]. J’avais aussi travaillé dans un mouroir du quartier de Delmas. Ça m’avait marqué. » Le destin l’a choyé : l’an dernier, il a épousé « une belle Haïtienne ».

De nombreux Québécois comme lui, ingénieurs, architectes ou gestionnaires, ont répondu à l’appel à l’aide d’Haïti et œuvrent à la reconstruction du pays. À la table d’un restaurant de Pétion-Ville — quartier des expatriés et des ambassades de Port-au-Prince —, un midi après la visite de trois chantiers du programme 16/6, ils étaient quatre, tous employés de l’UNOPS, à se joindre à Claude-André Nadon.

Théodore Achille, membre de la diaspora haïtienne, arrivé dès son plus jeune âge au Québec, menait une carrière d’architecte à New York au moment du séisme. Interpellé par le drame humain, il s’est installé à Port-au-Prince en 2011. « Haïti, avant, ça ne faisait même pas partie de mon vocabulaire », dit celui qui supervise la cons­truction de bâtiments publics.

Nathalie Angibeau, également de la diaspora, a travaillé comme conseillère de Yolande James, ex-ministre de l’Immigration du Québec. Elle est arrivée dès 2010 et travaille à la prévention du choléra.

Quant à Geneviève Thomas, elle s’était établie en Haïti il y a huit ans pour travailler au bureau de SNC-Lavalin, fermé depuis. Ingénieure géologue, elle supervise la reconstruction de routes. Elle a épousé un Haïtien et parle français avec un léger accent créole, qu’elle a acquis au fil du temps.

Leur patron, Michel Bonenfant, est le seul qui revient régulièrement au Québec, pour retrouver sa femme et ses deux filles, à Gatineau. « Certains Nord-Américains ont l’impression qu’il n’y a pas eu beaucoup de progrès en Haïti depuis le séisme. Ils devraient venir voir ! Le chemin parcouru est colossal », dit cet expert-comptable, qui a travaillé pour le receveur général du Canada ainsi que des agences de l’ONU à Rome et à Brasilia avant de prendre en charge les opérations de l’UNOPS en Haïti.

Le progrès accompli doit se mesurer à l’aune des défis, immenses. Une fois les débris déblayés, il a fallu au moins une année avant de commencer à construire les maisons neuves du programme 16/6. Déterminer qui bénéficierait des logements sociaux était un pari en soi. On voulait les attribuer aux familles dont la maison avait été entièrement détruite. Or, en Haïti, seulement 5 % du territoire est cadastré.

En théorie, les terrains sur lesquels sont construits les bidonvilles appartiennent à l’État, mais ils sont squattés depuis des décennies. « Même si les habitants ne sont pas légalement propriétaires, ça ne les empêche pas de vendre le bout de terre qu’ils occupent, rigole Michel Bonenfant. Pour un même terrain, on peut trouver cinq titres de propriété. »

L’UNOPS a embauché des experts en « ingénierie sociale » pour arbitrer les litiges. Grâce au dialogue, des habitants du pays, comme Wolfy Bonhomme, ont su s’imposer auprès des tout-puissants chefs de gang, des prêtres vaudous et autres notables des bidonvilles. « Quel­qu’un peut brandir un certi­ficat de propriété pour 100 m2 en refusant de céder une parcelle pour son voisin, qui avait un certificat pour 10 m2 », raconte Wolfy Bonhomme, habillé d’un t-shirt bleu roi au sigle de l’UNOPS, un drapeau canadien sur une manche et un drapeau haïtien sur l’autre. « Je dois lui faire comprendre que son cer­tificat n’a pas de valeur légale et qu’il a avantage à faire des concessions, sans quoi il n’y aura pas de maisons neuves et tout le monde sera perdant. »

Il n’y a pas que le terrain qu’on s’arrache dans les bidonvilles. Le travail aussi. « Quand les gens nous voient arriver avec nos camions, ils savent qu’il y aura du boulot, explique Michel Bonenfant. Mais il n’y en a pas pour tout le monde. On essaie d’être équitable, en organisant des rotations toutes les deux semaines. »

Wolfy Bonhomme n’aime pas en parler, mais à plus d’une reprise, il a été menacé d’une arme. « Parfois, il a fallu quitter une zone pendant quelques semaines quand ça devenait trop chaud », raconte Claude-André Nadon. À une occasion, un voisin mécontent a jeté de la poudre blanche, symbole vaudou, sur un chantier. « Nos travailleurs haïtiens ne voulaient plus y retourner », se rappelle le gestionnaire.

Dans les quartiers où le programme 16/6 est achevé, la violence a, semble-t-il, diminué. Une petite activité économique reprend doucement son cours. À Morne Hercule, en novembre dernier, Jacqueline François vendait quelques fritures devant la maison qu’elle occupe désormais. « Ça va bien, grâce à vous », a-t-elle lancé à Wolfy Bonhomme.

Haiti Struggles For Aid And Survival After Earthquake
Une rue de Port-au-Prince après le séisme, en janvier 2010. Le progrès accompli depuis doit se mesurer à l’aune du défi, qui était immense. – Photo : Getty Images

L’UNOPS, qui a reçu 16 millions de dollars du Fonds de reconstruction d’Haïti et 8 millions du gouvernement canadien pour le programme 16/6, est perçu comme un allié par les dirigeants haïtiens, mais aussi comme un intrus. En effet, les autorités souhaiteraient gérer elles-mêmes les millions destinés à la reconstruction, mais la transparence de l’État n’est pas encore au rendez-vous et de nombreux bailleurs de fonds internationaux préfèrent confier à l’UNOPS la direction de grands chantiers.

C’est ainsi que l’organisme supervise la construction de routes, de centres de formation ou d’hôpitaux partout au pays. En novembre, un hôpital mère-enfant a été inauguré aux Gonaïves, grâce au financement qu’avait fourni l’Agence canadienne de développement international. C’est le cabinet d’architectes montréalais Ædifica (Palais des congrès de Montréal, Maison symphonique, etc.) qui a signé les plans, en consortium avec SNC-Lavalin — c’était avant que la société d’ingénierie soit mise au ban en raison de cas de fraude et de corruption. Le nouvel hôpital respecte les normes parasismiques et anticycloniques les plus strictes. « Il est équipé pour deux semaines d’autonomie complète en cas de cataclysme », dit fièrement Michel Dubuc, président fondateur d’Ædifica, rencontré à son bureau de Mont­réal. « Il y a des stocks d’essence pour les génératrices, des réserves d’eau et de l’espace pour accueillir des sinistrés en cas de besoin. »

À la fois philanthrope et homme d’affaires, Michel Dubuc s’était envolé pour Port-au-Prince quelques mois après le séisme dans le but de former des alliances avec des architectes locaux. « Je voulais leur donner un coup de main », raconte cet entrepreneur à l’allure décontractée, qui compte 30 ans d’expérience. « Par ailleurs, je savais que des milliards se dépenseraient en Haïti et qu’il y avait une occasion à saisir. » Le Québécois a fondé Ædifica Sud, dont les bureaux, aménagés dans une petite maison de bois rouge et blanc qui a miraculeusement survécu au séisme, sont dirigés par des architectes haïtiens.

Ædifica Sud participe actuellement à la construction d’un autre hôpital, à Jacmel. Financé par la Croix-Rouge canadienne et l’Agence japonaise de coopération internationale, celui-ci doit remplacer l’hôpital général de la ville, partiellement effondré et complètement vétuste.

Lenin Cruz, ingénieur mont­réalais d’origine mexicaine, a été dépêché sur les lieux par Ædifica pour superviser le chantier, auquel collaborent un cabinet d’architectes japonais, une société de construction espagnole et, bien sûr, des travailleurs haïtiens. « Officiellement, la langue de travail est l’anglais, mais personne ne maîtrise cette langue », s’amuse Lenin Cruz en me faisant visiter le chantier.

Ici aussi, l’absence de cadastre cause des maux de tête. « Une Église prétend qu’une partie du terrain qui nous a été assigné lui appartient », raconte l’ingénieur, qui a travaillé en Afrique et au Moyen-Orient et qui rentre à Montréal toutes les cinq semaines pour voir sa femme, sa fille de cinq ans et ses jumelles de trois ans.

« S’adapter à la culture locale, c’est le plus grand défi », poursuit-il en montrant ses cheveux gris, particulièrement nombreux pour ses 40 ans. Du doigt, il désigne un énorme manguier en plein milieu du chantier. « On a appris in extremis qu’il était considéré comme sacré. Il faut construire autour. Autrement, personne ne voudra se faire soigner ici. »

Sur le chantier, une dizaine de travailleurs haïtiens s’activent sous le soleil cuisant. Les ingénieurs leur enseignent à s’assurer de la qualité du sable qui entre dans la fabrication du béton, à faire les coffrages, à arroser les poutres fraîchement coulées pour qu’elles sèchent sans craqueler. « C’est délicat. Les travailleurs nous disent qu’ils préparent du béton depuis 30 ans. Il faut qu’ils comprennent que leur façon de faire a tué 250 000 personnes », dit Lenin Cruz, en rappelant que ce n’est pas tant la force du séisme que la piètre qualité des constructions qui a causé autant de morts en 2010.

Les architectes et ingénieurs québécois espèrent que les maçons, ferrailleurs et autres tra­vailleurs qu’ils auront formés transposeront leurs bonnes pratiques ailleurs. Ce n’est pas gagné. Sachant que la quasi-totalité des logements du pays sont cons­truits avec les moyens du bord, le gouvernement haïtien a fait rédiger un guide de vulgarisation pour aider les autoconstructeurs à respecter les normes de base. « Dans les faits, le sable de qualité coûte trop cher, le fer aussi », soupire Michel Bonenfant. Très peu d’habitations reconstruites depuis le séisme satisfont aux normes.

C’est une source d’inquiétude parmi d’autres. L’UNOPS a beau souhaiter que son modèle de logement social soit repris par des entrepreneurs locaux, l’inexistence du crédit au logement en Haïti rend le pari périlleux. Et les nouveaux hôpitaux peuvent être solides comme du roc, les équipements et le personnel soignant font cruellement défaut. Pour ajouter au tableau, une crise politique se dessine et risque de paralyser le Parlement haïtien dès le 12 janvier 2015.

Le problème de la sécurité, lui aussi, est criant. Les employés de l’UNOPS ont pour consigne de ne pas baisser les vitres lorsqu’ils circulent en camionnette. Tous les expatriés disposent de services de sécurité à domicile. « Au Brésil, je participais au carnaval ; ici, je le regarde à la télévision », dit Michel Bonen­fant. Quelques téméraires se rendent au travail à pied, malgré le risque de se faire voler leur sac ou leur argent en pleine rue.

Peu importe les difficultés, les travailleurs de l’UNOPS, réunis au restaurant de Pétion-Ville, en ont tous contre ce qu’ils appellent le « Haïti bashing ». Contre ces observateurs étrangers qui minent leur moral en soutenant que rien n’avance. « Ça fait combien de temps, au Québec, qu’on travaille sur le CHUM ? ironise Nathalie Angibeau. On ne peut pas demander à un pays comme Haïti d’être plus rapide que le Canada. »

Michel Bonenfant craint ce qu’il appelle la « donor fatigue » (lassitude des donateurs). Les bailleurs de fonds, découragés par la lenteur de la reconstruction, pourraient se tourner ailleurs. « Ce n’est pas le temps de baisser les bras, tonne le Québécois. Haïti commence tout juste à se relever ! »

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Séisme politique

Si les fondations des nouveaux bâtiments sont solides, la démocratie en Haïti demeure fragile. Les élections qui devaient se tenir en 2012, pour renouveler le tiers du Sénat et élire 130 maires, n’ont jamais eu lieu. Depuis, le Sénat haïtien compte 20 sénateurs et 10 sièges vacants. En janvier 2015, le mandat de 10 autres sénateurs et des 99 députés prendra fin. Sans élections, le président, Michel Martelly, ne pourra gouverner que par décret. La dernière tentative pour organiser des élections, en octobre dernier, a échoué, et depuis, des manifestations violentes ont éclaté à Port-au-Prince pour réclamer la démission de l’équipe au pouvoir. Le premier ministre, Laurent Lamothe, proche de Martelly, a démissionné en décembre. Malgré la nomination de Florence Duperval Guillaume comme première ministre intérimaire, l’impasse reste entière.

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