Heureux exilés

Ils sont québécois et ont choisi la Chine pour monter leur affaire. Rencontre avec 10 aventuriers, pas avares d’anecdotes et de conseils.

Chine : heureux exilés

Bernard Pouliot, pro de la finance

La frénésie hongkongaise, Bernard Pouliot, la soixantaine dynamique, en est l’incarnation parfaite. Il est venu à Hongkong il y a 32 ans pour ouvrir une succursale de la Banque Nationale du Canada. « Un sacré challenge ! » se rappelle-t-il. En 1984, il quitte la Banque pour se joindre à un holding indonésien. Puis, en 1998, c’est la crise financière en Asie. Malin, le Montréalais rachète pour une bouchée de pain la division financière du groupe, qu’il fait coter en Bourse et dont il est toujours le patron et le plus grand actionnaire. Pas avare de responsabilités, il a aussi présidé la Chambre de commerce du Canada à Hongkong, avant d’accepter la direction de l’Alliance française, et il dirige Global Alliance Partners, collectif de traders et courtiers en Bourse disséminés en Asie qui placent l’argent des grandes fortunes. Il connaît tous les requins de la finance et tous les Québécois de Hongkong. « Notre trésor national ne se réduit pas au sirop d’érable ! » dit-il à propos de ses compatriotes qui y ont réussi.

Bernard Pouliot vit depuis 25 ans avec une Chinoise, qui lui a donné deux garçons, aujourd’hui âgés de 18 et 20 ans.

Un conseil ? « Oser ! »


Marcel Morin, restaurateur

Il n’a jamais su faire cuire un œuf. Pourtant, Marcel Morin, fils de fermiers de la région de Sherbrooke, a ouvert un restaurant, puis un deuxième et un troisième. Tout ça à Shanghai ! Son menu – pure cuisine québécoise – a été élaboré par un chef venu de Montréal pour former ses employés pendant deux mois. L’ambiance est à la fois chic et décontractée, idéale pour les familles d’expatriés, avec qui le restaurateur aime discuter.

Marcel Morin a été homme d’affaires toute sa vie, dans le domaine de la cons­truction au Québec, ensuite dans l’exportation vers la Chine. Il a appris le mandarin au Québec. « J’avais six heures de cours par semaine, puis j’ai fait une formation intensive à l’Université de Jiaotong quand je me suis installé en Chine, en 2004. » Lui et sa conjointe, Liao Ning Chun, médecin de forma­tion, ne communiquent entre eux qu’en mandarin.

À 53 ans, Marcel Morin, qui a toujours aimé voyager, n’est pas pressé de rentrer au Québec. Il s’apprête plutôt à ouvrir un quatrième restaurant, au pavillon du Canada de l’Exposition universelle.

Un conseil ? « Ne pas se disperser et faire preuve de patience ! Lorsqu’on arrive ici, on a l’impression que les occasions pleuvent ; le mieux est de n’en saisir qu’une et de s’en tenir à celle-ci. »


(Photo : collection privée)

Simon-Pierre Turcotte, cadre d’entreprise

S’il est un expatrié au parcours tout ce qu’il y a de rectiligne, c’est bien Simon-Pierre Turcotte, 36 ans. Il y a cinq ans, son employeur, le groupe Soucy, de Drummondville, l’a délégué pour ouvrir un bureau à Dalian. Nouvelle mission : il en a récemment ouvert un autre à Shanghai, tout près de l’usine qui fabrique des pièces pour véhicules tout-terrains.

Simon-Pierre Turcotte, originaire de Montréal, n’a pas atterri en Chine par hasard. « J’ai étudié le mandarin à l’Université de Montréal et obtenu une bourse pour étudier un an en Chine, pays dont j’aime le côté étourdissant. Puis, j’ai décroché mon premier job à Shanghai, il y a 12 ans : je faisais la promotion du whisky Chivas [alors propriété de Seagram] dans les boîtes de nuit un peu partout au pays ! Heureusement, j’ai gagné en stabilité en devenant manager de la Chambre de commerce du Canada à Shanghai, en 2001. »

Marié à une Chinoise, Yan Yan, Simon-Pierre Turcotte est papa du petit Louis-Simon, deux ans et demi. Comme il est souvent en déplacement, il est heureux de pouvoir communiquer avec les siens par webcam interposée. « Mes proches au Québec me manquent beaucoup », reconnaît-il.

Un conseil ? « Avoir du plaisir à rencontrer les gens, car les Chinois fonctionnent par relations. Et savoir être patient pour trouver un bon partenaire d’affaires. »


Yves Nadon, entrepreneur

Originaire de la petite municipalité de Maniwaki, en Outaouais, Yves Nadon a décidé, il y a un an, de relancer sa carrière dans la tumultueuse Shanghai. Il codirige l’International Centre for Small and Medium-Sized Enterprises, qui aide les entreprises occidentales à trouver des fournisseurs fiables en Chine. Pour l’Expo­sition universelle, il a même imaginé des voyages d’affaires clés en main au cours desquels la visite des pavillons et la recherche de bonnes usines alternent harmonieusement.

Sa conjointe, Manon Bouchard, dirige l’antenne chinoise de Rona. « Ce bureau d’achats nous permet d’être plus proches de nos fournisseurs et de ravitailler tous les magasins Rona plus rapidement », m’explique-t-elle dans son lieu de travail, qui domine la place du Peuple, au centre-ville. Son contrat en Chine est de trois ans, mais elle rêve de le prolonger.

Le dimanche, Yves Nadon aime flâner dans les petites rues de l’ancienne concession française, loin des gratte-ciel du quartier des affaires. « Je viens pratiquer mon mandarin avec les marchands de légumes », dit-il. Et dès qu’il le peut, il part en randonnée à la découverte des paysages sauvages du Yunnan.

Un conseil ? « Apprendre à sa famille à se servir de l’outil informatique Skype pour rester en contact. Ma belle-mère, 80 ans, est ravie ! »


Stéfanie Vallée, artiste peintre

Sacrée sept fois championne du Canada en kayak descente, Stéfanie Vallée a décidé de devenir… peintre à succès à Shanghai, où elle a suivi son ami en décembre dernier, après un court séjour à Dalian. Dans son petit atelier, un graphique fixé au mur indique les objectifs chiffrés à atteindre, les réseaux de collectionneurs à constituer, le matériel à acheter.

La jeune Chicoutimienne de 35 ans s’est trouvé un mentor, Peng Minglian. « C’est un artiste exceptionnel, très connu en Chine. Il vend ses toiles en moyenne 500 000 dollars », dit-elle, admiratrice. Il lui a demandé d’apprendre le mandarin afin de pouvoir la présenter à ses amis du milieu artistique. Et il a organisé un vernissage des premières toiles de Stéfanie pour les faire voir à ses « têtes de réseau ».

Les tableaux de Stéfanie Vallée sont une explosion de couleurs et de lumière. « Ça colle bien avec l’image que j’ai de Shanghai, en perpétuel bouillonnement ! » Pour se ressourcer, elle revient au Québec tous les trois mois.

Un conseil ? « Bien s’entourer ! »


Laurier Dubeau, chocolatier

L’emballage compte beaucoup pour le chocolatier Laurier Dubeau, qui habille ses œufs et ses truffes de boîtes glamour et de rubans chics. « Il a fallu des mois pour trouver un fournisseur capable de fabriquer des emballages parfaitement inodores », explique-t-il. Ses chocolats, sans additif ni agent conservateur, le méritent bien !

Originaire de Boucherville, Laurier Dubois a travaillé à la Chambre de commerce du Canada à Pékin, puis dans une société de rapatriement, avant d’apprendre son nouveau métier et de plonger les mains dans le chocolat, il y a cinq ans. Il vient de s’installer au troisième étage d’un immeuble de Guamao, nouveau quartier d’affaires de la capitale. Ses nouveaux locaux comprennent même une pièce où sa gamme de chocolats est exposée « pour les clients exigeants ».

À la veille de Pâques, il a transporté son tablier et ses chocolats à la Western Beijing Academy, un collège pour enfants d’expatriés, afin d’y animer un atelier de décoration d’œufs. Avec les jeunes, il n’est pas avare d’explications. « Un vrai chocolat est celui qui fond dans la main », dit-il. Lui fait fondre les cœurs !

Un conseil ? « Être intransigeant sur la qualité. »


(Photo : Doug Meigs)

Cédric Sam, geek libertaire

Cédric Sam, 29 ans, s’est envolé pour Hongkong sur un coup de tête, après avoir perdu son emploi au lendemain de mises à pied massives à Radio-Canada. « Je suis arrivé le 1er octobre 2009, lorsque la Chine célébrait les 60 ans de la République populaire. » Un accueil sans tapis rouge dans une ville pas franchement communiste.

Aujourd’hui, ce Montréalais d’origine chinoise, diplômé de l’Université McGill, travaille à temps très plein comme informaticien en médias numériques pour le Centre de journalisme et d’études médiatiques de l’Université de Hongkong. À lui d’inventer de nouvelles applications Web dans la veine du China Media Project, blogue créé par le Centre en 2003 et qui fournit des outils et des informations aux journalistes chinois désireux de surmonter les entraves à leur liberté de s’exprimer ou d’enquêter.

À Hongkong, Cédric Sam renoue avec son identité : ses grands-parents ont quitté la Chine et ses parents se sont connus à Montréal pendant leurs études à HEC. « Ils me parlent dans un mélange de mandarin, de cantonnais et de français », dit le jeune homme, qui tient un blogue en français et en anglais sur sa vie de « Chinois » dans la Belle Province et vice versa.

Un conseil ? « Ne pas hésiter à foncer en comptant sur les réseaux existants. »


Marie-Claude Lebel, chanteuse

Appelez-la « Mademoiselle ». La trentaine pétillante, cette belle Rimouskoise, Marie-Claude Lebel de son vrai nom, ravit les Pékinois. Il y a cinq ans, elle larguait son job chez Microsoft à Pékin pour embrasser la carrière de chanteuse-accordéoniste. Admiratrice des Cowboys Fringants et de Yann Tiersen, elle signe aussi ses propres compositions. « Je suis la seule à chanter de telles chansons en français à Pékin », dit-elle.

Ses concerts dans les bars chinois ou pour expatriés affichent toujours complet, mais elle compte surtout sur les soirées d’entreprises pour remplir son frigo et payer ses factures. « Lors d’une soirée Swatch, on m’a demandé de chanter le générique d’un feuilleton français désuet, Hélène et les garçons, puis d’aller serrer la main du directeur général chinois », plaisante la demoiselle.

Les chansons de Marie-Claude Lebel parlent d’amour et de voyages. Elle se produit tantôt seule, tantôt accompagnée d’un contrebassiste et d’un guitariste tsigane. Parfois, elle part en tournée avec Cao Fang, chanteuse folk qui est devenue sa meilleure amie. Elle mène sa carrière sans agent. « Ici, à Pékin, il faut s’en méfier. Une fois, j’ai reçu un cachet de 700 yuans, alors que l’agent en avait gardé 10 fois plus. »

Un conseil ? « Croire en soi et se méfier des offres alléchantes. »


(Photo : collection privée)

Kim Tien Huynh, relationniste

Arrivée en Chine en mode sac à dos il y a cinq ans, Kim Tien Huynh est maintenant prête pour la grande aventure de l’Expo de Shanghai : à titre de directrice des relations publiques, elle s’attelle aux derniers préparatifs de l’Espace Montréal, kiosque prévu dans la Zone des meilleures pratiques urbaines et qui sera, espère-t-elle, aussi couru que le pavillon du Canada.

Originaire de Laval, Kim Tien Huynh a étudié à l’École de gestion John-Molson, de l’Université Concordia, à Montréal. La jeune femme a subi un choc lorsqu’elle est arrivée en Chine. Une fois celui-ci absorbé, après quelques déconvenues et une suite de petits jobs, elle entre, en 2007, à la Chambre de commerce du Canada à Shanghai. Elle est alors à l’aise en mandarin et nourrit une ambition : faire rayonner la culture qué­bécoise et la francophonie. Au programme, l’organisation de galas de charité pour des entreprises, de la Fête nationale pour les Canadiens ou de réceptions pour les ministres québécois. Pas avare d’idées, elle a créé en 2008 son Coucou québécois, le rendez-vous de tous les amis du Québec, tenu bien souvent autour d’une… poutine.

Lorsque son mandat pour l’Expo sera achevé, elle retournera au Québec avec des rêves de Chine plein la tête.

Un conseil ? « Planifier son budget. Et si vous ne parlez pas le mandarin, souriez ! »


Armand Brisson, ingénieur

Dans le nouveau quartier d’affaires de Tanggu, à 45 minutes en métro suspendu du centre-ville, Armand Brisson rêve de réussite. Tianjin est une ville jeune, austère, polluée, et le coût de la vie y est plus élevé qu’à Pékin ! Pourtant, après une année de prospection et de recherche de fournisseurs, l’ingénieur vient d’y implanter le siège chinois de Canam. Cette entreprise québécoise, spécialisée dans les structures d’acier, a déjà deux gros contrats publics de signés. Des débuts prometteurs ! « Mais ce n’est pas parce que ça construit partout que le marché est énorme. Il faudra nous adapter et séduire par nos services, notre savoir-faire vieux de 60 ans… »

Armand Brisson avait déjà vécu quatre ans en Chine lors d’un séjour précédent. « C’est ici que je me sens chez moi et non plus à Montréal, où vivent ma famille et mes amis. » Récemment, il a emmené ses trois enfants faire un voyage initiatique en 4 x 4 dans le désert de Mongolie. Il y a rencontré des paysans pauvres et a mieux compris la dure vie des mingong, ces ouvriers qui migrent en ville dans l’espoir d’une vie meilleure. « Je ne me vois pas critiquer la façon dont l’État chinois gère sa population. Le Canada serait-il capable de gérer 110 millions de migrants qui quittent chaque année la campagne pour la ville ? »

Un conseil ? « Prendre le temps de comprendre et ne pas arriver comme en terrain conquis. »

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