Hillary Clinton : en route vers 2016 ?

Après avoir redoré le blason des États-Unis dans le monde, Hillary Clinton prend sa retraite. Mais personne n’est dupe. Avec une cote de popularité de 66 %, la politicienne américaine peut rêver de la présidence…

Photo : Larry Downing/Reuters

La secrétaire d’État américaine a fait une tournée d’adieu dans les médias pour annoncer qu’elle était prête à quitter ses fonctions – pour se consacrer à ses petits-enfants, voyager pour le plaisir, enseigner et, par-dessus tout, dormir. Mais personne ne la croit tout à fait quand elle affirme ne pas envisager une dernière course à la présidence. « Je ne crois vraiment pas que je me présenterai de nouveau », a-t-elle récemment confié à l’animatrice-vedette de la chaîne ABC, Barbara Walters. Quand on lui demande si elle s’estimerait trop vieille pour se porter candidate, à l’âge de 69 ans, elle se raidit : « Heureusement, non seu-lement je suis en bonne santé – et je touche du bois -, mais je déborde d’énergie. »

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Cependant, son hospitalisation, le 30 décembre dernier, pour une thrombose pourrait avoir assombri cet optimisme. Un caillot sanguin s’était formé à la suite d’une commotion cérébrale, après qu’elle se fut évanouie sous l’effet d’un virus gastrique qui avait causé sa déshydratation. Ses ennuis de santé l’ont forcée à annuler la plupart de ses engagements pendant presque un mois, un malheureux contretemps au moment où elle s’apprêtait à boucler son mandat en tant que secrétaire d’État, qui s’est terminé officiellement au début de février.

Certes, il n’y a pas que l’optimisme de Hillary Clinton qui joue en sa faveur. Au moment où elle tire sa révérence, elle jouit de l’une des plus fortes cotes de popularité au pays – 66 % (en avance de 10 points sur le président Barack Obama) -, et 57 % des Américains estiment qu’elle devrait se représenter aux élections, d’après un sondage Washington Post-ABC News.

Sa fameuse « énergie » ne lui rend pas justice non plus. Au cours des quatre dernières années, Hillary Clinton a parcouru plus de 1,5 million de kilomètres et a visité un nombre record de 112 pays.

L’ancienne secrétaire d’État se déplaçait sans flafla. Voyageant à bord d’un Boeing 757 de l’État équipé de réservoirs de carburant supplémentaires en prévision de ses périples-marathons, elle dormait sur un lit escamotable dans une cabine privée plutôt austère. Cette minuscule pièce abrite un bureau, un téléviseur et un miroir pleine grandeur. Pas de douche.

Pas de coiffeur non plus. Quand Hillary Clinton s’est laissé pousser les cheveux en mission sur le terrain, le Washington Post a qualifié ce geste de « plus récente bravade ». « C’est une subtile désapprobation du principe voulant que les femmes se coupent les cheveux après un certain âge – un geste symbolique selon lequel elles renoncent à leur sex-appeal et disent adieu à leur coquetterie de jeunesse », soutient la chroniqueuse mode du Post. Ses queues-de-cheval et ses accessoires pour cheveux rescapés des années 1980 ont été scrutés à la loupe. On a cité un haut responsable qui confiait que « certains de ses collègues songeaient à interdire les parures de cheveux élastiques ». Hillary Clinton s’est con-tentée de rire. « Quand je voyage, je ne suis pas escortée d’un coiffeur ou de quelqu’un qui pour-rait m’assister, et je ne suis moi-même pas très douée dans ce domaine, a-t-elle dit à Barbara Walters. Il est devenu plus simple de me laisser pousser les cheveux. Ainsi, je peux les attacher et je suis capable d’y mettre des bigoudis. »

C’est ce genre de pragmatisme, reflété par ses emblématiques tailleurs-pantalons, qui a valu à Hillary Clinton l’affection d’une catégorie d’électeurs qui ne s’identifient pas à l’affable Obama ou au millionnaire Mitt Romney : ces femmes et mères de famille non diplômées qui triment dur dans des emplois de cols bleus. Les « waitress moms », comme les ont étiquetées les consultants politiques aux élections de 2012, sont des partisanes de Hillary qui se sont rangées derrière elle pendant les primaires du Parti démocrate chaudement disputées en 2008.

Après avoir été élue jeune sénatrice de l’État de New York, en 2000, Hillary Clinton s’est installée dans un petit bureau au sous-sol du Congrès et a collaboré avec les républicains sur des questions pratiques qui ont forcé le respect de ses adversaires. Ces débuts l’ont préparée à faire son chemin au sein du clan Obama, un territoire largement hostile où l’on redoutait qu’elle ne complote contre le nouveau président ou que la fondation internationale de son mari n’entre en conflit d’intérêts avec le parti. Mais elle a fini par rallier les loyalistes d’Obama.

« J’estime qu’elle a fait un travail exceptionnel, affirme David Jacobson, ambassadeur des États-Unis au Canada. Et c’est l’opinion de quelqu’un qui, bien franchement, a consacré deux ans de sa vie à une campagne qui visait à l’empêcher de devenir candidate démocrate aux élections présidentielles. Elle le sait, et malgré tout, elle m’a toujours témoigné beaucoup de gentillesse et de courtoisie. Jamais elle ne m’a refusé sa coopération. Quand j’en discute avec des collègues d’ailleurs dans le monde qui ont été dans la même situation que moi, ils me disent la même chose. »

Les analystes en politique étrangère n’ont pas perçu la moindre note de discorde au sein du Parti démocrate. « Tout le monde se disait : ce sera un gâchis, l’atmosphère est tendue, la situation va déraper », se souvient Charles Kupchan, professeur d’affaires étrangères à l’Université de Georgetown et chercheur principal au Council on Foreign Relations. « Mais je dois dire que c’est l’une des équipes les plus harmonieuses et efficaces que l’on ait vues depuis très longtemps. »

Sur l’échiquier politique, Hillary Clinton s’est engagée à repenser le rôle des États-Unis à l’étranger par la voie du « smart power » – un mariage de développement international et de diplomatie. Elle a insisté sur les enjeux touchant les femmes et les enfants, qui lui ont toujours tenu à cœur. Elle a aussi voulu donner un visage civil aux actions orchestrées par les États-Unis à l’étranger en permettant aux diplomates d’endosser un rôle opérationnel de premier plan tout en agissant aux côtés des militaires et du personnel des services de renseignement américains. « L’idée, c’était de donner aux ambassadeurs un rôle de chef des opérations en leur fournissant plus de formation et d’outils pour gérer efficacement la situation », explique Jordan Tama, professeur à l’École de service international de l’Université américaine, à Washington. Hillary Clinton a également revu les processus d’évaluation des employés afin de récompenser les diplomates qui acceptent de prendre des risques.

En conséquence, le corps diplomatique s’affirme davantage qu’avant, constate Charles Kupchan. « Nous sortions d’une décennie où la politique étrangère américaine s’était militarisée à outrance et où le Département d’État avait perdu une grande part de son influence aux mains du Pentagone. Pendant le mandat de Clinton, je pense que deux changements se sont opérés : le Département d’État a récupéré le pouvoir consenti aux militaires, si bien qu’il existe maintenant une relation plus équilibrée entre les deux ; et le portefeuille du Département d’État, plus traditionnel sous l’ère [George W.] Bush, s’est diversifié. Au cœur des priorités, on retrouve maintenant beaucoup de questions qui avaient été occultées, comme la condition des femmes, les enjeux du développement humain et les questions de saine gouvernance. »

David Jacobson est du même avis, affirmant avoir été témoin d’« efforts ciblés dans des domaines comme la « politique économique » évoquée par Hillary Clinton, une facette qui a joué un rôle déterminant ici, au Canada ».

Mais pour ces mêmes raisons, Michael O’Hanlon, analyste au Brookings Institution, un laboratoire d’idées de Washington, affirme que Hillary Clinton n’a pas dérogé à la ligne dure. « En tant que secrétaire d’État, elle a privilégié une approche traditionnelle, très realpolitik. Elle avait surtout à cœur les grands intérêts de sécurité et les principales relations du pays, et je pense qu’à cet égard elle a fait du bon boulot. Son mandat n’a pas été marqué par des avancées majeures envers un pays ou dans un dossier en particulier. Son legs est très pragmatique et solide.
On se souviendra d’elle comme d’une des secrétaires d’État les plus infatigables, les plus méticuleuses et les mieux préparées – et l’une des moins naïves à propos de la façon dont fonctionne le monde. »

Hillary Clinton a contribué à favoriser le virage de l’administration Obama vers l’Asie – et l’adoption de sa politique envers la Chine. « Ce pourrait bien être le dossier où elle a le plus clairement laissé sa marque et le plus largement contribué à donner le ton », estime Michael O’Hanlon.

Le moment le plus sombre de son mandat fut certainement l’attentat du 11 septembre 2012 contre le consulat de Benghazi, en Libye, qui a coûté la vie à quatre Américains, dont l’ambassadeur des États-Unis. Hillary Clinton a commandé une enquête sur les failles de sécurité, qui a conclu à un manque de leadership en matière de sécurité diplomatique, sans donner de noms. « Comme ces lacunes sont survenues sous la garde de la secrétaire d’État Clinton, elles représentent un défaut dans sa cuirasse », explique Charles Kupchan. Trois hauts responsables du Département d’État ont remis leur démission au lendemain du dépôt du rapport. Hillary Clinton a témoigné devant le Congrès en janvier. Pour l’heure, ce fiasco n’a pas entaché sa réputation, mais les républicains ne manqueront pas de ressasser l’affaire si elle décide de se présenter aux élections de 2016.

La conjoncture semble tout de même tentante : selon un récent sondage, 61 % des démocrates souhaitent avoir Hillary Clinton comme pro-chaine candidate. Mais ses proches affirment qu’elle n’a pas encore fait son choix. Sage décision. En 2007, elle avait récolté l’appui de 51 % des démocrates, un résultat plus de deux fois supérieur à celui d’un sénateur méconnu de l’Illinois qui, un an plus tard, allait pourtant remporter la course. Et il reste encore quatre ans avant la tenue du prochain scrutin. (© Éditions Rogers. Traduction : C’est-à-dire)

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