Homosexualité : la liberté pour tous ?

Aucune loi ne criminalise l’homosexualité en Égypte. Mais cela n’empêche pas la « police du vice » de faire la loi, révolution ou pas.

Homosexualité : la liberté pour tous ?
Photo : Chris Hondros / Getty Images

Des photos de lui dans Facebook le montrant vêtu d’une burqa lors d’une fête d’Halloween, en 2008, m’avaient fort impressionné. Dans un pays plutôt conservateur comme l’Égypte, ce genre de moquerie n’est pas à prendre à la légère.

Mais pour ceux qui connaissent Yusuf, Égyptien de 22 ans qui étudie la physiothérapie à l’Université du Caire, cette plaisanterie, c’est de la petite bière. Sa véritable provocation, c’est de ne guère cacher à ses proches qu’il est gai.

Je retrouve Yusuf sur la place Tahrir pen­dant la deuxième semaine de la révolution. « Une révolution séculière ! Une révolution pour tous ! » scande-t-il, entouré d’amis. « Vous savez, l’article 2 de la Constitution impose que toutes les lois soient rédigées conformément à la charia. Ce qu’on veut, c’est la séparation de l’État et de la religion. C’est pour cela que nous sommes ici », dit-il. Et alors qu’il reprend son cri de ralliement avec ferveur, quelques hommes barbus et femmes voilées joignent leurs voix à la sienne.

« Il est encore tôt pour dire si cette révolution aura un effet sur nos droits en tant que minorité sexuelle », dit dans un anglais impeccable Mahmoud, petit bout d’homme de 28 ans, doctorant à la London School of Economics and Political Sciences. « En Égypte, l’oppression n’est pas nécessairement liée à la religion. C’est plutôt une forme de machisme institutionnalisé, encouragé par les femmes comme par les hommes. »

Bien que Mahmoud soit issu de la classe aisée du Caire, censée être très progressiste, il cache toujours son homosexualité à sa famille. « Mes sœurs sont plutôt conservatrices, me lance-t-il en riant. J’attends le moment propice. Puisque j’ai fait mes études à l’étranger, c’est plus facile pour moi. Mais il y en a qui vivent l’enfer. Ils se marient et mènent une double vie. S’ils ne se font pas arrêter par la police du vice. »

La police du vice ? Comme en Iran ? « Elle ne surveille pas tout le monde, me dit Yusuf. Parfois, elle débarque dans des bars et amène tout les gens au poste, comme sur le Queen Boat, en 2001. »

Un soir de 2001, la police a fait irruption sur le Queen, un bateau-discothèque où se déhanchaient une cinquantaine de jeunes hommes au rythme des inflexions vocales de leurs chanteurs favoris. Les policiers ont arrêté tout le monde et jeté les fêtards en prison. Leur crime : s’être trouvés dans une discothèque sans partenaires féminins. Dans certains pays arabes considérés comme « progres­sistes », par exemple l’Égypte, la plupart des bars ne laissent entrer les hommes que s’ils sont accompagnés d’une femme.

Les techniques s’affinent. « Des policiers se font passer pour des gars qui cherchent des aventures sur le Web, raconte Yusuf. Dès qu’ils ont l’adresse d’un type, ils foncent le ramasser chez lui. »

C’est alors que le calvaire débute. On soumet le prisonnier à un examen médicolégal, à la recherche de « preuves » physiques de coït anal. Une pratique médicale dénoncée par de nombreux médecins. Un tribunal fantoche le déclare coupable de débauche. S’ensuivent des peines pouvant aller jusqu’à trois ans de prison. Nombre de prisonniers affirment avoir été torturés, violés et maintenus en isolement. Pourtant, aucune loi ne criminalise officiellement l’homosexualité en Égypte.

Un texte de loi égyptien con­damne la débauche, sans en donner de définition claire. Les rafles sont perçues par des observateurs comme une tactique du gouvernement pour apaiser les islamistes.

Un manifestant m’interpelle. Il s’appelle Ahmed, a 22 ans et arbore la barbe.  « Vous connaissez la rue Haram [rue des interdits] ? C’est celle où il y a tous les bars, les casinos et puis, ben, vous savez… les « beatches » [bitches]. Si les Frères musulmans prennent le pouvoir, ils fermeront cette rue. Je ne veux pas que ça arrive ! » dit-il.

Les Égyptiens sont trop bons vivants pour souhaiter vivre sous un gouvernement des Frères musulmans, croit Mohamed. « Même si certains tabous demeurent, je ne crois pas qu’ils soient fondamentalement opposés aux idées libérales. »

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La charia

C’est en 1980 que le président d’alors, Anouar el-Sadate, a fait inscrire le principe de la charia – le droit islamique, qui condamne l’homosexualité – dans la Constitution. De nombreux intellectuels ont récemment signé une pétition réclamant l’abrogation de l’article qui précise que la charia est la base du droit. Ils veulent le remplacer par un article stipulant que la liberté de culte est garantie par la loi (lequel tire son origine de la Constitution monarchique de 1923).