Il faut rebâtir Haïti par le bas !

Des soins de santé, un toit, un boulot. Que la communauté internationale cesse d’essayer de renforcer l’État et qu’elle s’occupe des besoins des gens, dit le géographe haïtien Jean-Marie Théodat.

Jean-Marie Théodat - Il faut rebâtir Haïti par le bas !
Photo : Roger Lemoyne

Haïti est-il maudit ? Peut-être. Mais ne cherchez pas le coupable au rayon des dieux vaudous ou autres clichés tropicaux. Regardez plutôt du côté d’un État qui était, avant même le séisme, incapable de faire son travail.

Pour le géographe haïtien Jean-Marie Théodat, maître de conférences à l’Université Paris I (Panthéon-Sorbonne), l’État haïtien est faible parce qu’il a toujours reposé sur une « ligne de faille ». Qui n’a rien de géologique. Cette fracture est le gouffre qui sépare, depuis deux siècles, le peuple de l’élite. Avec pour conséquence un État si faible qu’il est incapable, depuis le séisme, de secourir sa propre population. Est-il au moins capable d’assurer sa propre survie ? Rien n’est moins sûr. Par chance, le président, René Préval, n’a pas péri à Port-au-Prince dans les décombres de son propre palais. Heu­reusement pour lui et pour Haïti. Parce qu’il aurait dû être remplacé par le président de la Cour de cassation (le juge en chef de la Cour suprême) – sauf que ce poste est vacant depuis plus de 20 ans…

La communauté internationale doit aujourd’hui mettre le paquet pour venir en aide à une population aux abois, dit Jean-Marie Théodat, quitte à ébrécher la souveraineté haïtienne. Un État incapable de coordonner l’aide étrangère doit laisser à d’autres la responsabilité de s’en occuper. « Il faut répondre au désespoir des gens qui sont en train de mourir sous nos yeux. » Mais il faudra très vite se poser la question qui consiste à savoir comment on peut reconstruire – il faudrait peut-être dire construire – Haïti.

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Pour Jean-Marie Théodat, spécialiste d’Haïti et de la République dominicaine, une comparaison entre ces deux pays s’impose. Non pas parce que les Haï­tiens doivent copier les Dominicains, qui ont mieux su tirer leur épingle du jeu, mais parce que ces derniers ont réussi à se doter d’un véritable État.

L’actualité a rencontré Jean-Marie Théodat à Paris.

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Comment faire pour reconstruire Haïti en mieux ?

– Personne n’a de solution miracle. Mais je constate qu’on a tenté jusqu’à maintenant de construire Haïti « par le haut », c’est-à-dire qu’on a essayé de renforcer l’État, les institutions, de construire une coquille sans savoir ce qu’on allait mettre dedans. Je propose d’inver­ser la perspective. Haïti devrait se construire « par le bas ». Il faudrait d’abord comprendre les besoins des gens. On dit que gouverner, c’est anticiper. Alors, anticipons ! Les gens ont besoin de quoi ? D’un toit, de soins de santé, d’un travail leur permettant de gagner honnêtement leur vie, de cesser d’attendre l’aide humanitaire internationale. C’est l’équation qu’il faut résoudre avant de décider quoi que ce soit. Il faut cesser de mettre la charrue devant les bœufs.

Les États-Unis, qui ont occupé Haïti au début du 20e siècle, seront-ils tentés d’y exercer une plus grande influence ?

– Si c’était le cas, ce ne serait pas le moment de s’en plaindre. Seuls les États-Unis ont les moyens aujourd’hui de répondre à l’ampleur de l’urgence. En assumant cette responsabilité, cela ne les lave pas de tout péché, mais cela donne une certaine justification à leur puissance. On leur pardonnera peut-être même certains dérapages en Haïti et ailleurs.

Que peuvent faire les Québécois ?

– Beaucoup. Toutes proportions gardées, le Canada est le pays qui donne le plus à Haïti. Avec le Québec, nous avons une histoire commune d’ex-colonies françaises. La détresse haïtienne touche les Québécois et les prédispose à se montrer généreux. Je souhai­terais les voir intervenir dans le domaine de l’édu­cation. On sait bien qu’un enseignant québécois qui arrive en Haïti se fait immédiatement comprendre. Ce n’est pas nécessairement le cas de ceux qui arrivent de l’Alberta.

Les Haïtiens résistent à tout, à la dictature, à la corruption, etc. C’est une qualité ou un défaut ?

– Nous n’avons pas choisi. Les scientifiques appellent cela la résilience, cette capacité de se reconstruire. Au fond, chaque catastrophe nous fait l’effet d’une injection de courage. Plutôt que de nous abattre, cela nous donne une motivation pour aller de l’avant. Nous avons une histoire à laquelle nous sommes restés fidèles. Nous sommes entrés dans l’histoire comme le peuple qui a donné une portée universelle à la Déclaration des droits de l’homme, de 1789, que la Révolution française avait donnée aux Français, en particulier, et aux Blancs, en général. Haïti a montré au monde entier que le monde entier était concerné, que tous, y compris des esclaves, pouvaient s’en réclamer, que les hommes étaient égaux, vraiment.

Avec cette tragédie, Haïti revient sur la scène internationale comme symbole universel, mais cette fois-ci de la douleur. On sait aujourd’hui que lorsqu’un pays est à genoux, quand des hommes souffrent, c’est l’ensemble de l’humanité qui souffre. La Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti, la Minustah, intégrait des gens originaires de presque partout sur la planète. Des dizaines de pays ont des ressortissants sous les décombres. Il y a des Jordaniens, des Chinois, des Péruviens, des Français, des Américains, des Canadiens. Il y a même des Papous. Le deuil est universel. C’est une leçon à tirer du séisme de Port-au-Prince.

Est-ce que l’ex-président Aristide, en exil en Afri­que du Sud, pourrait avoir un rôle à jouer dans la reconstruction ?

– Aucun ! Il n’est ni infirmier ni médecin. S’il revenait, ce serait pour finir le boulot du séisme symboliquement, pour finir la démolition.

Haïti et la République dominicaine partagent une même île, mais pas la même histoire. Comment expliquer le gouffre qui sépare les deux pays ?

– Au début du 19e siècle, dans la foulée de l’indépendance haïtienne, apparaît une cassure entre l’élite mulâtre ou même noire – qui s’approprie les terres des colons français – et le peuple. Au moment de la construction de l’État haïtien, les nouveaux maîtres espèrent reconduire l’ordre colonial avec quelques aménagements, les anciens esclaves devant devenir des travailleurs agricoles salariés. Mais ce n’était pas pour ça que les esclaves s’étaient soulevés ; ils s’étaient soulevés pour une liberté de fait, et surtout pour le libre accès à la terre. Ils se voyaient propriétaires à la place des anciens maîtres.

L’élite ne l’a jamais entendu de cette oreille. Pendant 200 ans, le paysan a toujours lutté contre le retour des plantations, des grandes propriétés, et il a gagné. La plantation a disparu du paysage agraire. De petits propriétaires se sont approprié la terre. Cette fragmentation a permis de consolider l’indépendance individuelle des gens, mais elle a appauvri collectivement la société. Haïti ne produit pas pour vendre, mais pour s’alimenter.

Ce n’est pas le cas en République dominicaine ?

– Non, en République dominicaine, le modèle aristocratique, celui-là même que les Haïtiens ont battu en brèche, n’a jamais été remis en question. Depuis la Conquête espagnole, au 15e siècle, jusqu’à aujourd’hui, la grande exploitation agricole a survécu. De nos jours, elle utilise une main-d’œuvre salariée et exporte.

Ce modèle « aristocratique » a quand même débouché sur une société plus démocratique…

– En Haïti, l’indépendance a jeté les bases d’une société pas forcément démocratique, mais égalitaire et autoritaire. Cette égalité a empêché l’émergence de classes moyennes, qui ont favorisé, en République dominicaine, l’apparition de la démocratie. Ce sont les classes moyennes qui accouchent des partis politiques, des syndicats, des éléments éclairés qui réussissent à trouver un compromis entre l’aristocratie et les couches populaires.

Haïti a même servi, en République dominicaine, de contre-exemple. Les Haïtiens y sont, encore aujourd’hui, vus comme des colonisateurs, parce que leurs ancêtres ont occupé la République dominicaine de 1822 à 1844. Les Haïtiens espéraient unifier l’île pour se protéger con­tre les Français, qui auraient pu revenir pour mettre fin à l’indépendance. Mais les Dominicains gardent de cette occupation un souvenir extrêmement douloureux.

Pis encore que celui de la colonisation espagnole ?

– L’élite dominicaine, des descendants de l’ancienne aristocratie espagnole, donc essentiellement des Blancs, a vu l’arrivée des Haïtiens, des Noirs en majorité, comme un camouflet. Une campagne anti-haïtienne a été orchestrée : « Ce sont des Africains qui viennent nous asservir ! C’est la barbarie qui menace ! Unissons-nous sous la bannière de l’Église et de l’Espagne, au nom de cette identité que nous partageons avec les îles voisines, Cuba et Porto Rico ! » Cela a permis de faire émerger une identité nationale dominicaine.

De l’autre côté de la frontière, en Haïti, l’État et la société sont restés dos à dos. Nous avons une fracture permanente, une ligne de faille entre l’élite et le peuple. L’État est resté fâché avec la société.

L’État est « fâché » ?

– Oui. Ailleurs, l’État s’est construit sur l’idée qu’il y avait un espace commun, un espace public, où il devait assurer des services de base comme l’éducation, la santé, etc. En Haïti, on a toujours considéré que cela relevait de la sphère privée. Comme à l’époque coloniale, d’ailleurs : c’était le maître qui veillait à l’éducation de ses esclaves. Depuis l’indépendance, la conception des relations entre l’État et le peuple n’a pas changé. L’État a continué de faire comme si son seul rôle était de percevoir des taxes dans les ports et aéroports.

Pourtant, même l’ex-président à vie François Duvalier parlait, au nom du « noirisme », de favo­riser les plus démunis, de tourner le dos à la société esclavagiste…

– Dans le discours, certes, mais pas dans les faits. L’élite haïtienne a toujours considéré, et c’est le cas encore aujourd’hui, que l’éducation et les soins de santé étaient des privilèges, pas des droits. Cela donne lieu à des aberrations : certains riches Haïtiens préfèrent aller se faire soigner à Miami, quitte à affréter un hélicoptère privé, plutôt que de contribuer à la construction d’un hôpital public qui pourrait accueillir tout le monde. Au final, cela leur revient plus cher, avec le risque qu’ils ne puissent être évacués à temps en cas d’extrême urgence. On n’a jamais considéré la santé comme un service public, comme un droit du citoyen, mais comme un privilège à l’usage d’un petit nombre.

Ce n’est pas le cas en République dominicaine ?

– Là-bas, des citoyens demandent des comptes à l’État, et l’État agit. Ne serait-ce que pour faire la une des journaux, les présidents de la République inaugurent des hôpitaux et des écoles. Ils se font même un point d’honneur de le proclamer sur des panneaux à l’entrée des chantiers : « Ici, le président travaille pour vous ! » Il y a un enracinement de l’idée qu’un meilleur partage des richesses est nécessaire pour que tous puissent avancer ensemble. En Haïti, l’élite veut avancer toute seule.

La République dominicaine peut faire quelque chose pour Haïti ?

– Pas grand-chose de plus. C’est un petit pays, qui a déjà beaucoup fait. Je retiens – je dirais même que c’est la meilleure nouvelle qui soit sortie de tout ça – que le président, Leonel Fernandez, a rendu visite au président haïtien, René Préval, en signe d’amitié et, surtout, pour lui présenter ses condoléances. C’est un symbole fort. C’est l’occasion d’enterrer beaucoup de querelles entre les deux pays. J’admire.