Il patine avec les Vikings

Chaque année, en février, des milliers de Suédois de 10 à 80 ans se livrent une course amicale sur un long ruban de 80 km de glace naturelle ! Entre les quenouilles givrées, notre journaliste a chaussé ses patins.

Il patine avec les Vikings
Photo : M. Nordström/Demotix

Les quenouilles du lac Mälar sont très jolies dans leur écrin de glace, mais je me demande ce que je fais là. En principe, la Vikinga­rännet (course des Vikings) est une épreuve ouverte à tous : environ 3 000 patineurs de 10 à 80 ans y parcourront jusqu’à 80 km. Mais j’ai des doutes quant à mes aptitudes à faire le Viking.

En ce beau dimanche de février, un soleil craintif se lève sur Uppsala. Les conditions sont quasi idéales. Il fait -10 °C. Le vent est faible. Les nuages sont bas, la luminosité encore fai­ble, mais je commence à distinguer la piste que je vais devoir emprunter, un long ruban argenté sur un lac blanc.

D’Uppsala à Stockholm, huit municipalités se sont relayées pour la déneiger. Des chasse-neiges ont, hier encore, dégagé la voie. Sur cette glace très épaisse (de 25 à 30 cm), des milliers de lames vont bientôt glisser, déraper et crisser.

Des participants avalent un dernier café en ajustant des combinaisons qu’on dirait importées d’une autre galaxie. Une cinquantaine de ces musculeux cyborgs se sont inscrits à la compétition, qui est organisée par deux associations, l’une de patinage de vitesse, l’autre de plein air.

Malgré tout, l’ambiance est bon enfant. Car dans l’ensemble, les concurrents sont des amateurs. Tandis que le gagnant parcourra 80 km en moins de trois heures, bon nombre mettront plus du double de ce temps pour y parvenir, ou abandonneront en cours de route et rentreront à Stockholm par le train de banlieue longeant le parcours.

La plupart des patineurs sont munis de bâtons pour aller plus vite (et pour retrouver l’équilibre s’ils trébuchent). On m’encourage à utiliser des pikstavs, mais j’ai tendance à les piquer dans la glace avec la même fougue que lorsque je skie dans la neige. Une très mauvaise idée. J’ai l’impression que ces bâtons me handicapent. Je préfère laisser tomber. Quitte à tomber.

Autour de moi, on me demande si je suis… néerlandais. Je finis par comprendre que c’est parce que la plupart des participants étrangers viennent des Pays-Bas. Les Néerlandais n’ont plus guère l’occasion de patiner sur leurs canaux. Il ne fait plus assez froid chez eux. Depuis 1963, une épreuve néerlandaise mythique, « le circuit des 11 villes », dont s’inspire la Vikingarännet, n’a pu se tenir que… quatre fois. Ces Hollandais volants sont faciles à reconnaître : eux aussi boudent les bâtons.

Ce qui m’inquiète, ce sont les patins que j’ai loués la veille à Stockholm. De toute ma vie, je n’ai jamais chaussé autre chose que des patins de hockey qui font mal aux pieds. Mais j’ai suivi les conseils des Suédois, qui m’ont incité à les troquer contre des patins de course. Il s’agit de chaussures en cuir auxquelles on peut facilement fixer, grâce à une sangle, une longue lame. La mienne mesure 45 cm, soit une fois et demie la longueur de celle d’un de mes patins de hockey. Elle me fait penser à une baïonnette.

J’ai très envie de m’élancer sur les eaux glacées du Mälar. Mais comme je n’ai jamais patiné sur un lac, deux questions me taraudent : est-ce bien raisonnable de m’engager dans un « marathon » avec des patins que j’ai chaussés la veille pour la première fois ? Et comment on fait pour freiner, déjà ? Je connais la réponse à la première question. Je pose la seconde à un patineur suédois. « Il suffit de jeter l’ancre ! » m’explique-t-il. C’est de l’humour scandinave, je suppose.

La jeune femme qui me donne mon dossard a-t-elle décelé ma nervosité ? « Ne vous en faites pas, me dit-elle. De très bonnes infirmières sont postées tout au long du parcours. » C’est de l’humour scandinave, j’espère.

Après le départ des pros, je me joins aux utan pikstavs (sans bâtons) sur la ligne de départ. Comme je n’ai rien à tenir, je peux prendre mon courage à deux mains. Mais on n’est jamais trop prudent. Par-dessus ma tuque, j’enfonce mon casque de vélo.

Personne ne se bouscule sur la ligne de départ. Chacun a fixé au bas de la jambe droite de son pantalon une puce destinée à calculer son temps de parcours, qu’il devra remettre aux organisateurs à l’arrivée (ou en cours de parcours, s’il abandonne la course). Tout le monde avance à son rythme. Les lièvres doublent les tortues, qui gardent la droite.

Première surprise : la qualité de la glace. Elle est beaucoup plus lisse que je ne l’avais prévu. Elle n’est pas aussi lustrée et glissante que celle d’une patinoire après le passage de la surfaceuse, mais elle est franchement belle. J’avance vite et bien ; j’ai même parfois l’étrange impression de « descendre », comme si le lac n’était pas vraiment plat. À d’autres moments, la glace est beaucoup moins belle, étonnamment granuleuse. Comme cette surface pourrait dissimuler des fissures, je progresse avec prudence et précaution.

Je découvre, non sans soulagement, que la longueur de la lame de mon patin m’apporte un bon équilibre. Je n’ai plus qu’à trouver le mouvement qui permet d’avancer : en s’appuyant sur une seule jambe à la fois, il faut tanguer comme le balancier d’une grande horloge.

La dernière fois que j’ai parcouru une aussi longue distance en patins, c’était à Ottawa dans les années 1970. J’étudiais à l’École de journalisme de l’Université Carleton, qui donne sur le canal Rideau. À l’époque, je faisais l’aller-retour (18 km) sans difficulté aucune. J’ignore en combien de temps. À 17 ans, on a la vie devant soi.

Mais je vous déconseille de dire à Anders Tysk, fondateur de la Vikingarännet, qu’Ottawa possède la « plus longue patinoire du monde », comme l’affirment ses promoteurs. Il vous rira au nez. Pour lui, la palme revient à la Suède et à ses 95 700 lacs, dont le Mälar, d’une superficie légèrement supérieure à celle du lac Saint-Jean, n’est que le troisième en importance.

Aucun autre pays ne trouve grâce à ses yeux. Pas même la Finlande, qui déborde de lacs, mais aussi de neige. « En Allemagne, la police vous court après si vous patinez sur un lac gelé, dit-il. En Suède, vous êtes libre de vous noyer. »

C’est sa façon de souligner que ce qu’il aime, c’est l’eau. Mais pas n’importe laquelle ! Lors­qu’elle cesse de frémir et qu’elle s’immobilise enfin, il chausse promptement ses patins. Car il faut vite se lancer sur la glace, vite l’étrenner avant que les premiers flocons viennent s’y incruster et l’abîmer.

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Le journaliste Michel Arseneault (à gauche) a coiffé son casque
de vélo par-dessus sa tuque. « On n’est jamais trop prudent. »
Photo : Pierre Sortelius

L’épaisseur de la glace, Tysk, qui est ingénieur civil, l’évalue à l’oreille. Quelques coups de bâton, et hop ! ce monsieur vous dira si elle fait 5 ou 10 cm. Dans un cas comme dans l’autre, il n’hésitera pas à chausser ses patins. Il dit avoir déjà patiné sur une glace de 4 cm d’épaisseur.

Mais il n’est pas casse-cou pour autant. Au contraire. Il veut même vivre très vieux. Mais à ses conditions ! « Je veux patiner jusqu’à 100 ans », précise ce passionné. Cet homme ne plaisante pas, même s’il rigole comme un gamin. À 60 ans, on lui en donnerait 50 de moins.

Le froid conserve, c’est bien connu, et l’eau froide encore plus. Tysk y est tombé une bonne vingtaine de fois. Pas toujours par accident. Pour apprendre à se hisser à la surface après une chute dans l’eau, il s’est laissé couler à une dizaine de reprises. Grâce aux petits pics à glace que les patineurs prudents portent attachés à une corde autour du cou, il a eu la vie sauve.

Oubliez cette légende urbaine qui veut qu’on risque l’infarctus en moins de 60 secondes dans l’eau glacée. Tysk dit y être un jour resté jusqu’à 12 minutes. Il donne toutefois trois conseils à ceux qui voudraient s’y risquer : ne pas tenter l’expérience seul, rester calme et apporter des vêtements de rechange dans un sac étanche.

Mais pas question qu’un participant à la Vikinga­rännet tombe à l’eau. Aux rares endroits où la glace est trop mince, les patineurs doivent retirer les lames de leurs chaussures pour marcher sur la terre ferme.

Plus de 400 bénévoles, qu’on reconnaît à leurs dossards jaunes, se sont dispersés le long du trajet. Ils distribuent des gobelets de jus de sureau chaud.

Les quinquagénaires qui m’entourent me ressemblent un peu trop. Où sont les jeunes, les femmes, les minorités visibles ? Je sais que la population suédoise est de plus en plus bariolée. La veille, j’ai vu, à la télévision publique, un journaliste noir commenter un match de hockey Suède-Russie… Pourquoi aucun participant à la Vikingarännet n’est-il issu de l’immigration ? « On a du mal à convaincre les « nou­veaux Suédois », comme on les appelle, de quitter Stockholm », dit Tysk. D’après lui, ils ne seraient pas à l’aise à l’idée de se rendre en forêt.

Après deux heures de patin, je commence à me sentir fatigué. Je sais que je ne plie pas assez les genoux. J’ai mal au dos. Mais ce qui m’achève, c’est le « portage » à Erikssund. Comme il y a du courant, l’eau n’a pas gelé, et il faut franchir deux kilomètres à pied. Mes lames à la main, je traverse des champs, gravis une colline, observe les chalets, tantôt bruns, tantôt jaunes. Vus du lac, c’était mignon, ces pavillons. En marchant, c’est moins charmant. D’autant plus que je découvre que mes chaussures sont bien trop étroites pour moi. Les ongles de mes petits orteils virent au violet.

Après trois heures de patin, mes lombaires en ont plein le dos. Des écriteaux annoncent que Sigtuna n’est plus qu’à quelques kilomètres. Des femmes déguisées en Vikings et des hommes costumés en bananes attendent les patineurs pour distribuer respectivement des sourires et des demi-bananes vertes fournies par un commanditaire.

Je me rue sur les tables où des bénévoles servent de la soupe tiède de bleuets. Après, je prendrai un train de banlieue pour rentrer à Stockholm. Je ne terminerai pas la course. Je ne suis pas un vrai Viking. Ce n’est peut-être pas plus mal. J’aurais du mal à fixer des cornes sur mon casque de vélo…

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Site de la course :
vikingarannet.com

Location de patins :
cykelstallet.se