Incursion en pays Chiapas

L’Armée zapatiste est-elle devenue une cellule terroriste dormante qui reprendra du service à l’occasion du centenaire de la révolution mexicaine, comme le craignent certains ? Notre journaliste a tenté d’en savoir plus en allant à sa rencontre…

Incursion en pays Chiapas
Photo : AP / Eduardo Verdugo / PC

Le grand panneau en métal planté à l’entrée du village d’Oventic, dans l’État du Chiapas, à l’extrême sud du Mexique, est à peine lisible tellement il est attaqué par la rouille. Mais le message en espagnol est sans équivoque : « Vous êtes en territoire rebelle zapatiste. Ici, le peu­ple commande et le gouvernement obéit. » La grille qui ferme la seule route asphaltée du village est gardée par deux vieilles femmes masquées. L’une porte la cagoule noire emblématique des zapatistes, ces rebelles indigènes qui revendiquent la reconnaissance de leurs droits ; l’autre, un simple foulard rouge plié en triangle, qui cache son nez et sa bouche.

Il nous a fallu une bonne heure, à moi et à une amie qui connaît bien la région, pour atteindre ce bled de quelques centaines d’habitants à partir de San Cristóbal de Las Casas, ville coloniale bien connue des touristes. Le chauffeur qui nous a amenées dans son vieux tacot sur la route montant en lacets parmi les petits lopins de terre cultivée, souvent rocheuse, est mal à l’aise. « Je préfère ne pas vous attendre », laisse-t-il tomber. Tant pis. Nous rentrerons avec le Combi, la camionnette blanche qui fait office d’autocar pour les paysans et les rares touristes qui s’aventurent jusqu’ici.

Je voulais voir de mes propres yeux ce qu’il advenait, 16 ans après le soulèvement de l’Armée zapatiste de libé­ration natio­nale (EZLN, selon le sigle espagnol), du combat des Indiens du Chiapas pour un juste partage des terres et des ressources naturelles. Leur cause – et le cha­risme de leur leader, le sous-commandant Marcos, sorte de Che Guevara mexicain – avait attiré l’attention, en 1994, et provoqué un élan de solidarité jusqu’en Europe.

Depuis des années, cependant, le combat des zapatistes ne fait plus les manchettes sur la scène internationale. Certains observateurs prétendent que le crépuscule est tombé sur les zapatistes. D’autres, au contraire, croient que l’EZLN profitera du fait que le Mexique s’apprête à souligner le centenaire de sa révolution pour faire un coup d’éclat, qui remettra le dossier sous les projecteurs.

Selon l’Armée zapatiste, quelque 40 000 rebelles – moins, selon d’autres observateurs -, des Indiens tzotziles, tzeltales, tojolabales, ch’oles et zoques, sont aujourd’hui disséminés dans une quarantaine de villages du Chiapas, État montagneux à peine plus grand que le Nouveau-Brunswick. Dans ces municipalités autoproclamées « autonomes » – dont Oventic, la plus connue -, ils vivent selon leurs propres règles, en rupture complète avec le reste du Mexique.

« Oventic, c’est la vitrine des zapatistes pour les touristes ! » m’avait avertie l’anthro­pologue José Luis Escalona Victoria, professeur au Centro de Investigaciones y Estudios Superiores en Antropología Social. « On nous y montre ce qu’on veut bien nous montrer. » Il n’a pas tort. Tout au long de notre visite, on nous débitera un discours officiel qui semble tout droit sorti du guide du parfait zapatiste.

À notre arrivée à Oventic, trois touristes argentins « zapatisants » attendent déjà leur droit de passage devant la grille. Après quelques minutes, deux hommes qui semblent avoir la trentaine viennent à notre rencontre. Leur passe-montagne noir ne laisse entrevoir que leurs yeux tout aussi noirs. Mais pour l’air menaçant, il faudra repasser. L’un d’eux a enfoncé une casquette des Yankees de New York par-dessus sa cagoule ! Presque timidement, ils nous demandent le but de notre visite, puis disparaissent avec nos passeports. « Ça peut être long », nous prévient la femme au foulard rouge dans un espagnol hésitant – le quart de la population du Chiapas ne parle pas cette langue.

 

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Le sous-commandant Marcos, leader charismatique des
Indiens du Chiapas, dit le « Che Guevara mexicain ».
Photo : AP / Eduardo Verdugo / La Presse Canadienne

 

Tous les zapatistes qui accepteront de nous parler porteront la cagoule, par crainte d’être identifiés par l’État fédéral. Les tensions avec les autorités ne se sont jamais réellement apaisées, expliquent-ils. Il arrive que l’armée bloque les routes menant aux villages zapatistes et refuse l’accès aux habitants, sous prétexte qu’ils ne sont pas mexicains. Ne rejettent-ils pas l’autorité de l’État ? Dans les zones zapatistes les plus reculées, les altercations avec des paramilitaires armés sont courantes, répondent nos hôtes.

À cette altitude – environ 2 500 m -, l’air est frais et la brume voile la vue sur les montagnes qui dominent le paysage. À travers la grille, je vois une rue en pente avec, de part et d’autre, de modestes baraques de bois, égayées de fresques naïves aux couleurs vives illustrant la lutte populaire des indigènes : des poings levés, des paysans armés et d’énormes épis de maïs, où chaque grain est décoré d’un visage cagoulé.

C’est au Chiapas, l’un des États les plus pauvres et les plus indigènes du Mexique, avec l’Oaxaca et le Guerrero, qu’on observe la plus forte inégalité entre les riches et les pauvres de tout le pays. Et les indigènes (1,7 million sur 4,3 millions d’habitants) sont dans le camp des plus pauvres : leurs revenus atteignent à peine le tiers de ceux des non-autochtones.

La population indigène est installée sur­tout dans les montagnes et dans la jungle,­ où elle vit d’une agriculture de subsistance et d’un peu d’artisanat. Cette population augmente rapidement, et avec elle la pression sur les terres…

Les meilleures terres, sur lesquelles poussent du café, de la canne à sucre ou du cacao, restent concentrées entre les mains d’une poignée de riches propriétaires. Mal­gré la révolution mexicaine, menée entre autres par Emiliano Zapata, en 1910. « La réforme agraire qui a suivi la révolution ne s’est jamais vraiment rendue au Chiapas, ou alors, seulement avec beaucoup de retard », m’a expliqué Juan Pedro Viqueira Albán, historien au Colegio de México (Colmex), rencontré à des années-lumière du village zapatiste, dans le riche quartier de Polanco, à Mexico. « Parce que la région était isolée du reste du pays, le gouvernement mexicain, même après la révolution, a fait alliance avec les élites locales pour gouverner. »

Lorsque la modernisation arrive enfin au Chiapas, dans les années 1970-1980, les grands chantiers de développement excluent les populations indigènes. Une situation qui perdure à ce jour. « La région est riche en ressources naturelles, et partout on voit émerger des aménagements pétroliers, gaziers, miniers, hydroélectriques ou touristiques », dit Marina Pagés, représentante du Service international pour la paix (SIPAZ), ONG installée à San Cristóbal de Las Casas, à environ 60 km au sud d’Oventic. « On grignote les terres accordées aux Indiens, et les bénéfices vont dans les poches d’investisseurs étrangers. »

 

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Le drapeau de l’Armée zapatiste rallie quelque 400 000 rebelles.
Photo : AP / Eduardo Verdugo / La Presse Canadienne

 

Le 1er janvier 1994, jour de l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), 3000 indigènes armés se révoltent et s’emparent de six petites villes et villages du Chiapas, dont San Cristóbal de Las Casas, en scandant « ¡Ya basta! » (ça suffit !). C’est le début de la révolution zapatiste.

Ces autochtones ne digèrent pas la décision, prise deux ans plus tôt par le président mexicain de l’époque, Salinas, d’abolir l’article de la Constitution interdisant la concentration des terres aux mains de grands propriétaires – article obtenu de haute lutte lors de la révolution de 1910. Les ejidos (les terres appartenant à toute la collectivité, attribuées après la révolution) peuvent désormais être vendus au plus offrant. Salinas veut ainsi rendre l’industrie agricole mexicaine plus compétitive en prévision de l’ALENA. Mais pour les zapatistes, qui se battent afin d’obtenir plus de terres pour les paysans, c’en est trop.

Avec son porte-parole, Rafael Sebastián Guillén Vicente, dit le sous-commandant Marcos, l’Armée zapatiste de libération nationale, créée en 1983, exige terres et liberté. Le sous-commandant, fils d’une riche famille du Nord, a des idées révolutionnaires. Il a d’ailleurs démissionné de son poste de professeur à l’Université nationale autonome du Mexique, la plus grande du pays, pour se joindre à la lutte des indigènes.

Dès le début du soulèvement, le gouvernement fédéral envoie l’armée. De violents affrontements entre soldats fédéraux et zapatistes auraient fait 46 morts chez les insurgés, selon l’EZLN, 145, selon le gouvernement. Ont suivi des années de guerre de basse intensité, de trêves, de négociations, de ruptures, de silences.

Les zapatistes revendiquent, en plus d’un meilleur partage des terres et des ressources naturelles, l’inscription dans la Constitution du droit à l’éducation dans leur langue, de la reconnaissance des tribunaux indiens, de la possibilité d’élire leurs propres gouvernements régionaux selon leurs us et coutumes. En 2003, las d’attendre une réforme constitutionnelle qui ne vient pas, ils décident de s’autogouverner. L’EZLN crée cinq caracoles (escargots, en espagnol) et juntas de buen gobierno (conseils de bon gouvernement). Chaque caracol supervise une poignée de villages autonomes, veillant aux besoins de leurs habitants. Celui d’Oventic en cha­­­peaute huit.

Il nous aura fallu attendre près de deux heures sur la chaussée avant que les hommes cagoulés reviennent nous chercher et nous mènent vers une petite baraque peinte en bleu. À l’intérieur, sous un portrait du sous-commandant Marcos représenté avec deux ceintures de balles autour du cou, trois hommes et deux femmes masqués acceptent de répondre à nos questions… dans la mesure où celles-ci s’inscrivent dans la liste « officielle » des renseignements qu’ils veulent bien communiquer. Pas question qu’ils nous dévoilent leurs noms, pas même un nom de code – si tant est qu’ils en aient un !

Le buen gobierno d’Oventic (le bon gouvernement, par opposition au mal gobierno, le mauvais gouvernement, celui de l’État), sans structure hiérarchique, veille à l’admi­nistration et à la distribution des ressources. Il est formé de 10 à 15 hommes et femmes venant des villages supervisés par le caracol. Tous les habitants sont appelés à y siéger pendant deux semaines, en alternance. De quoi paralyser toute action, dit d’ailleurs le professeur José Luis Escalona Victoria, du Centro de Investigaciones y Estudios Superiores en Antropología Social.

« On reproduit un peu la forme de la cara­pace d’un escargot », explique un homme à chemise bleue, qui semble le porte-parole du groupe. « Les idées germent au centre, puis circulent en spirale vers les villages. Malheureusement, l’escar­got représente aussi la vitesse à laquelle progresse la reconnaissance de nos droits. »

N’attendant plus rien du gouvernement fédéral, les zapatistes ont aussi pris en main l’administration de la justice, réglant les conflits par la médiation, dans le respect des traditions indiennes. Les litiges sont examinés par un comité, dont les membres ne sont pas payés – ce qui empêcherait la corruption, paraît-il. Les soins de santé sont prodigués par des habitants des villages, formés par des médecins étrangers qui effectuent ponctuellement des stages de coopération.

En cas d’accident grave, le blessé serait-il transféré vers un hôpital de l’État ? Et si un villageois voulait fréquenter l’université ? Ces questions resteront sans réponse.

Nos hôtes nous laissent libres de visiter les lieux. À l’école secondaire, au bout de la route, se donnent cet après-midi des cours de langue tzotzile, de sciences humaines et de communication, selon l’horaire affiché. Mais impossible d’entrer… Sur le terrain de basket, quelques adolescents évitent nos questions, répondant par un haussement d’épaules ou plus souvent par « No sé »…

La visite terminée, nous nous arrêtons à l’échoppe du village, où l’on trouve du café, des CD des discours de Marcos, des tasses portant le sigle EZLN, des poupées, des foulards, des bottes fabriquées dans une coopérative zapatiste, des tortillas…

Les zapatisants, comme Marina Pagés, du SIPAZ, croient que l’EZLN pourrait profiter du centenaire de la révolution mexicaine pour marquer un coup d’éclat qui mobiliserait de nouveau l’attention internationale.

L’anthropologue José Luis Escalona Victoria rejette cette idée du revers de la main. « Ils n’ont plus les bases d’appui nécessaires. La plupart des Indiens qui soutenaient l’EZLN ont rompu avec le mouvement, dit-il. Ils préfèrent négocier avec le gouvernement pour obtenir des services publics. Après tout, les caracoles peuvent difficilement améliorer leur sort, puisqu’ils dépendent de l’aide des sympathisants étrangers, qui se font de moins en moins nombreux. »

Dans les rues de San Cristóbal de Las Casas, arrêt obligé des touristes qui veulent se frotter à la culture indigène mexicaine, les graffitis de soutien à l’Armée zapatiste, nombreux il y a une dizaine d’années, ont presque tous disparu. Les touristes aux allures hippies, eux, sont restés. Les boutiques leur vendent des t-shirts à l’effigie de Marcos, affublé de sa pipe et de son passe-montagne. Au marché d’artisanat, les poupées de laine représentant le sous-commandant avec un fusil de bois, vendues 10 pesos (80 cents), sont toujours populaires. Quand je demande au petit garçon indien qui les vend s’il sait de qui il s’agit, il esquisse un sourire gêné avant de répondre : « Zapatistas. Boum! Boum! »

Pour l’historien Juan Pedro Viqueira Albán, du Colegio de México, Marcos a commis des erreurs stratégiques impardonnables. En 2000, notamment, lorsqu’il a quitté Mexico pour rentrer au Chiapas alors que le Parlement était sur le point de voter une réforme constitutionnelle qui aurait pu avantager les indigènes (le Parlement a finalement voté contre). Et lors de la campagne présidentielle de 2006, quand il s’est prononcé contre tous les candidats, y compris celui du Partido de la Revolución Democrática (PRD). La gauche intellectuelle ne le lui a pas pardonné. « Il s’est entièrement coupé du gouvernement, sans égard aux intérêts des indigènes. »

Pour l’historien, Marcos est plus préoccupé par son image que par le destin du peuple chiapanèque. « Il a toujours prétendu que les zapatistes n’avaient pas de leader, que c’était le peuple qui décidait. Mais son ego a eu raison de ces principes. »

Personne ne semble savoir vraiment où se trouve Marcos. L’homme, aujour­d’hui âgé de 53 ans, serait dans la jungle avec le peuple, où il a toujours été, selon les zapatisants. « À mon avis, il se cache quelque part dans la ville de Mexico et se paie du bon temps », dit l’historien Juan Pedro Viqueira Albán.

La journaliste d’enquête mexicaine Laura Castellanos, 44 ans, a été la dernière à interviewer le sous-commandant, en 2007. Reporter indépendante, elle est connue pour ses papiers sur la situation des femmes, sur les mouvements armés et autres sujets à caractère social parus dans La Jornada, El Universal, Reforma, les grands quotidiens du Mexique. Elle vient également de publier Le Mexique en armes : Guérilla et contre-insurrection, 1943-1981 (Lux).

Le compte-rendu de ses deux longs entretiens avec Marcos a été publié dans le magazine mensuel Gatopardo (léopard), distribué partout en Amérique latine, et dans un livre intitulé Corte de Caja. Elle est profondément agacée par les commentaires sarcastiques comme ceux du pro­fesseur Viqueira Albán. « Le gouvernement « achète » les Indiens en leur promettant des écoles ou des cliniques de santé, promesses qu’il ne tient pas toujours », soutient la journaliste, qui dit avoir été victime de menaces téléphoniques, de piratage de son courrier électronique et de surveillance.

Quand Laura Castellanos a demandé à Marcos ce qui expliquait le silence de l’EZLN des dernières années, celui-ci aurait répondu que les zapatistes n’étaient pas disparus, seulement passés de mode aux yeux des médias. Avec son livre, la journaliste veut les remettre en lumière.

Bien qu’ils soient passés de mode et qu’ils n’aient pas obtenu la refonte de la Constitution depuis leur soulèvement, en 1994, les zapatistes ont fait des gains à petite échelle. Ce qui frappe peut-être le plus, une fois franchie la barrière d’Oventic, c’est la vie paisible que semblent y mener ses habitants. La propreté du village détonne avec les autres hameaux de la région, non affiliés aux zapatistes. La fierté des indigènes de s’autogouverner et d’instruire les enfants dans leur propre langue saute aux yeux. Loin des projecteurs de la grosse machine médiatique, en rupture totale avec le pouvoir politique, les zapatistes restent debout.