Inde : des menaces qui pèsent lourd

Tout n’est pas rose au pays des maharajahs. Des problèmes politiques, sociaux et environnementaux pourraient bien en compromettre la croissance.

Inde : des menaces qui pèsent lourd
Photo : Ashwini Bhatia/AP/PC

UNE GUERRE CIVILE À L’HORIZON ?

Impossible d’entrer dans un hôtel ou sur la propriété d’une grande entreprise sans montrer patte blanche : des gardes de sécurité fouillent les sacs, exigent le passeport et envoient tout le monde au détecteur de métal. Une conséquence des attentats de Bombay, en 2008. Les actes terroristes commis par les naxalites, groupe révolutionnaire maoïste d’extrême gauche, n’y sont pas étrangers non plus.

« La croissance tous azimuts a marginalisé la population tribale, la plus pauvre de l’Inde », dit le sociologue Sitharamam Kakarala, directeur d’un centre d’études sur la culture et la société indienne à Bangalore. Ainsi, 70 millions d’Indiens n’en profitent pas. Pis, ils en souffrent. Leurs forêts et leurs villages sont rasés pour faire place à des autoroutes, des usines ou des mines.

Révoltés, les naxalites frappent. Parfois fort. Ils abattent des policiers et des civils, décapitent leurs opposants. En juin, ils ont fait exploser un train dans le centre de l’Inde : 75 morts, des centaines de blessés. « Leur guérilla prend des proportions alarmantes. Les risques de conflits internes sont bien réels », dit Christophe Jaffrelot.

La riposte s’organise. Les gouvernements des États touchés – dans le centre et le nord-est du pays – ont créé des milices paramilitaires pour les éliminer. « Elles attaquent des villages et massacrent les sympathisants naxalites, déplore Ramachandra Guha, historien réputé qui vit à Bangalore. Ce conflit représente la plus grande menace actuelle à notre démocratie. »

PANNES, BOUCHONS ET AUTRES MALÉDICTIONS

Dans le quartier de Commercial Street, où se côtoient des femmes en t-shirt moulant et d’autres en niqab, une fumée bleutée flotte dans l’air, émanant des génératrices qui encombrent les trottoirs devant les échoppes. En Inde, chacun doit pouvoir subvenir à ses besoins en énergie. Les pannes d’électricité sont quotidiennes.

Tout comme les bouchons de circulation. Il faut souvent plus d’une heure pour parcourir 10 ou 15 km. Des autoroutes ont été construites, la plupart en PPP. À péage, donc. Coût d’un passage : 25 roupies (50 cents). Les Indiens pauvres n’y ont pas accès, sauf pour passer le balai… Celle qui mène à Electronic City, le grand parc technologique de Bangalore, est déserte. « Les petits commerçants devraient pourtant pouvoir emprunter les autoroutes pour acheminer leurs produits plus rapidement », dit Christophe Jaffrelot.

L’approvisionnement en électricité, le réseau routier, les transports en commun n’ont pas suivi l’essor économique, constate Kukke Subrahmanya, rédacteur en chef adjoint du Deccan Herald, un des 25 quotidiens de Bangalore. « À long terme, cela finira par freiner notre croissance. »

 

SOIF ET PAUVRETÉ >>


L’INDE MEURT DE SOIF

En juillet 2009, à Bhopal, au centre du pays, trois personnes d’une même famille sont mortes, piétinées par des gens qui se ruaient sur les premières gouttes d’eau potable distribuées après des jours de pénurie. La superficie du plus grand réservoir d’eau potable de la ville, le lac Upper, est passée l’été dernier de 38 km2 à… 5 km2.

Au cours du même été, Bombay réduisait de 30 % la distribution d’eau : les réservoirs avaient, là aussi, atteint des niveaux jamais vus. Dans certains quartiers, l’eau n’était disponible que le matin, de 4 h 45 à 5 h 45.

L’Inde doit aussi faire face à un grave problème de pollution de ses aquifères. Un institut de recherche a sonné l’alarme fin 2007 : certaines sources d’eau potable du nord de l’Inde contiennent de l’arsenic, du mercure et des pesticides dans des concentrations excédant les limites permises.

La croissance de la population et l’essor économique font augmenter la demande d’eau. Une étude des Nations unies estime que la consommation d’eau par habitant passera de 88 à 167 litres par jour d’ici 2050. « C’est à se demander si l’Inde – de même que la Chine – réussira à devenir un pays riche avant d’être complètement polluée et d’avoir épuisé ses ressources naturelles. C’est là son vrai défi », soutient Christophe Jaffrelot.

(Photo : Rajesh Kumar Singh/PC)

L’ENFER DE LA PAUVRETÉ

Il y a deux Indes, constate l’historien Ramachandra Guha, de Bangalore. La première mène un train de vie comparable à celui de la Californie et compte pour environ 12 % de la population. La seconde – populeuse – ressemble plutôt à l’Afrique subsaharienne. « Selon les chiffres officiels, il y a 300 millions de pauvres, dit-il. En réalité, ils sont peut-être deux fois plus nombreux. »

Et ils sont de plus en plus marginalisés. Souvent sans emploi, vivant avec quelques sous par jour, ils n’envoient pas leurs enfants à l’école et n’ont pas accès à des soins de santé de qualité. « Même si la croissance a ouvert des possibilités à de nombreux Indiens, il reste une tranche de la population qui n’en profite pas. Ce sera difficile pour elle de s’en sortir », croit l’historien.

D’autant plus que la croissance économique s’accompagne d’une inflation que Delhi peine à maîtriser. Le prix de certains aliments de première nécessité – blé, riz, sucre et eau, entre autres – a bondi de 20 %.

 

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