Irakiens sans patrie

Fuyant l’Irak dévasté par la guerre, près d’un million de personnes ont échoué en Jordanie. Mais le petit pays ami est incapable d’absorber une telle quantité de désoeuvrés : une personne sur six y est un réfugié irakien !

Ils sont une quinzaine dans le hall de transit de l’aéroport d’Amman. Tous des hommes, assis par terre, qui attendent le prochain vol pour Bagdad. Les Jordaniens deviennent de plus en plus stricts concernant l’entrée sur leur territoire des Irakiens qui fuient la guerre et les persécutions dans leur pays. Ceux-ci n’ont pas eu de chance. Retour en enfer.

En Jordanie, il y aurait aujourd’hui entre 750 000 et un million d’Irakiens sans statut légal, peut-être beaucoup plus (voir Les refuges des Irakiens). C’est énorme pour un pays qui compte moins de six millions d’habitants. Et le gouvernement ne semble pas vouloir accorder de papiers à ces personnes, qu’il qualifie officiellement de « visiteurs », craignant sans doute de les voir s’installer définitivement, comme ça a été le cas des Palestiniens après la création de l’État d’Israël, en 1948.

Les Irakiens ont depuis longtemps leurs habitudes dans le royaume hachémite, à la fois voisin et ami : lieu de villégiature et place d’affaires, la Jordanie a toujours constitué un pôle d’attraction pour les riches familles irakiennes. Certaines s’y sont installées avant l’invasion de leur pays par les États-Unis, en mars 2003. La plupart d’entre elles ont senti le vent tourner avant les autres et ont décidé d’y investir, notamment dans l’immobilier. Par la suite, à cause de la montée de la violence en Irak, le flux de nouveaux arrivants a grossi : tous ceux qui en avaient les moyens ont commencé à fuir. Les plus pauvres ont cependant souvent préféré se diriger vers la Syrie, où la vie est moins chère. La Jordanie, réputée pour sa modernité et la qualité de ses soins médicaux, mais aussi pour son coût de la vie élevé (pour le Moyen-Orient), a quant à elle accueilli de nombreux Irakiens instruits, issus de la classe moyenne. Ce n’est qu’à partir de 2005, et en particulier des attentats d’Amman, en novembre de cette année-là, que la situation est devenue vraiment problématique : prenant conscience que le conflit en Irak n’allait pas se résoudre de sitôt, la Jordanie a commencé à fermer la frontière.

Aujourd’hui, selon des rumeurs, il serait impossible de passer d’un pays à l’autre par la route. Nasser Judeh, porte-parole du gouvernement jordanien, dément. « La frontière est ouverte, affirme-t-il. Mais nous ne laissons pas entrer les personnes susceptibles de représenter une menace. C’est notre devoir de protéger nos concitoyens. »

Pour les Irakiens installés à Amman, la situation se dégrade. « Beaucoup sont venus avec des économies et se sont dit qu’ils auraient assez pour tenir quelques mois. Mais il apparaît aujourd’hui que leur exil risque de durer bien plus longtemps… et leurs ressources s’épuisent », confie Rabab, Irakienne qui a la chance de disposer d’un permis de séjour jordanien et qui aide les réfugiés. « On constate que des familles irakiennes de classe moyenne qui habitaient dans des zones plutôt aisées d’Amman se déplacent vers les quartiers pauvres. Il y a des personnes qui ne vivent plus que grâce à l’aide de leurs compatriotes et de quelques ONG, lesquelles sont débordées. Et leur nombre ne cesse d’augmenter au fil des semaines. »

Rana Sweis, porte-parole du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), constate aussi ce phénomène de paupérisation. « On ne voit pas encore de réfugiés dans les rues, mais cela pourrait venir », affirme-t-elle. Ces Irakiens, dont la très grande majorité sont en situation irrégulière, ne sont pas autorisés à travailler. Pourtant, malgré la crainte d’être arrêtés, ils sont de plus en plus nombreux à essayer de trouver de petits boulots journaliers. Il faut bien vivre. Mais dans un pays qui a déjà un taux de chômage très élevé (15,5 % en 2006), ce n’est pas si simple.

Fatima, chiite d’une quarantaine d’années, a fui l’Irak fin 2005 avec son mari et ses enfants, après l’assassinat de son beau-frère. « Mes enfants ont vu des gens abattus dans la rue. Presque tout le monde a perdu au moins un membre de sa famille. Quel avenir peut-on avoir dans un tel environnement ? » se demande-t-elle. Il y a quatre mois, son mari, sorti pour faire quelques courses, n’est pas rentré. Il aurait été refoulé vers l’Irak, contraint de prendre la route. Une fois la frontière passée, son véhicule aurait été arrêté par un groupe terroriste — possiblement constitué de sunnites —, qui l’aurait exécuté. De nombreuses histoires comme celles-là circulent à Amman. Ce qui crée un climat de peur de plus en plus perceptible chez les réfugiés.

Fatima, qui se retrouve aujourd’hui seule avec ses cinq enfants, n’ose quasiment plus sortir du minuscule appartement qu’elle partage avec une autre famille, par peur d’être expulsée. « Dès qu’on frappe à la porte, je me mets à trembler », dit-elle les larmes aux yeux. Sa fille aînée, âgée de 17 ans, tente de l’aider un peu en faisant des ménages, mais « cela devient de plus en plus difficile ». Le salaire est ridicule, parfois inexistant. Dans le magazine jordanien JO, Nadia Shamrouki, présidente de la Jordan Women’s Union, ONG qui aide les femmes victimes de violence conjugale, témoigne de la difficulté pour les Irakiens d’obtenir du travail, même occasionnel : « Si vous voulez trouver un job de domestique à une Sri-Lankaise, pas de problème. À une Irakienne, impossible ! »

Tous les Irakiens à Amman le disent : les contrôles et les expulsions sont de plus en plus fréquents, et obtenir un permis de séjour relève maintenant du miracle. « Avant, je pouvais recommander certaines personnes pour les aider à obtenir leurs papiers. Aujourd’hui, cela ne sert plus à rien. Je ne peux plus que les soutenir moralement », constate Rabab, qui est venue en Jordanie avec son mari en 1974, six ans après l’arrivée au pouvoir de Saddam Hussein. Nasser Judeh, porte-parole du gouvernement, affirme quant à lui qu’il n’y a pas d’expulsions de « clandestins », si ce n’est de ceux qui peuvent présenter « une menace » pour le pays.

Quand ils n’ont vraiment plus d’argent, certains hommes rentrent en Irak pour travailler ou essayer de vendre une maison ou une voiture laissée au pays. Leur femme et leurs enfants restent en Jordanie — et espèrent que le mari, le père, ne soit pas tué, enlevé…

Pour beaucoup, le retour est inenvisageable. « Si je rentre, je suis un homme mort », affirme Mohammed, Irakien sunnite qui a fui Bagdad après avoir reçu plusieurs lettres de menace. « Ils ont enlevé mon fils alors qu’il conduisait sa voiture. Je n’ai pu le revoir qu’après avoir payé une rançon de 15 000 dollars », raconte-t-il, s’estimant quand même heureux de s’en être sorti.

Assassinat d’un frère, enlèvement d’une fille, chaque Irakien a plusieurs histoires familiales tragiques à relater. Dans un café situé dans un quartier d’Amman à forte population irakienne, on se les raconte autour d’un narguilé, presque sur le ton de la banalité. « Fréquenter ce genre d’endroit, où la police sait que les Irakiens se réunissent, c’est ce qu’il y a de plus dangereux, reconnaît Bassam, la cinquantaine bedonnante. Mais ça fait du bien de se retrouver. On n’a rien à faire de toute la journée. On ne peut pas passer sa vie à se terrer comme des rats. »

Imprimeur aisé à Bagdad, Bassam a fui l’Irak en avril 2006, avec sa femme et sa fille de 11 ans. « Mes économies diminuent. Sans carte de séjour, ma fille ne peut pas être admise dans une école publique. Alors je l’ai mise dans un établissement privé. Cela m’a coûté 600 dinars jordaniens [846 dollars] pour un semestre. Je n’ai pas non plus d’assurance médicale et j’ai un problème de tension artérielle qui me coûte 50 dollars par semaine. Je pense pouvoir tenir encore quelques mois. Et puis… je ne sais pas », dit-il.

L’accès à l’éducation et aux soins médicaux fait partie des problèmes majeurs que doivent affronter les Irakiens en Jordanie. « Caritas m’a donné deux fois de l’insuline. Maintenant, je dois me débrouiller », raconte Amir, un jeune homme diabétique.

Caritas, organisation internationale d’inspiration chrétienne, est l’une des rares ONG présentes à Amman qui fournit une aide matérielle et médicale aux réfugiés irakiens. Mais son personnel est débordé. « Pour les gens atteints de cancer, malheureusement, on ne peut rien faire. Les traitements sont trop longs, trop chers, et le risque de récidive est trop important, reconnaît un employé. Les autres, on les aide trois fois au maximum. »

Les Irakiens ne jettent pourtant pas la pierre à la Jordanie, qui, selon eux, « a déjà fait beaucoup ». Ils le reconnaissent : le royaume hachémite n’a pas les moyens de supporter cette crise. Il vit en grande partie grâce à l’aide extérieure (principalement américaine), qui représente environ un milliard de dollars par an — 10 % du PIB —, et il a déjà beaucoup souffert des répercussions de la guerre en Irak, pays qui constituait son principal marché d’exportation. De plus, le voisin fournissait à la Jordanie du pétrole à prix réduit. Depuis l’occupation par les États-Unis et la chute du régime de Saddam Hussein, en avril 2003, la valeur du pétrole est indexée sur les cours mondiaux, ce qui provoque une hausse brutale du prix de ce produit en Jordanie.

Si certains réfugiés irakiens accusent la communauté internationale de ne rien faire pour leur venir en aide, pour beaucoup, c’est aussi au gouvernement irakien d’agir. « Pourquoi ne propose-t-il pas de donner du pétrole gratuitement aux pays d’accueil en échange d’éducation pour les enfants ou de soins pour les malades ? demande Rabab. L’Irak est toujours un pays riche, il peut se le permettre. Mais les dirigeants préfèrent mettre l’argent dans leurs poches. Comment demander à la communauté internationale de nous aider, alors que notre propre gouvernement ne fait rien ? »

Le 26 juillet dernier, une conférence internationale a eu lieu à Amman pour étudier les moyens de faire face à cette crise qui pèse de plus en plus lourd sur les États de la région. À cette occasion, le HCR a insisté sur le caractère urgent de la situation. Début juillet, il avait demandé à la communauté internationale un doublement (de 60 à 120 millions de dollars), pour 2007, des dons destinés aux réfugiés d’Irak — dont le nombre total s’élève à plus de deux millions et dont une grande majorité se trouve en Syrie et en Jordanie. Les États-Unis, pour leur part, se sont engagés à accueillir 7 000 ressortissants irakiens sur leur territoire d’ici la fin de l’année. Ils n’en ont, depuis 2003, admis qu’un peu plus de 500.

Le représentant du gouvernement irakien a quant à lui annoncé que celui-ci « avait décidé d’allouer 25 millions de dollars » aux déplacés, dont il se déclare « responsable totalement et directement ». Par ailleurs, le ministère de l’Éducation jordanien aurait l’intention de permettre aux enfants irakiens, y compris à ceux en situation irrégulière, d’être admis dans les écoles publiques du pays pour la rentrée de septembre.

Mais si ces gestes sont nécessaires pour soulager quelque peu les pays d’accueil, certains les qualifient de « goutte d’eau dans l’océan ». « Il faut être réaliste : à terme, la solution ne peut être qu’un retour de la stabilité en Irak, de sorte que les réfugiés puissent rentrer chez eux », fait remarquer la porte-parole du HCR, Rana Sweis.

Mais à ce jour, un retour semble bien hypothétique. « Ma famille est toujours en Irak, témoigne Bassam. Les nouvelles sont catastrophiques : il n’y a pas d’eau, pas d’électricité… Même dans la zone verte [NDLR : une enclave sous haute protection créée en avril 2003 à Bagdad], il n’y a aucune sécurité. Les gens sont persécutés, particulièrement ceux qui sont instruits : les docteurs, les architectes, les ingénieurs… J’ai peur pour les miens. »

« Les gens souffrent tellement que certains en viennent à regretter l’époque de Saddam. C’est vraiment triste. Alors qu’on a attendu si longtemps…, poursuit-il. On était enthousiastes au départ et contents de le voir renversé. J’ai même participé au comité pour les élections. Mais il faut se rendre à l’évidence, le pays est devenu un véritable enfer. Au temps de Saddam, bien sûr, tout n’était pas rose : il y avait un seul parti, un seul homme fort. On pouvait le détester, mais on savait alors qui était l’ennemi. Aujourd’hui, on a une constellation de groupes ethnico-religieux tous plus fanatiques les uns que les autres. On ne peut plus faire confiance à personne. Il faudra des années pour que l’on puisse de nouveau vivre en paix en Irak. »

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