Ispahan : à l’ombre de la bombe

Réputée pour ses merveilles architecturales, l’historique cité perse est aujourd’hui célèbre pour son usine de conversion d’uranium, cœur du programme nucléaire iranien. Mais elle ne semble pas prendre les menaces de représailles américaines au sérieux…

Le soir descend sur Ispahan et Mansour va bientôt replier l’auvent de sa galerie d’artisanat — l’une des centaines de boutiques installées sous les arcades en brique ocre qui ceinturent la place de l’Imam et son parc. Près du bassin central, les conducteurs de calèches somnolent pendant que les hirondelles valsent entre les jets d’eau claire des fontaines. Des familles iraniennes se prélassent sur les fraîches pelouses quadrillées d’allées et bordées de cèdres nains. Autour de la place — la huitième des plus grandes places du monde —, la circulation se fait moins dense. Soudain, on voit s’illuminer les coupoles des deux mosquées, toutes revêtues de faïence turquoise et dont les motifs rappellent ceux des tapis persans. En face, la terrasse aux graciles colonnes du palais Ali Qapu et l’entrée du grand bazar se découpent sur le ciel, où brillent déjà quelques étoiles. « Cette place fait d’Ispahan un endroit unique au monde, dit Mansour. C’est un rare chef-d’œuvre. »

Cœur et poumon de la ville d’Ispahan depuis sa création, en 1602, par les Safavides — la dynastie d’empereurs chiites qui régnèrent sur l’Iran aux 16e et 17e siècles —, la place de l’Imam est aussi l’un des joyaux du patrimoine mondial de l’Unesco. Malheureusement, déplore Mansour, elle attire moins de touristes depuis que l’Iran a repris son programme nucléaire. « Le pays a mauvaise presse et les étrangers ont peur de venir », dit-il en farsi, la langue nationale. « Nous devons maintenant nous serrer la ceinture ou, avec un peu de chance, écouler notre marchandise à Dubaï ou dans les pays du Golfe. »

C’est à Ispahan, en effet, que se trouve le Centre de technologie nucléaire — l’une des sources de conflit entre l’Iran et le reste de la communauté internationale. Ce centre dispose d’une usine de conversion d’uranium et de quatre réacteurs nucléaires expérimentaux permettant de produire du plutonium. La République islamique prétend que l’uranium sert à la production de combustible pour ses centrales électriques civiles. Mais l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) soupçonne qu’il est plutôt destiné à la fabrication d’armes nucléaires.

Le directeur de l’Office du tourisme, de l’artisanat et du patrimoine culturel d’Ispahan, Saeid Baktash, ne semble pas prendre en compte les doléances des commerçants et refuse d’admettre que le nombre de touristes a chuté. « Il se maintient chaque année à environ trois millions, dont seulement 20 % sont des étrangers », assure ce représentant du régime islamique, interrogé dans son vaste bureau de l’avenue Chahar Bagh (des quatre jardins), l’artère principale de la ville. « C’est le commerce intérieur qui fait vivre Ispahan, pas le tourisme extérieur, dit-il. La ville n’est donc pas atteinte par la crise internationale. »

Saeid Baktash a beau minimiser l’incidence économique des visiteurs étrangers, il n’en reste pas moins que mon interprète, Nadareh, a vu son salaire de guide touristique passer, en quelques années, de cinq à trois millions de rials par mois (soit de 585 à 350 dollars). Et que certaines variétés d’artisanat local, comme le cuivre ciselé, risquent de disparaître, car elles sont prisées uniquement par les riches touristes. « Déjà, après le 11 septembre et l’anathème d’axe du mal qui a frappé l’Iran, la situation était difficile », me confie Nadareh, petite femme au teint clair, sur la terrasse de la maison de thé Queysarieh, qui surplombe la place de l’Imam. « Mais elle a empiré depuis l’élection du président Ahmadinejad et les menaces de sanctions internationales. C’est dommage, car les Ispahanis adorent les étrangers. »

À première vue, Ispahan paraît idyllique. Située à 400 km au sud de Téhéran, la troisième ville du pays n’a rien à envier à la capitale bruyante, polluée et embouteillée. Oasis au milieu d’un désert, lui-même encerclé par les montagnes, ce chef-lieu de l’art islamique offre un panorama coquet et bucolique. Dès les premiers éclats du printemps, les habitants pique-niquent sur les rives du fleuve Zayandeh (qui donne la vie), bordé d’arbres et de promenades, lequel sillonne Ispahan d’est en ouest. La nuit, les amoureux se donnent rendez-vous sur le pont Si-o-Seh (l’un des 12 ponts de la ville, dit « pont aux 33 arches »), qui abrite des maisons de thé à chacune de ses extrémités. Ispahan peut également se targuer d’être l’un des pôles multiculturels du pays grâce à ses communautés juive (2 000 personnes) et arménienne (10 000).

Mais cette vie paisible est menacée par la surpopulation et l’industrialisation. Comme l’explique Morteza Saghaian Nejad, maire d’Ispahan, la population de la ville a quintuplé dans les quatre dernières décennies, atteignant aujourd’hui les deux millions d’habitants. « L’exode rural et la création d’industries lourdes, telles que l’aciérie, en périphérie de la ville ont changé la nature d’Ispahan, dit-il, provoquant des embouteillages et de la pollution. » Dans son bureau orné d’une immense photo de la ville et d’une fontaine où nagent des poissons rouges, ce docteur en ingénierie électrique ne cache pas sa fierté pour Ispahan, tout en se montrant préoccupé. Évitant de parler du sujet de l’heure, le nucléaire, il insiste sur le défi actuel, qui est, selon lui, de préserver l’héritage culturel de la ville tout en permettant son développement. « Un peu comme pour le vieux et le nouveau Montréal », conclut-il en évoquant la métropole, qu’il a visitée dans les années 1980.

Bien qu’Ispahan soit l’une des villes les plus prospères d’Iran, elle reste néanmoins touchée par les problèmes du pays, dont le chômage et l’inflation galopante (22 %). En dépit des promesses électorales du président Ahmadinejad de redresser l’économie, les prix sont montés en flèche au cours de la dernière année. Dans le souk populaire au nord de la ville, un quartier moins fortuné et plus conformiste où toutes les femmes déambulent en tchador noir, un vendeur de tissu se plaint que le coût du mètre pour la confection du voile soit passé de 74 000 à 110 000 rials (de 9 à 13 dollars) en un an. La population exprime de plus en plus son mécontentement.

« Nous ne devrions pas vivre aussi pauvrement, puisque nous avons du gaz et du pétrole ! » s’indigne un chauffeur de taxi borgne, qui a perdu son œil gauche à l’époque où il travaillait sur un chantier de construction. Avec trois enfants à charge, cet homme, qui gagne 2 800 000 rials (338 dollars) par mois, ne parvient plus à subvenir aux besoins de sa famille. « Ce gouvernement donne de l’argent à l’Irak, aux Palestiniens et au Hezbollah libanais, mais il néglige son propre peuple », poursuit-il en essuyant la vitre sale de sa vieille Peykan blanche aux relents de tabac. « Ce régime est comme un clou enfoncé dans le mur et qui ne veut plus sortir. J’espère que les sanctions internationales déclencheront une seconde révolution. Sinon, que les Américains viennent nous bombarder ! »

À l’Université d’Ispahan — l’un des cinq complexes universitaires de la ville ; il compte 25 000 étudiants —, la polémique au sujet du nucléaire bat son plein. Sur le campus de la Faculté des langues étrangères, chacun tente de faire entendre son point de vue. « Ce n’est pas l’Afghanistan ni l’Irak ici ! Les Américains n’oseront pas attaquer l’Iran. Nous sommes trop forts », lance Amine dans un anglais imparfait. « Il n’y aura pas la guerre, on va négocier », poursuit Kasra. « Et pourquoi nous empêchent-ils d’avoir la bombe, alors qu’ils l’ont ? » réplique Omid, en fronçant les sourcils. Tout le monde parle en même temps. « L’Amérique a peur ! » « On n’est pas satisfaits de notre gouvernement, mais on ne veut pas d’intervention étrangère. » « On veut l’évolution, pas la révolution ! » « Aimez-vous Ispahan ? » « Et les Canadiens dans tout cela ? Que pensent-ils de l’Iran ? »

Les étudiants sont curieux. La plupart d’entre eux ne sont jamais sortis du pays, principalement en raison des difficultés à obtenir un visa pour l’étranger. « Ce régime nous maintient dans un état de pauvreté culturelle », s’insurge Samar, étudiante en médecine qui porte un foulard à pois multicolores. « On n’apprend rien sur le monde. Très peu de gens parlent une seconde langue. C’est pour mieux garder le contrôle sur nous. »

Malgré ces contraintes, les étudiants affichent un fort sentiment nationaliste. Mais ne cachent pas pour autant leur désir de partir. Pour aller où ? « Aux États-Unis ! » répondent-ils en chœur. Tel est le paradoxe iranien.

Il fut un temps où les Américains accueillaient les Iraniens en grand nombre. Comme le précise le maire d’Ispahan, qui a vécu plus de huit ans aux États-Unis, plusieurs figures politiques iraniennes ont étudié en Amérique et plus de 50 % des enseignants des universités d’Ispahan sont diplômés d’une université américaine. Le frère et les neveux de Morteza Saghaian Nejad vivent en Ohio et la plus importante communauté d’Iraniens en dehors du pays se trouve à Los Angeles. « Mais les temps ont changé, affirme le maire. Depuis la révolution islamique et la dégradation des rapports entre les deux pays, l’Amérique ne favorise plus l’échange de culture. Aujourd’hui, le Canada, l’Europe et l’Australie sont devenus les destinations de choix des Iraniens. »

C’est à quelque 25 km à l’est d’Ispahan que se cache le complexe nucléaire. La route qui y mène traverse un chapelet de villages et de champs agricoles aux confins du désert, jusqu’à ce que se profile une série de bâtiments carrés en brique, semblables à des établissements scolaires, derrière des fils de fer barbelés et des rangées de cyprès. Tout autour, des soldats perchés sur des batteries antiaériennes, protégées par des monticules de sacs de sable, surveillent les environs. Cette zone militaire est jalonnée de panneaux sur lesquels on peut lire : « Interdit de photographier ».

Face au complexe nucléaire, en contrebas, s’étend le village de Zardanjan, avec ses 3 000 âmes. Sur les sentiers de terre battue, des paysannes reviennent du marché tandis que quelques hommes boivent le thé dans la cour intérieure de leurs maisons de torchis. Personne ici ne semble conscient des risques que représente la proximité d’une centrale nucléaire. La plupart des villageois n’ont jamais entendu parler de Tchernobyl et les autorités n’ont mis en place aucun plan de sécurité en cas d’exposition aux radiations à la suite d’un accident technique ou d’un bombardement du complexe. Au contraire, tous les interrogés s’entendent pour affirmer que la centrale est une bénédiction pour la région. Depuis son ouverture, en 2004, le réseau routier s’est développé, soulignent-ils, et des gazoducs alimentent maintenant les foyers de Zardanjan. Avec l’agriculture et la confection de tapis, la centrale est l’une des seules sources de revenus du village, parce qu’elle a créé une vingtaine d’emplois, comme l’expose Mohsen, 25 ans. Chaque mois, ce jeune homme, qui habite avec sa mère veuve, gagne trois millions de rials (350 dollars) en travaillant à la centrale comme agent de sécurité.

Un seul homme semble préoccupé par les dangers d’éventuelles frappes américaines. Il s’appelle Mohammed Ali. La cinquantaine, cheveux roux et yeux clairs, ce colosse a été victime d’une attaque au gaz moutarde quand il combattait sur le front pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988). Depuis, il souffre de troubles respiratoires et il crache du sang. Malgré cela, pas question de quitter le village. Il fait partie de ces agriculteurs qui, de père en fils, mourront sur leurs terres. Et à ses yeux, il est primordial que l’Iran se dote de l’énergie nucléaire civile. « Si nous n’avons pas de masques à gaz, dit-il en mimant ses paroles, il faut prendre une serviette humide, la placer sur sa bouche et respirer à travers. C’est aussi simple que cela. » Mohammed Ali semble ignorer qu’une serviette ne le protégera pas des radiations.

Sur le chemin du retour, mon interprète m’avoue qu’elle partage l’opinion de la majorité. « Personne ne pense vraiment que l’Amérique peut frapper l’Iran. Mes proches à Los Angeles sont plus inquiets que je ne le suis ici ! » Comment expliquer cette attitude insouciante ? Selon Ladane Nasseri, journaliste iranienne en poste à Téhéran, la majorité de la population n’a pas accès aux sources d’information étrangères et serait dupée par la propagande médiatique du régime islamique. Surtout en dehors de la capitale. Pas difficile à croire, lorsqu’on lit les manchettes du plus vieux quotidien d’Ispahan, Nasle-e Farda (la génération future), ou qu’on regarde les chaînes de télévision officielles. Partout, la même campagne : on fait l’éloge de la force militaire iranienne et on érige en dogmes les paroles du guide suprême, l’imam Ali Khamenei, qui en appelle au droit iranien de développer l’énergie nucléaire.

Si les Ispahanis ne craignent pas un éventuel conflit, c’est aussi parce qu’ils en ont l’habitude. Comme en témoigne la Golestan Shohada(roseraie des martyrs), l’immense cimetière consacré aux 26 000 combattants morts durant la guerre Iran-Irak, Ispahan a déjà donné du sang pour la cause. « Toute notre vie, nous avons été victimes des menaces, des sanctions et des guerres de l’Amérique », lance Hassan Ali Tasslemi en nettoyant la tombe de son jeune frère, mort à l’âge de 17 ans. À ses côtés, sa mère et ses sœurs servent du thé et des biscuits à d’autres familles venues se recueillir sur les sépultures de leurs proches. Tout autour s’étendent des rangées de portraits encadrés fixés au-dessus des tombes : un spectacle saisissant. « Ispahan est notre patrie, nous la défendrons », poursuit Hassan sur un ton déterminé. De son portefeuille, il sort une carte d’appartenance aux fameux bassidjis, force paramilitaire dont le mandat est de faire respecter les valeurs de la révolution islamique. « Nous sommes tous des bassidjis dans la famille, dit l’une de ses sœurs avec le sourire. Et les bassidjis sont toujours prêts à se battre au nom de l’islam. »

N’empêche que certains Ispahanis n’ont pas l’esprit tranquille. C’est le cas de Fakhri et de Forough, deux éducatrices à la retraite, rencontrées dans le salon de thé du luxueux hôtel Abassi. À voix basse, elles avouent leurs inquiétudes. « Nous ne savons pas ce que l’avenir nous réserve. L’Amérique peut très bien répéter le scénario afghan et irakien », dit Fakhri. « Si Ispahan est bombardée, renchérit Forough, je fais mes valises. » Légèrement voilée, son foulard laissant paraître des mèches de cheveux bruns sur son front, Fakhri confie qu’elle tente d’envoyer son fils, diplômé en informatique, au Canada. « Il n’y a pas d’avenir ici », dit-elle en soupirant. Et pourtant, cette femme admet avoir participé à la révolution islamique en tant que militante. Elle distribuait des tracts sur la place de l’Imam. Aujourd’hui, ses enfants l’accusent d’avoir amené ce gouvernement au pouvoir. « Que puis-je leur dire d’autre que : je suis désolée ? » lance-t-elle avec déception.

Mais à Ispahan, comme dans toutes les grandes villes d’Iran, l’emprise du régime islamique s’effrite et le désir de liberté se manifeste ostensiblement. La nuit, dans le quartier arménien de Jolfa, l’avenue commerçante Nezar se transforme en boulevard de drague. Des grappes de jeunes hommes, cheveux gominés et chaussures pointues, hèlent les filles fardées, teintes en blond, portant jean moulant et talons aiguilles, qui se pavanent devant les boutiques illuminées. On dirait presque la Sainte-Catherine, version iranienne. Les caféset les pizzerias, qui ont essaimé dans les cinq dernières années, sont devenus les lieux de rencontre privilégiés de la jeunesse. Devant un lait fouetté à la banane ou un café crème, les amis se courtisent et les nouveaux couples se font les yeux doux tout en écoutant les vieux succès des Eagles, de Bob Marley et de Leonard Cohen.

Ispahan reste néanmoins traditionnelle et conservatrice — la troisième agglomération religieuse après Qom et Machhad, deux villes saintes du chiisme. Le vendredi, jour sacré, la place de l’Imam se transforme en lieu de prière. Les échoppes ferment leurs stores, le bazar se tait et les pasdarans (les gardiens de la révolution, qui contrôlent la sécurité) investissent l’espace. Dans les fontaines, les vieillards font leurs ablutions. Les femmes achètent des cassettes et des affiches religieuses. Sur les escaliers de la mosquée de l’Imam, les réfugiés afghans vendent des versets du Coran pour 25 cents.

Puis, l’appel à la prière retentit et tout le monde se précipite sur les tapis distribués pour l’occasion. L’oraison est lancée par un « Makbar America ! Makbar Israel ! » (Mort à l’Amérique ! Mort à Israël !), et elle est suivie aussitôt du sermon de l’imam, teinté de politique. « L’Amérique a enfin admis qu’elle avait eu tort pendant plus de 27 ans, déclare-t-il par l’intermédiaire des haut-parleurs. C’est le signe que nous sommes protégés par Dieu. Depuis qu’Israël a perdu la guerre au Liban, les chiites sont plus forts que jamais. »

Quelque peu en retrait sur la place, Amir, un jeune étudiant qui me traduit le prêche, avoue que cette prière collective relève davantage de la mise en scène. « Le régime force les gens à venir, sinon il n’y aurait personne », ironise-t-il en regardant la place aux trois quarts vide. Il admet par contre que c’est ce genre de manifestation publique qui effraie les étrangers. « Pourtant, personne ne souhaite la guerre en Iran. Ce n’est que de la provocation ! » affirme-t-il, convaincu. « Malheureusement, c’est un jeu de pouvoir dangereux… et on risque d’en payer le prix. »

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