Japon : le commerce contesté de la viande de baleine

Depuis l’adoption, en 1986, d’un moratoire interdisant la chasse commerciale à la baleine, le Japon s’est tourné vers la chasse dite scientifique. Les prises font l’objet de quotas fixés par l’État et sont utilisées à des fins de recherche… avant d’être revendues pour consommation. Mais un marché noir, très lucratif, s’est développé en parallèle. Une pratique que des groupes écologistes dénoncent vigoureusement.

Photo : Valérian Mazataud

Comptoir de viande de baleine au marché de Tsukiji, à Tokyo, le plus grand marché aux poissons du monde. Depuis 1986, date d’entrée en vigueur du moratoire interdisant la chasse commerciale à la baleine, le Japon s’est lancé dans la « chasse scientifique » dans l’Antarctique. Après utilisation scientifique, les « échantillons » sont revendus sous le contrôle du gouvernement.

 

Quartiers de viande rouge de petit rorqual. L’Institut japonais des pêcheries, qui réglemente le programme de chasse scientifique, a fixé en 2004 les quotas à 850 petits rorquals, 50 rorquals communs et 50 baleines à bosse. Ces quotas n’ont pas changé depuis. Au-dessus de l’étalage, des prospectus vantent les mérites de la viande de baleine, riche en protéines et en fer, faible en gras et excellente pour la peau !

 

Devanture d’un restaurant où l’on sert de la baleine, dans l’arrondissement de Shibuya, à Tokyo.

Une affiche invite les passants : « Goûtez à la cuisine culturelle du Japon. » Selon l’historique publié par l’Institut japonais de recherche sur les cétacés, la consommation de viande de baleine remonte à plusieurs millénaires. Au 7e siècle, lorsque le bouddhisme a été promu religion nationale, l’empereur Tenmu a interdit la consommation de viande. Ce décret ne s’appliquait toutefois pas à la baleine, alors considérée comme un poisson.

 

Un serveur du restaurant Ganso Kujiraya (La maison de la baleine), à Shibuya, pose devant un plat de baleine crue. Selon un sondage mené par Greenpeace en 2008, plus de 20 % des Japonais n’ont jamais goûté à la viande de baleine et seuls 5 % avouent en manger « parfois ». C’est le groupe des 50 à 60 ans qui compte le plus de consommateurs occasionnels (14 %).

 

Conserve de viande de baleine dans une épicerie du marché Ameyokochô, à Tokyo. Selon l’article 8 de la Convention internationale pour la réglementation de la chasse à la baleine, les gouvernements signataires ont le droit de pratiquer la chasse scientifique. Il est aussi recommandé que les prises soient ensuite consommées.

Le Japon se targue d’utiliser toutes les parties de l’animal, contrairement aux baleiniers occidentaux du 19e siècle, qui chassaient les mammifères pour leur huile et abandonnaient leurs carcasses.

 

Assiette de viande rouge crue de baleine servie au restaurant Ganso Kujiraya. Chaque année, le gouvernement décide des prix de vente de la viande de baleine, qui vont de 50 à 100 dollars le kilo. Les revenus servent à financer les programmes de l’Institut japonais de recherche scientifique. En raison de la faiblesse des ventes, une partie des stocks doit être conservée surgelée (4 000 tonnes selon le WWF), pendant parfois plus de 10 ans.

 

La reproduction grandeur nature d’une baleine bleue accueille les visiteurs du Musée des sciences naturelles, dans le parc Ueno, à Tokyo. Les recherches menées par l’Institut japonais de recherche sur les cétacés visent à mieux comprendre la dynamique des populations, mais aussi à mesurer à quel degré les hommes et les baleines se font concurrence pour se nourrir. Les derniers résultats révèlent que les baleines consomment cinq fois plus de poissons que l’homme (436 millions de tonnes au total dans le monde contre 90 millions de tonnes).

Les rapports de la Commission baleinière internationale, à laquelle participent des experts de tous les pays, qualifient les recherches de l’Institut de peu concluantes et de peu utiles. Des scientifiques accusent même l’organisme de cibler ses recherches de façon à obtenir des résultats favorables à la reprise de la pêche commerciale.

 

Publicité pour un album de Captain Morita (capitaine Canne à Pêche). Fondateur du fish-rock avec le D.J. Taro Kujira (Taro la Baleine), Captain Morita chante la tradition de la pêche au Japon. Le nationalisme culturel et la défense des traditions constituent l’argument principal sur lequel le gouvernement s’appuie pour justifier, auprès des pays occidentaux, sa volonté de maintenir la chasse à la baleine.

« La discrimination raciale et l’impérialisme culturel occidental font partie du programme caché des pays anti-baleiniers », estime Masayuki Komatsu, directeur du département des ressources naturelles de l’Institut japonais des pêcheries.

 

Au printemps 2008, Junichi Sato (sur la photo) et Toru Suzuki, deux militants de Greenpeace, ont mis au jour un vaste réseau illégal à la suite de révélations anonymes: des chasseurs embauchés pour la pêche scientifique revendaient sur le marché noir de la viande de baleine, et cela, avec la bénédiction de l’Institut japonais de recherche sur les cétacés.

Les deux militants ont réussi à intercepter une caisse contenant 23 kilos de viande non déclarée, d’une valeur de près de 3 000 dollars sur le marché noir. Selon leurs sources anonymes, certains chasseurs auraient financé l’achat de leur maison grâce à ces « souvenirs de pêche ».

 

Une affiche de Greenpeace Japon réclame justice et transparence. Après un battage médiatique intensif sur l’exploit des deux militants et un début d’enquête sur le réseau de revente illégale de viande de baleine, la situation s’est retournée contre Greenpeace.

L’enquête a subitement été fermée, une cinquantaine de policiers ont fouillé les bureaux de Greenpeace, dans l’arrondissement de Shinjuku, et confisqué le serveur informatique de l’organisme. Junichi Sato et Toru Suzuki ont été arrêtés avant d’être retenus en garde à vue et interrogés pendant 26 jours. Accusés du vol de la caisse de viande de baleine, les deux activistes font aujourd’hui l’objet d’un procès-fleuve qui pourrait les mener en prison pour 10 ans.

 

Locaux de la compagnie baleinière Kyodo Senpaku, dans le port de Chuo Ku, à Tokyo. Cette entreprise privée est la seule autorisée par l’Institut japonais des pêcheries à mener les campagnes de chasse scientifique. Elle a financé à hauteur de 14 millions de dollars la création de l’Institut japonais de recherche sur les cétacés, son seul client.

En 2008, plusieurs chasseurs de l’entreprise ont contacté Greenpeace de manière anonyme pour dénoncer le gâchis de viande, tuée et échantillonnée, avant d’être jetée par-dessus bord. Ces derniers ont affirmé être des amoureux de la chasse et ne pas pouvoir tolérer de tels procédés?

 


Ministère de l’Agriculture et de la pêche
, Tokyo. Greenpeace dénonce l’inefficacité du programme de recherche de l’Institut japonais de recherche sur les cétacés (IRC), largement subventionné par le Ministère, par l’intermédiaire l’Institut japonais des pêcheries (IJP). En effet, les ventes de viande de baleine sont loin de rembourser les frais de la chasse scientifique, « activité hautement déficitaire », estime le WWF dans un rapport de 2009.

Chaque année, l’IJP verse au moins 5 millions de dollars à l’IJRC. Depuis 1986, 164 millions de dollars de subventions publiques auraient été englouties dans le maintien de la chasse scientifique.

 


Steak de dauphin
dans une épicerie de Kawazu, dans la péninsule d’Izu. Le film The Cove, récipiendaire de l’Oscar du meilleur documentaire en 2010, a révélé le massacre des dauphins de Taiji. Il dénonce également le très haut taux de mercure qui contamine la viande de dauphin, ainsi que les habitants de la région.

Selon les sources anonymes de Greenpeace, la viande de baleine, bien que non contaminée par le mercure, serait souvent nécrosée ou cancérisée, ce qui ne l’empêche pas d’être commercialisée.

 

Découpe d’un thon rouge par des mareyeurs au marché aux poissons de Tsukiji. En mars 2010, le Japon a mené un lobbying intensif afin que le thon rouge de Méditerranée ne soit pas ajouté à la liste des espèces en voie de disparition. En février, il a proposé à la Commission baleinière internationale de mettre fin au moratoire interdisant la chasse commerciale à la baleine.

Le 18 juin, une majorité de pays ont voté contre le moratoire, sans pour autant atteindre les trois quarts des voies nécessaires à son abandon. Au même moment, une enquête du Sunday Times de Londres révélait les techniques de corruption mises en place par les Japonais pour s’attirer les votes des nations les plus démunies.