Juba, capitale d’un pays qui n’existe pas

Elle n’a pour l’instant que des rues en terre battue criblées de nids-de-poule à offrir à son demi-million d’habitants. N’empêche, Juba pourrait devenir l’an prochain la capitale d’un nouveau pays, le Sud-Soudan.

Juba pourrait devenir l’an prochain la capitale d’un nouveau pays, le Sud-Soudan
Photo : David Sadleir

Les seuls embouteillages qui, il n’y a pas si longtemps encore, engorgeaient parfois le principal carrefour de Juba, la plus grande ville du Sud-Soudan, étaient causés par des troupeaux de chèvres qui s’y attardaient, en route vers leur pâturage ! « Il y a 10 ans, il y avait tout juste une quinzaine de voitures en ville. Vous pouviez connaître à peu près tout le monde ici », soupire Peter Farajallah, petit homme rondouillard dans la cinquantaine, au volant de son 4 x 4 coincé dans la circulation.

Aujourd’hui, l’intersection est encore l’une des seules à être asphaltées dans cette ville de près d’un demi-million d’habi­tants. Des chauffeurs de VUS klaxonnent d’impatience, des motos-taxis zigzaguent dans tous les sens, des minibus déglingués crachent une épaisse fumée noire et des centaines de piétons traversent n’importe où ! Il faut dire que la population a quintuplé depuis la fin de la guerre civile qui a opposé la région à l’armée soudanaise pendant 22 ans.

Les traces de cette guerre qui a pris fin en 2005 sont encore visibles, mais la capitale du Sud-Soudan vit une grande agitation. Ici on construit une nouvelle route en bitume, là on bâtit une maison, un hôtel… Une ville-champignon, que tente de faire pousser le gouver­nement sud-soudanais, aidé de la Mission des Nations unies au Soudan et de nombreuses ONG.

À compter du 9 janvier, Juba pourrait même changer davantage en devenant la capitale… d’un nouveau pays !

En janvier 2011, les quelque neuf millions d’habitants du Sud-Soudan se prononceront en effet par référendum sur l’indépendance de la région, qui lui permettrait de s’affranchir de Khartoum, la capitale du pays. Et selon de nombreux analystes, le Oui a de bonnes chances de l’emporter. Les élections prévues à la mi-avril – les premières au pays depuis 24 ans – constitueront d’ailleurs un excellent test : si les dissensions entre les partisans de l’unité et ceux de l’indépendance restent pacifiques, cela permettra d’espérer un Sud indépendant viable et gérable.

Au terme du conflit, les Sud-Soudanais ont obtenu de Khartoum une certaine autonomie politique, économique et religieuse. Chrétiens en majorité, ils se sont affranchis du régime islamique et de sa charia. Le gouvernement, lui, s’est donné six ans pour rendre l’unité du Soudan « attrayante », après quoi le Sud pourrait opter pour l’indépendance par voie référendaire.

Depuis la fin de la guerre, des milliers de Sud-Soudanais qui avaient fui vers les États voisins ou vers le nord du pays sont rentrés à Juba, en même temps que des tas d’étrangers s’y installaient. Des Occidentaux d’abord, employés des Nations unies et d’ONG venues participer à la reconstruction. Mais aussi des voisins (Juba est située à la pointe sud du Soudan, tout près de la République démocratique du Congo, de l’Ouganda et du Kenya), venus brasser des affaires ou chercher du boulot.

À Juba, les marchés en plein air sont aujourd’hui bondés à toute heure de la journée. Dans des échoppes minuscules alignées le long des rues ou serrées sur un terrain vague, vous trouverez de tout, y compris le dernier cri en matière de téléphonie mobile. Dans le petit port tout aussi actif, sur le Nil blanc, des barges arrivent de Khartoum, à quelque 1 000 km au nord, chargées de produits laitiers, de conserves et d’autres denrées…

Presque tout au Sud-Soudan est importé et vendu à prix d’or, faute d’agriculture locale. À l’autre bout de Juba, le minuscule aéroport, où les contrôles de sécurité sont plus que sommaires, n’a jamais été aussi occupé. C’est la cohue permanente pour répondre aux besoins de la dizaine d’avions commerciaux qui y atterrissent désormais chaque jour, en provenance du Kenya, d’Ouganda, de Khartoum, en plus des vols réguliers de l’ONU.

« Avant, la ville était déserte », dit Yien Matthew Chol, porte-parole du Mouvement populaire de libération du Soudan (SPLM), le parti au pouvoir au Sud-Soudan. « Elle se résumait au marché, à l’université, aux baraquements militaires et à l’aéroport », dit-il, assis dans le salon de sa maison toute neuve, murs de béton et toit de tuiles rouges. Il montre fièrement son quartier, littéralement sorti de terre en quelques années.

En gagnant son autonomie, Juba est devenue la capitale d’une région riche en or noir. De quoi financer la reconstruction du « pays ».

Sauf que le Sud-Soudan tire près de 98 % de ses revenus du pétrole et que les cours du marché n’ont pas toujours été à son avantage ces dernières années. Il est donc moins riche qu’il ne le souhaiterait.

Les nouveaux habitants de Juba attendent encore de voir la ville promise par ceux qui ont signé la paix. « Juba a changé de façon draconienne au cours des cinq dernières années, mais les infrastructures n’ont pas suivi », se désole Peter Farajallah, ancien journaliste devenu agent de communications au Haut-Commissariat pour les réfugiés.

Un peu comme les conducteurs de voitures, qui n’ont toujours pas de rues asphaltées où rouler, « il y a des tas de malades, mais pas plus d’hôpitaux qu’avant. On compte beaucoup plus d’enfants, revenus avec leurs familles, mais on n’a pas construit une seule nouvelle école. »

Charles Taban, ancien professeur de français à Juba, fait partie de ceux que le tout nouveau ministère de l’Éducation a chargés de mettre en place le programme d’enseignement en anglais, qui remplace peu à peu celui en arabe imposé par Khartoum. « On a parfois jusqu’à 90 élèves par classe », dit-il. Et la colère croît. Car on peut enseigner sans espace et sans matériel, mais encore faut-il gagner un salaire. Au printemps dernier, les professeurs n’ont pas été payés pendant des mois.

Dans la cour de l’école où il enseignait, Charles Taban et son collègue David Limori montrent, derrière l’établissement un peu défraîchi, un paysage surprenant : les ruines de dizaines de petites huttes aux toits coniques en chaume et aux murs circulaires en terre.

« Jusqu’à récemment, il y avait 500 ou 1 000 personnes ici, dit David Limori. C’étaient des déplacés de guerre venus des villages avoisinants. Ils ont construit des huttes partout où ils pouvaient et ont vécu là parfois pendant 20 ans. Les pouvoirs publics veulent récupérer ces espaces. Ils ont tout rasé au bulldozer. »

Les deux enseignants se demandent où ces pauvres gens vivent maintenant. Mais leur sollicitude s’arrête là. « Ils n’avaient rien, pas de toilettes, pas d’eau, et ils profitaient des installations de l’école. Ça nous a posé beaucoup de problèmes », dit Charles Taban.

De telles conditions de vie ne sont pas rares à Juba. Un peu partout, des quartiers du même genre sont toujours debout. Des familles entières vivent dans des huttes de 5 ou 10 m2, sans eau courante ni électricité, dormant à même le sol.

Sur le campus de l’Université de Juba, où les cours reprennent peu à peu après avoir été donnés pendant des années à Khartoum aux Sud-Soudanais exilés, des étudiants viennent chercher de quoi se laver au seul puits qui se trouve sur le terrain de l’établissement. D’autres traversent la ville jusqu’au bord du Nil blanc pour prendre un bain. Au crépuscule, quand le soleil devient plus supportable, des centaines de personnes envahissent la rive ouest du fleuve pour se débarrasser de la poussière qui leur a collé à la peau toute la journée.

À quelques mètres d’elles, c’est une autre Juba qui les observe. Le long de la rive, sur de jolies terrasses, des étrangers sirotent une bière à l’ombre des manguiers. Ils sont diplomates, employés de l’ONU, travailleurs humanitaires, avec un pouvoir d’achat qui a fait exploser les prix.

Surtout ceux des logements. On a beau être au milieu d’une des régions les plus pauvres d’Afrique, comptez au moins 100 dollars américains par nuit pour une chambre d’hôtel (payée comptant). Et n’espérez pas deux étoiles ni même une. À ce prix, vous aurez droit à un lit minuscule, des draps élimés et une moustiquaire, dans une chambre étroite aux murs de ciment écaillés. Ou encore, si vous optez pour le tout nouvel hôtel chinois de Juba, avec palmiers en plastique à l’entrée, on vous offrira un conteneur en PVC transformé en chambre.

Pourtant, ces endroits qui portent des noms comme Paradiso ou Oasis sont un énorme luxe. Après tout, tant qu’il y aura de l’essence, vous pourrez compter sur un peu d’éclairage et même sur Internet…

À la télévision, vous pourrez écouter SSTV, la station du Sud-Soudan. De ses beaux studios tout neufs, elle livre chaque soir les dernières nouvelles aux télé­spectateurs de la région, mais aussi de la diaspora. SSTV est désormais accessible par satellite, ce qui fait la fierté de son directeur, Faris Matthew Richard, ancien réfugié sud-soudanais au Canada.

Faris Matthew Richard est rentré chez lui en 2006, laissant derrière lui un jeune enfant d’âge préscolaire, qu’il n’a pas revu depuis. Son sacrifice pour participer à remet­tre sur pied son « pays ». « Avec des gens comme moi, instruits, motivés, qui y croient, on peut reconstruire le Sud-Soudan », dit-il.

Richard défend ardemment le projet d’indé­pendance. Et tant pis si les conditions ne sont pas idéales, si l’économie est fragile, si le népotisme règne. « C’est mieux d’être indépendants sans écoles, sans routes, sans rien, mais avec la paix dans le cœur et l’esprit. »

Ce quadragénaire à la voix posée reste néanmoins réaliste. Comment construire un pays dont la frontière nord n’a pas encore été officiellement tracée ? Comment nourrir une population sans véritable agriculture ? Comment penser une économie sans routes, sans voies ferrées ? Comment assurer la sécurité des gens ?

À Juba, tout le monde, mais principalement les étrangers, évite de sortir la nuit, et surtout à pied, sous peine de se faire rançonner par des « patrouilles ». Sur les routes qui mènent à la capitale, des camions de marchandises sont régulièrement arrêtés à la pointe du fusil, des travailleurs humanitaires détroussés… « C’est parce que les autorités n’ont pas désarmé correctement après la guerre, explique Faris Matthew Richard. On n’a pas bien investi dans la police, dans la loi. »

Depuis la fin de la guerre civile, les conflits entre tribus se sont multipliés. On se tue pour du bétail, entre autres. Ces attaques ont fait plus de 2 500 morts en 2009. Beaucoup accusent Khartoum d’armer certaines tribus pour déstabiliser le Sud et ainsi rendre l’indépendance moins attrayante.

Les avis sont partagés sur la viabilité de ce « pays ». « Certains disent que nous sommes sous-développés, que le gouvernement est corrompu et que, pour ces raisons, nous ne devrions pas être indépendants. D’autres croient que ces questions se régleront d’elles-mêmes en temps et lieu et que nous devrions avoir le droit de nous diriger nous-mêmes », résume Peter Farajallah, qui penche lui aussi en faveur de l’indépendance.

« Des gens sont morts pour cette cause », rappelle Faris Matthew Richard. Alors pas question de reculer maintenant.