Jusqu’où les indignés iront-ils ?

De Madrid à Rome, de New York à Montréal, des jeunes prennent la rue pour crier leur colère.

De Madrid à Rome, de New York à Montréal, des jeunes prennent la rue  pour crier
Photo : Mario Tama / Getty

« Moins de tambours, plus de sexe ! » indique une pancarte posée sur un matelas dans le parc Zuccoti. À proximité de vendeurs de hot-dogs et de t-shirts, une quinzaine de percussionnistes font vibrer leurs tamtams pour égayer les cen­taines de manifestants réunis à l’ombre des gratte-ciels du quartier financier de New York. Mais leur son résonne souvent jusque tard dans la nuit, au grand dam de certains protestataires, qui tentent de trouver le sommeil dans leurs lits de fortune.

Difficile d’imaginer que c’est ici, dans ce petit parc méconnu dont on fait le tour en quelques minutes à peine, qu’est né, dans la foulée du printemps arabe et des « indignés » d’Espagne, un mouve­ment dont l’écho se répercute un peu partout sur la planète. Lancé dans la plus grande indifférence à la mi-septembre pour dénoncer les excès des spéculateurs financiers, le mouvement Occupons Wall Street s’est rapidement étendu à plus de 200 villes nord-américaines, dont Los Angeles, Chicago, Toronto et Montréal.

« Nous sommes les 99 % », l’habile slogan imaginé par les organisateurs du mouvement pour illustrer la disparité croissante entre le revenu moyen de la frange de 1 % des plus fortunés et celui du reste de la population, est presque devenu un cri de ralliement mondial. De Rome à Taïwan en passant par Madrid, Londres et Vancouver, il a été vu et scandé sur des places publiques aux quatre coins du monde lors de manifestations dans un millier de villes, le 15 octobre.

« Voir des peuples se soule­ver contre leurs dictateurs m’a encouragé à me soulever contre la dictature corporatiste qui ronge les États-Unis », dit Will Schneider, instructeur de yoga dans la trentaine qui a troqué, au début d’octobre, les matelas d’exercice contre les gants de caoutchouc de la cuisine communautaire du parc Zuccotti. Ce New-Yorkais aide depuis à préparer les quelque 2 000 repas servis quotidiennement aux manifestants d’Occupons Wall Street.

« Personne ne partira d’ici tant qu’il n’y aura pas de changements », assure d’une voix ferme une des organisatrices du campement, Molly Coe, 24 ans. Mais quels changements réclament-ils au juste ? Cette jeune employée de l’Office de la protection du citoyen de New York hésite à répondre. Comme ce mouvement n’a pas officiellement de leader, il est difficile, admet-elle, d’avoir des revendications claires…

Cette absence de demandes précises a été tournée en dérision dans certains médias. Mais les protestataires ont gagné le soutien de personnalités influentes, dont le président Obama et le milliardaire George Soros, scandalisé par les primes versées par les sociétés de Wall Street à leurs employés – 135 milliards de dollars l’an dernier. Le New York Times s’est aussi porté à la défense des protestataires en éditorial. « La manifestation est le message, écrit le quoti­dien. Les inégalités de revenus affaiblissent la classe moyenne, accroissent le nombre de pauvres et menacent de créer une sous-classe permanente de chômeurs aptes à travailler. »

Les racines de la colère diffèrent d’un continent à l’autre. Au Chili, les étudiants s’insurgent en bloc contre un système d’éducation universitaire devenu hors de prix pour la plupart d’entre eux. En Israël, des centaines de milliers de citoyens, menés d’abord par des groupes d’étudiants, ont pris d’assaut les rues des grandes villes pour dénoncer l’érosion du pouvoir d’achat de la classe moyenne (voir « La « tentifada » des Israéliens  »).

Mais s’il faut trouver un point rassembleur dans les pays les plus touchés par l’agitation sociale, c’est le désenchantement des jeunes de 20 à 35 ans et la menace qui plane sur leur avenir, selon Louis Chauvel, sociologue et professeur à Sciences-po, à Paris, et spécialiste de la fracture des générations. « Dans tous ces pays, les jeunes qui entrent sur le marché du travail sont nettement plus atteints par la crise, dit-il. On sent une très profonde angoisse chez eux, et même chez les diplômés universitaires. »

Les sans-diplômes ont toujours eu plus de difficulté à dénicher un emploi. « Ce qui est nou­veau, souligne-t-il, c’est l’émergence dans de nombreux pays, d’une « génération des limbes » : des diplômés universitaires, même d’établissements prestigieux comme ceux de l’Ivy League, aux États-Unis, qui n’obtiennent plus le type d’emploi correspondant à leur niveau d’éducation et qui se retrouvent gérants de McDonald’s ou serveurs dans des bars à whisky. »

En Grèce, pays durement frappé par la crise de la dette, cette jeunesse désenchantée a été rebaptisée « génération 600 euros » (840 dollars), clin d’œil au revenu mensuel avec lequel nombre d’entre eux doivent se débrouiller pour vivre. Leurs cousins italiens ont été surnommés « generazione 1 000 euro » et les jeunes Espagnols, les « mileuristas ».

Dans ces pays comme dans plusieurs autres de la zone euro, dont le Portugal et, dans une moindre mesure, la France, des vagues de jeunes diplômés rejoignent les rangs des travailleurs pauvres pendant une très longue période de leur existence. Résultat, ils sont souvent condamnés à retarder la décision de fonder une famille – en Espagne, 80 % des 18 à 30 ans vivent encore chez leurs parents…

Cette dynamique sociale, dit Louis Chauvel, existe depuis déjà une dizaine d’années au Japon, où les « parasaito shinguru » (célibataires parasites vivant aux crochets de leurs parents) se multiplient, et même en Chine, où ceux qui forment la « tribu des fourmis » sont condamnés à une vie de stagiaires perpétuels et à des salaires ne permettant pas de joindre les deux bouts dans les grandes villes du pays.

En Tunisie, une large partie des révolutionnaires qui ont eu la tête du dictateur Ben Ali, en début d’année, sont de jeunes chômeurs, surnommés les « muristes » : ils ont l’habitude de passer leur journée à ne rien faire, adossés aux murs des villes…

En Grande-Bretagne, les jeunes désœuvrés sont surnommés les « NEET » : not in education, employment or training (ni aux études, ni employés, ni en formation). Dans l’ensemble des 30 pays membres de l’OCDE (dont le Canada), les « ni-ni », comme on les surnomme en France et dans les pays hispanophones, représentent 13 % des 15 à 24 ans, soit plus de 22 millions de jeunes.

Selon l’OCDE, les perspectives d’avenir s’annoncent peu réjouissantes, notamment en raison de la rigidité du marché du travail, de la désindustrialisation et des risques d’autres crises finan­cières dans l’avenir. « Une proportion importante et croissante des jeunes risque de connaître de lon­gues périodes de chômage ou d’inactivité », observe John P. Mar­tin, directeur de l’emploi, du travail et des affaires sociales à l’OCDE.

Non seulement les jeunes qui achèveront leurs études dans les prochaines années auront plus de mal à trouver un emploi que ceux des générations précé­dentes, mais ils risquent aussi, selon lui, d’être « durablement sous-payés » par rapport à leurs homologues plus âgés.

Ces sombres pronostics ne s’appliquent guère au Québec, où l’on craint plutôt une pénurie de main-d’œuvre d’ici quelques années. À un peu plus de 7 %, le taux de chômage est comparable à ce qu’il était avant la plus récente récession.

Cela explique sans doute pourquoi les indignés de Montréal, tout comme ceux de Toronto et de Vancouver, ont rallié beaucoup moins de personnes que leurs homologues italiens, grecs ou américains, aux prises avec une véritable crise de l’emploi.

Cette faible participation du public ne semble pas miner le moral des quelques dizaines de participants d’Occupons Mont­réal, qui ont établi leur campement au square Victoria, près de la tour de la Bourse. Munis d’une génératrice, d’une cuisine communautaire et de toilettes sèches, ils se disent prêts à un long siège pour « arrêter l’économie inhumaine et les bandits à cravate », comme l’indique la pancarte d’un des manifestants.

Selon l’économiste Pierre Fortin, ces campeurs ont tout à fait raison de se révolter. « La mondialisation financière entraîne des crises à répétition depuis 20 ans », dit-il, citant notamment celles du Mexique (1994), de l’Asie (1998), de la bulle technologique (2000), des subprimes, aux États-Unis (2008), et celle, récente, de la dette en Grèce.

« En déplaçant subitement leurs capitaux pour des raisons X, Y ou Z, les financiers peuvent mettre au chômage des millions de gens en un simple clic. Le système est vicié et il faut prendre des mesures pour régler le problème », explique-t-il.

Selon lui, il faudrait réglementer davantage le secteur financier, en particulier aux États-Unis. Le hic, souligne ce professeur émérite de l’Université du Québec à Montréal, c’est qu’« après avoir été sauvées de la noyade par les impôts des contribuables, les sociétés de Wall Street se sont retournées pour s’opposer à toute forme de réglementation. Il y a de quoi être indigné. »

Avec la collaboration de Jonathan Pedneault

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Du « printemps arabe » à l’« automne américain »

17 décembre 2010
Un opposant au président de la Tunisie, Ben Ali,  s’immole par le feu et marque le début des révoltes contre le régime dictatorial.

14 janvier 2011
Ben Ali fuit en Arabie saoudite. Dans les jours suivants, la contestation populaire s’étend à d’autres pays arabes, dont la Jordanie, la Mauritanie, Oman et le Yémen.

25 janvier
Des centaines de milliers d’Égyptiens envahissent la place Tahrir, au Caire, pour exiger des réformes démocratiqu­es et le départ du président Moubarak (celui-ci quittera son poste 18 jours plus tard).

15 février
Début des protestations contre le régime du colonel Kadhafi, en Libye.

18 mars
Les manifestations pro- démocratie prennent de l’ampleur en Syrie, mais sont violemment réprimées par le président Bachar al-Assad (plus de 2 200 morts à ce jour).

15 mai
Des dizaines de milliers de jeunes Espagnols « indignés » par le chômage et la précarité campent sur la place de la Puerta del Sol, à Madrid.

Ce mouvement fera tache d’huile en Europe, surtout en Grèce et en Italie.

6 août
Émeutes à Londres après qu’un jeune homme eut été tué par des policiers. Beaucoup y voient les conséquences d’un profond malaise social.

18 septembre
Naissance du mouvement Occupons Wall Street, qui ralliera bientôt des dizaines de villes américaines et canadiennes.

15 octobre
À l’appel des indignés d’Espagne, une vague de manifestations déferle dans plus de 1 000 villes un peu partout dans le monde.