Entretien : Kim Jong-un n’est pas fou

Menacer les États-Unis d’une attaque nucléaire, ce n’est pas très bon pour la santé. Mais pour Kim Jong-un, leader suprême de la Corée du nord, c’est une stratégie de survie… qui semble fonctionner à merveille.

Photo: Zumapress / Keystone
Photo: Zumapress / Keystone

 Quel déroutant spectacle : le chef d’un régime tyrannique et obscur qui menace la première puissance mondiale d’une guerre nucléaire. On dirait un croisement entre 1984, roman de George Orwell sur un sinistre univers totalitaire, et Docteur Folamour, comédie déjantée de Stanley Kubrick où un général paranoïaque déclenche un conflit atomique.

Depuis quelques mois, le monde entier suit l’escalade belliqueuse entre la Corée du Nord et les États-Unis avec un mélange d’angoisse et d’incrédulité. Après l’essai nucléaire réalisé par Pyongyang en février, le leader suprême du pays, Kim Jong-un, n’a cessé de brandir l’épouvantail nucléaire, allant jusqu’à menacer son « ennemi juré » d’une attaque « sans merci » qui pourrait éclater « aujourd’hui ou demain ». Les Américains n’ont pas tardé à muscler leur présence militaire autour de la péninsule. Même en supposant que la Corée du Nord ait la capacité de lancer une telle offensive – rien n’est moins sûr –, le rondelet dictateur n’ignore sans doute pas qu’une bagarre contre l’Oncle Sam mènerait à son autodestruction, à lui et à son État. Alors… il est cinglé ou quoi?

Monsieur Kim n’est pas fou, prévient Barthélémy Courmont, professeur de science politique à l’Université Hallym, en Corée du Sud, et directeur associé à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, à l’UQAM. « Cette image caricaturale est une grosse erreur de jugement, et elle a de graves conséquences. » Depuis Chuncheon, où il vit, le chercheur a fourni à L’actualité quelques clés pour déchiffrer l’énigme.

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A-t-on raison de considérer le régime nord-coréen comme étant imprévisible, irrationnel, voire complètement fou ?

La Corée du Nord pratique ce qu’il convient d’appeler la stratégie du fou, qui nous renvoie à la Guerre froide. Mais il ne s’agit pas d’un régime irrationnel. Son irrationalité se mesurerait à une attaque surprise, sans lendemain, une sorte de suicide qui l’exposerait aux représailles de Séoul et à celles, d’ordre nucléaire, de Washington. À l’inverse, Kim Jong-un, comme son père avant lui, est un dictateur très rationnel, qui poursuit un objectif précis : la survie de son régime. Pour ce faire, il emprunte une voie qui peut sembler décalée, mais qui est assez logique, au point où on pourrait presque se demander – avec une dose de cynisme – s’il ne s’agit pas de la meilleure stratégie de survie pour Pyongyang, à en juger par les résultats. Deux décennies après la disparition de l’Union soviétique, et malgré les sanctions internationales, la Corée du Nord est toujours debout, avec une troisième génération de la dynastie Kim au pouvoir.

Que cherche à accomplir Pyongyang par ses déclarations guerrières envers Séoul, Tokyo et Washington ?

Le régime nord-coréen sait que pour survivre, il doit menacer. Ou plus exactement alterner des phases de menace et de dialogue. Sans l’aide internationale, le pays n’a pas de quoi subvenir à ses besoins. Pour obtenir cette aide, il y a deux solutions : soit l’ouverture, avec, très probablement, des conséquences politiques et sociales profondes et un effondrement du régime; soit la fermeture, avec le maintien du régime et un marchandage pour obtenir ladite aide. C’est cette seconde option que suit Pyongyang, et elle fonctionne plutôt bien, le régime parvenant à menacer, puis à proposer de s’asseoir et de négocier.

Peut-il s’agir d’une démonstration de force de la part d’un chef juvénile qui veut établir sa crédibilité en début de règne, lui qui a succédé à son père il y a 18 mois à peine ?

Il ne faut effectivement pas oublier la situation dans laquelle se trouve Kim Jong-un, et la nécessité pour lui de s’affirmer au sein de l’appareil politique de son pays, divisé entre réformateurs et conservateurs. Depuis son arrivée au pouvoir, il a montré des signes intéressants en faveur d’une ouverture progressive, en prenant pour modèle les réformes économiques chinoises. On peut dès lors considérer que cette crise lui permet de balancer ses décisions, en faisant cette fois le jeu des conservateurs, en particulier dans les rangs militaires, parmi lesquels on trouve des personnalités qui occupent des fonctions importantes depuis l’époque de Kim Il-sung, son grand-père. Certaines rumeurs suggèrent même que la crise actuelle serait liée à une tentative de putsch manquée. Il est presque impossible de vérifier ces informations, mais il est certain que sous la pression des conservateurs, sans doute agacés par ses promesses de réformes économiques, Kim a saisi l’occasion d’asseoir son autorité.

Faut-il en conclure que le régime est menacé de l’intérieur, et que cette politique étrangère agressive vise à renforcer sa poigne sur le peuple ?

Le peuple nord-coréen n’a malheureusement pas la capacité de se soulever. Le manque d’information, les difficultés matérielles et la mainmise de l’État ne permettent pas le développement de mouvements comparables à ceux du monde arabe. En revanche, c’est sûr que la propagande sait utiliser à merveille les crises internationales pour renforcer son prestige et son emprise. La ligne officielle est ainsi que la Corée du Nord a été agressée par les États-Unis en 1950, que le pays est engagé dans un « développement miraculeux », et que le jeune dirigeant résiste avec force aux tentatives de déstabilisation de Séoul et Washington.

Les jours de la dictature sont-ils comptés, à votre avis ?

Depuis 20 ans, tous les experts qui ont annoncé la chute prochaine du régime se sont trompés. L’expert américain Victor Cha, ancien conseiller du président George W. Bush, annonçait encore, après la mort de Kim Jong-il, que son jeune successeur ne tiendrait que quelques semaines… On disait la même chose à la mort de Kim Il-sung, en 1994. Le régime tombera un jour, et il le fera sans doute sans crier gare, tant ses fondements restent fragiles. Mais aucun signe ne permet ni de l’anticiper, ni de considérer que cette fin est proche.

Que sait-on exactement des capacités nucléaires de Pyongyang ?

Pas grand chose. La Corée du Nord a poursuivi un programme nucléaire militaire, qui avait été officiellement abandonné à la suite des accords de la KEDO, l’Organisation de développement énergétique coréenne, dans les années 1990 [NDLR : ces ententes prévoyaient l’abandon de son programme d’armement nucléaire en échange d’un accès élargi à l’énergie atomique]. Mais ce programme a continué, et le pays a procédé à trois essais nucléaires, en 2006, 2009 et 2013. On sait aussi que la Corée du Nord dispose de missiles balistiques lui permettant de frapper le Japon, la Corée du Sud et sans doute l’île de Guam, un territoire américain dans le Pacifique. Par contre, on ignore si ces missiles peuvent être équipés d’ogives nucléaires, en d’autres termes si Pyongyang pratique l’art délicat de la miniaturisation. Il est probable que ses capacités nucléaires soient assez rudimentaires. Sa force repose sur une dissuasion nucléaire dont les fondements restent opaques, voire discutables.

Les armes conventionnelles de la Corée du Nord, que l’on dit vieillottes mais qui seraient néanmoins redoutables de par leur nombre, représentent-elles un danger ?

La grande région de Séoul et ses 25 millions d’habitants ne sont qu’à 50 km de la zone démilitarisée qui sépare les deux pays. Cela signifie qu’en cas de conflit, même les armes les plus rudimentaires pourraient causer des dommages importants à la mégalopole où se rassemble la moitié de la population sud-coréenne. La menace est donc réelle, à la manière d’une immense usine à gaz décrépie qui serait sur le point d’exploser : pas aussi dangereuse qu’une centrale nucléaire fissurée, mais malgré tout plus que menaçante pour le voisinage. On sait que les capacités militaires de la Corée du Nord (hors nucléaire) sont désuètes, et qu’une guerre se solderait par une défaite rapide du régime. Mais à quel prix?

Pourquoi ne pas envisager une intervention militaire pour mettre fin une fois pour toutes au péril de ce régime totalitaire ?

L’idée a traversé l’esprit de groupes conservateurs, aux États-Unis comme en Corée du Sud. Le ministre sud-coréen de la Défense nationale, Kim Kwan-jin, l’a évoquée en avril. Ce serait une grave erreur, d’abord parce qu’on ignore les capacités de riposte de la Corée du Nord, et qu’il n’est pas dans l’habitude des puissances de se lancer dans des guerres sans une réelle connaissance des forces de l’adversaire. Qui prendrait le risque d’une frappe préventive contre Pyongyang si cela peut se traduire par la destruction de Séoul ou de Tokyo à l’aide d’une arme nucléaire? Ensuite, une telle opération aurait un effet déstabilisant dans la région. Qu’en serait-il de la réaction de Pékin, qui apprécierait sans doute mal une action unilatérale contre un pays certes encombrant, mais malgré tout ami? En clair, l’idée d’une guerre préventive est toujours une erreur, et de manière particulièrement sensible dans le contexte coréen.