La chasse aux virus est ouverte

Des scientifiques installés au Cameroun tentent d’empêcher des virus de sauter la barrière des espèces, des singes aux humains. Objectif : prévenir le prochain sida.

Photo : Jonathan Torgovnik/Getty Images

« Bienvenue en enfer.» Mon guide, Christophe, se crispe au moment où nous quittons la petite ville de Sangmélima, tout au sud du Cameroun, laissant derrière nous le long ruban de bitume que nous avons emprunté de la capitale, Yaoundé, jusqu’ici. L’enfer, selon mon guide, c’est la route cahoteuse de terre rouge qui s’étire devant nous. Les pneus du 4 x 4 plongent dans des nids-de-poule comparables à ceux de Montréal, ce qui fait lever la poussière, qui obstrue rapidement le pare-brise. Cette craie rouge recouvre tout?: les quelques cases que nous croisons et l’épais feuillage de la forêt tropicale. Elle nous oblige à garder les glaces fermées malgré la chaleur accablante. Le propriétaire du véhicule, qui devait faire réparer le système de climatisation, a failli à sa promesse. «Je suis certain que l’enfer doit ressembler à ça», insiste Christophe, un Camerounais de 38 ans, tandis que notre chauffeur, Athanase, lance quelques jurons en français.

Mon guide pourrait bien avoir raison, si on en croit une équipe internationale de virologues installée à Yaoundé depuis le début des années 2000. Sauf que l’enfer, pour ces scientifiques, ce n’est ni la poussière ni la chaleur. Il se cacherait plutôt dans le sang des petits singes qu’on entend se balancer à la cime des arbres, en bordure de la route, dès qu’on sort du 4 x 4 pour respirer un peu. Ou dans les veines des chimpanzés et des gorilles qui s’ébattent plus loin dans la forêt. Ces primates, craignent une poignée d’experts, pourraient être porteurs de virus susceptibles de se transmettre à l’homme et de provoquer une pandémie, à l’image du sida au début des années 1980.

Les villages pygmées et bantous du sud du Cameroun sont peuplés de chasseurs qui traquent les singes pour nourrir leurs familles ou les vendre au marché. Les quelques cyclomoteurs qui klaxonnent au passage de notre 4 x 4 sur la route de Sangmélima transportent pour la plupart, attachées à leurs porte-bagages, des bêtes fraîchement tuées. «Pour les virus, il n’y a pas une grande différence entre un humain et un singe», m’a raconté quelques jours plus tôt Matthew LeBreton, spécialiste australien des maladies émergentes, qui a déménagé ses pénates à Yaoundé en 2003. «Ce n’est pas très compliqué pour un microbe de passer de l’un à l’autre.» On estime que 20 % des maladies infectieuses qui touchent l’humain ont fait des ravages chez les singes avant de sauter la barrière des espèces.

Au Cameroun, la hausse du prix des denrées alimentaires pousse les chasseurs à s’aventurer de plus en plus loin dans la jungle pour trouver de nouvelles sources de nourriture. L’ouverture de routes forestières – par les entre­pre­neurs chinois, notamment, avides de bois d’œuvre africain – leur donne accès à des territoires inexplorés jusqu’à tout récemment. D’où la crainte qu’ils n’entrent en contact avec des virus inconnus. «Les chasseurs qui trans­portent les bêtes ensanglantées sur leur dos couvert de sueur et les femmes qui dépècent le gibier sont particulièrement à risque», estime Matthew LeBreton.

À une autre époque, un agent pathogène transmis du singe à l’humain dans ce coin reculé du Cameroun aurait peut-être fait quelques morts, sans plus. Mais à l’ère des voyages internationaux, où des vols à destination de l’Europe décollent quotidiennement de Yaoundé ou de Douala, première ville du pays, un nouveau virus peut faire le tour de la planète en quelques jours. C’est ce qui inquiète les épidémiologistes.

(Photo : Tom Clynes)

Global Viral, le groupe de recher­che auquel Matthew LeBreton est rattaché, traque les nouveaux virus dans les coins les plus reculés de la planète. Établi à l’Université Stanford, en Californie, il coordonne les efforts de plus de 100 chercheurs, en poste non seulement au Cameroun, mais aussi en République démocratique du Congo, au Congo-Brazzaville, en Guinée équatoriale, en Chine, au Laos ou en Malaisie.

Ses équipes suivent les chasseurs dans la forêt afin de prélever des échantillons de sang des singes, des chauves-souris, des rongeurs et des autres bêtes qui tombent sous leurs balles. Les scientifiques rapportent leurs prises – des bouts de tissus animaux, quelques gouttes du sang des chasseurs, etc. – vers des laboratoires installés dans les villes, pour les soumettre aux techniques de séquençage les plus modernes, à la recherche de virus potentiellement dangereux pour l’humain.

«C’est une toute nouvelle approche épidémiologique que nous proposons, dit Matthew LeBreton. Plutôt que de réagir aux épidémies, nous cherchons à les prévenir. Cela en dépistant les menaces le plus tôt possible et en travaillant avec les populations susceptibles d’être exposées à de nouveaux virus, pour les amener à prendre les précautions nécessaires.»

Il aura fallu plus de cinq heures après Sangmélima, sur la route de terre rouge, pour atteindre Minko’o, un village d’environ 300 habitants situé à une centaine de kilomètres de la frontière du Gabon. À notre arrivée, une quinzaine de Pygmées bakas sont assis sur des cubes de bois, devant une maison aux murs d’argile et à la toiture en feuilles de palmier. Quelques femmes sont vêtues de robes africaines traditionnelles, plusieurs autres de t-shirts de coton élimés. Deux chasseurs dans la jeune vingtaine portent des tenues de sport aux couleurs de l’équipe de soccer du Cameroun – vert, rouge et or.

Bien des villageois connaissent le travail de Global Viral, dont l’équipe, composée de Blancs et de Camerounais, leur a rendu visite quelques mois plus tôt. «Ils nous ont conseillé de ne pas chasser les grands singes, qui peuvent être porteurs de microbes», se souvient Jean Pierre, un chasseur qui arbore une coupe de cheveux en crête. «Ils nous ont montré comment emballer les morceaux de gibier dans des feuilles de bananier lorsqu’on rentre de la chasse, pour éviter le contact avec le sang de l’animal. Aux femmes, ils ont expliqué qu’il ne fallait pas dépecer les pièces de viande fraîche si leurs mains sont coupées ou égratignées.»

De nombreux chasseurs et leurs familles sont d’accord pour prendre quelques précautions en manipulant le gibier. Mais arrêter de manger des singes? Jamais! «J’ai mangé de la viande de brousse toute ma vie et je n’ai jamais été malade», objecte Nyatha Eyenga Biloa, le chef du village au physique frêle, vêtu d’un coupe-vent aux couleurs pastel, des babouches en plastique jaune aux pieds. Retraité de la chasse, il compte aujourd’hui sur ses fils pour lui rapporter des porcs-épics, des pangolins, des chauves-souris, des rats palmés, de petits singes et, à l’occasion, un chimpanzé ou un gorille. Ses garçons partent régulièrement pour des expéditions de trois à cinq jours, faisant des dizaines de kilomètres à pied, à la recherche des grands primates, qui sont de plus en plus rares.

Joseph Diffo, originaire dMun petit village camerounais et spécialiste de la parasitologie chez les primates, informe les chasseurs et leurs familles des risques que pose la viande de brousse.

(Photo : Brent Stirton/Getty Images)

Nyatha Eyenga Biloa apprécie autant le goût de la viande de brousse que les revenus que lui procure la chasse. Au marché de Djoum, le village le plus proche, un petit singe se vend autour de 3 000 francs CFA (Communauté financière africaine), soit environ six dollars canadiens. «Assez pour acheter quelques sachets de whisky et des cigarettes», confie-t-il à la jeune femme qui me sert d’interprète. Dans la hutte du chef, à côté du feu, deux aulacodes morts (des rongeurs qui ressemblent à de grands rats) attendent d’être dépecés. «La chasse a été mince cette semaine», se désole-t-il.

Avant de quitter Minko’o, il y a quelques mois, les chercheurs de virus de Global Viral ont laissé au chef du village un paquet de papiers-filtres, sur lesquels les femmes qui dépècent la viande font couler quelques gouttes du sang des animaux rapportés par les chasseurs, en indiquant de quel type de bête il s’agit, l’endroit et la date où elle a été tuée. L’équipe scientifique repren­dra les échantillons à sa prochaine visite, pour les rapporter à Yaoundé, après avoir distribué aux villageois quelques ballons de soccer et autres cadeaux en guise de remerciement.

«Dans nos laboratoires, on arrive à extraire l’ADN du sang séché pour vérifier s’il contient des virus», m’a expliqué Matthew LeBreton, en me faisant visiter les installations, dans la capitale. L’ancien complexe militaire trans­formé en centre de recherche, en plein cœur de la ville, abrite plus de 30 000 échantillons de sang d’animaux, de chasseurs ou de leurs familles, en provenance de partout au Cameroun et même des pays voisins.

C’est grâce à ces échantillons que, en 2004, les virologues de Yaoundé ont découvert qu’un virus spumeux simien (VSS) – une famille de rétrovirus qu’on trouve chez les gorilles et les chimpanzés – avait contaminé des chasseurs camerounais. «C’est un lointain cousin du VIH, indique Matthew LeBreton. Heureusement, le VSS ne semble causer aucun symptôme chez l’homme.» Il n’existe aucune preuve qu’il puisse se transmettre d’un humain à un autre.

Les échantillons de sang ont réservé d’autres surprises aux virologues. L’équipe a découvert deux nouvelles variantes génétiques du virus T-lymphotrope humain (HTLV, selon son nom anglais). On connaissait déjà le HTLV-1, à l’origine de certaines leucémies, et le HTLV-2, qu’on soupçonne, sans l’avoir prouvé, d’être impliqué dans des maladies neurologiques rares. Les scientifiques ont trouvé dans le sang des chasseurs des virus semblables, qu’ils ont baptisés HTLV-3 et HTLV-4. «Les virus T-lymphotropes humains ont leur équivalent chez les singes: les virus T-lymphotropes simiens», explique Matthew LeBreton, qui soupçonne les grands primates d’être une fois de plus à l’origine de ces infections.

Les villageois récoltent quelques gouttes de sang des animaux qu’ils abattent. Les échantillons sont analysés au laboratoire de Global Viral, à Yaoundé.


(Photo : J. Carrier/Getty Images)

«Comme dans le cas du VSS, aucun des chasseurs infectés n’est tombé malade, reconnaît le scien­tifique. Mais ça ne veut pas dire qu’on peut relâcher notre vigilance pour autant. Un virus inoffensif peut subir une mutation et devenir aussitôt virulent.»

Spécialiste en santé publique à l’Université McGill, à Montréal, le Dr Timothy Brewer ne s’alarme pas outre mesure. Au cours de sa carrière, il a bourlingué dans une vingtaine de pays africains et latino-américains, à l’affût de virus et d’autres agents patho­gènes à la source de maladies infectieuses. «Vouloir cerner le virus qui va causer la prochaine pandémie, c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin», illustre cet Américain d’origine qui a travaillé à l’Université Harvard avant de s’installer au Québec, en 2005. «La prochaine menace pourrait très bien se trouver quelque part dans un poulailler ou une porcherie en Amérique. Il faut avoir des yeux partout et être prêts. Nous le sommes.»

Chaque jour, le médecin consulte des banques de données épidémiologiques en ligne, comme ProMED-mail ou Health­Map, qui présentent sous forme de cartes géographiques les dernières éclosions de maladies infectieuses dans le monde. N’importe qui, un spécialiste de la santé publique ou un simple citoyen, peut alimenter ces outils de cartographie épidémiologique, pour indiquer que des cas de légionellose sont apparus dans la ville de Québec, par exemple. «En règle générale, c’est plus difficile d’obte­nir des données solides qui proviennent des pays pauvres, d’où l’intérêt des recherches de Global Viral», indique le Dr Brewer.

Le Dr Pierre Formenty, respon­sable de l’équipe chargée des pathogènes émergents et dangereux à l’Organisation mondiale de la santé, à Genève, a travaillé dans à peu près tous les pays d’Afrique. Il a notamment découvert une nouvelle souche du virus Ebola, au milieu des années 1990. Ce vétérinaire juge les recherches de Global Viral plus intéressantes d’un point de vue scientifique – pour aider à comprendre les muta­tions des virus, notamment – que d’un point de vue de santé publique. «C’est un luxe de chercher dans la forêt des virus qui n’ont encore jamais fait de malades, quand il y a des épidémies comme le sida et la tuberculose qui causent des millions de morts par année. Nous nous concentrons plutôt sur les pathogènes qui font des ravages maintenant.»

Au village de Mfem, à quelques kilomètres de Minko’o, Pierre Moto trouve aussi que c’est «un luxe». Costaud et fier, le chasseur sait que tuer les grands primates est interdit, vu la menace qui pèse sur la survie de ces espèces. «Les garde-chasses nous arrachent nos prises quand ils nous pincent, s’insurge-t-il. Mais vous voulez que je leur donne quoi à manger, à mes enfants ?»

C’est «la» question épineuse à laquelle Matthew LeBreton peine à répondre. La viande de brousse a beau poser des risques, elle est presque la seule source de protéines à laquelle les habitants du sud du Cameroun ont accès. «Il faut aider les populations à mettre sur pied de petits élevages, mais c’est un défi», concède-t-il. À elle seule, la maladie de Newcastle, due à un virus qui touche les oiseaux, tue chaque année la moitié des volailles en Afrique subsaharienne. Il n’existe aucun vaccin.

On pourrait penser à des élevages d’animaux indigènes, comme les aulacodes, mais ces bêtes brou­tent énormément d’herbe et demandent beaucoup de travail aux éleveurs. Typiquement, un aulacode se vend 500 francs CFA (un dollar canadien) au marché, contre 3 000 francs CFA (six dollars canadiens) pour un petit singe qu’on ne met que quelques minutes à tuer.

Au village de Mfem, Pierre Moto ne veut pas entendre parler d’élevage. «Ce sont les riches, les Blancs, qui ont peur d’attraper des maladies, tonne-t-il. Ce n’est pas mon problème. Je ne vais pas arrêter de chasser les singes et me laisser mourir de faim parce qu’eux craignent les microbes.»

***

– Environ 20 % des plus importantes maladies infectieuses chez l’humain viendraient des primates, même si ces derniers ne comptent que pour 0,5 % des espèces vertébrées.

– Le sida fait 30 millions de morts en 30 ans. L’épidémie serait née dans la forêt du Gabon, du Congo-Brazzaville, du sud du Cameroun ou du sud de la République centrafricaine.

– En moyenne, les scientifiques découvrent deux nouveaux virus humains par année. Certains sont très virulents, d’autres pas du tout.

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