La cité des lamas sacrés

Juchée dans les Andes péruviennes, la cité inca de Choquequirao n’est pas aussi fréquentée que le célèbre Machu Picchu. Mais ses 23 lamas en mosaïque grandeur nature attirent de plus en plus de touristes aux jambes… robustes !

La cité des lamas sacrés

Perché sur une corniche des Andes péruviennes, j’observe avec émoi l’un des 2 000 derniers ours à lunettes qui survivent dans la cordillère. Avec les majestueux condors, ces ours aux yeux cerclés de fourrure claire étaient les animaux les plus recherchés de l’endroit jusqu’en septembre 2004. Étaient, car depuis la découverte, par le Péruvien Zenobio Valencia, d’une procession de 23 lamas en mosaïque imbriqués dans les murs du complexe archéologique de Choquequirao, les curieux n’en ont plus que pour ces camélidés stylisés.

« Choquequirao et ses lamas sacrés s’avèrent la plus importante découverte depuis le Machu Picchu », clame avec passion Patrice Lecoq, archéologue et maître de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Ce chercheur était à la tête d’une mission française de fouilles, de 2004 à 2006, à l’ancienne cité inca, dont les temples, terrasses et fontaines sont éparpillés sur 2 000 hectares, soit 20 fois la superficie des plaines d’Abraham. Des paysans locaux, relayés par les agences de voyages, racontent que la citadelle de Choquequirao – « berceau de l’or », en langue quechua – aurait servi de refuge aux résistants après la victoire des conquistadors espagnols en 1533…

Voir le photoreportage « Choquequirao : un nouveau Machu Picchu ? >>

Sombré dans l’oubli, Choquequirao retrouve lentement de son lustre, grâce aux efforts de la Convention Pérou-Unesco (Copesco). À ce jour, environ 30 % des ruines ont été extirpées d’une végétation envahissante.

Choquequirao demeure l’un des rares endroits où l’on peut s’imprégner de civilisation inca en toute quiétude. Seuls des tron­çons de l’ancien réseau routier inca et un sentier plus récent per­mettent d’accéder aux ruines, à 3 000 m d’altitude. Deux jours de marche éreintante pour atteindre ce nid d’aigle, ça c’est l’aventure !

L’arrivée au village de Cachora, point de départ des expéditions, s’avère en elle-même une expérience surréaliste. Des éclairs de chaleur zèbrent le ciel, tandis qu’un mince croissant de lune se reflète sur les neiges éternelles du Salcantay (6 271 m), cet immense massif qui surplombe la bourgade.

Après une journée de préparatifs, l’expédition est fin prête. Me voilà gonflé à bloc pour affronter, avec mon guide, Roberto, les 32 km de chemin ponctué de dénivelés éreintants. Une mule robuste portera les victuailles, une tente, des vêtements laineux, une lampe frontale et du mate de coca. Cette infusion aurait, entre autres vertus, celle de combattre le soroche, ce mal de l’altitude qui étourdit les touristes. La feuille de coca, honnie en Amérique du Nord à cause de son dérivé poudreux, conserve ici tout le respect voué aux plantes médicinales.

Notre modeste trio s’enfonce dans cette brume typique des matinées en montagne. La purée grise masque les pics enneigés, mais Roberto m’assure que je regretterai bien assez tôt cette fraîcheur. « C’est bon pour les cactus. Tu verras, cet après-midi… », me dit le muletier quechua dans un espagnol aussi approximatif que le mien.

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Il faut deux jours de marche sur un chemin ponctué de dénivelés pour atteindre le site, à plus de
3 000 m d’altitude. Les lamas (à gauche) forment une caravane grimpant vers les quartiers d’habitation.

La visibilité étant réduite à 20 m, l’œil se rabat sur l’observation d’une multitude de fleurs, dont plusieurs centaines d’orchidées, autour desquelles virevoltent des colibris géants. Gros comme des pigeons, ils rivalisent en taille avec les pudús ou sachacabras, une variété de che­vreuils nains qui mesurent à peine 20 cm de hauteur !

La chance nous sourit après la descente jusqu’au río Apurímac (« l’esprit qui parle »), rivière turquoise aux flots assourdissants : le ciel s’éclaircit au moment même où deux majestueux condors s’élèvent au-dessus du canyon.

Une fois traversé le pont suspendu au-dessus du río, on entreprend une laborieuse ascension. Je comprends mieux ce que voulait dire Roberto ce matin à propos du brouillard. Les 1 500 m de dénivelé à gravir sous un soleil de plomb se transforment vite en calvaire. « La profondeur abyssale du canyon Apurímac a le mérite d’interdire la construction d’une route et l’afflux de cars de touristes », se réjouit Elizabeth, jeune montagnarde qui nous accueille en fin de journée à Marampata, en haut de la gorge.

La brunante nous arrête dans ce hameau de trois maisonnettes situé à moins d’une heure de marche des ruines. « Vingt-huit kilomètres la première journée, pas mal pour un gringo ! » se gausse le guide, Roberto, avec nos hôtes. Elizabeth et ses parents proposent de partager avec nous leur feu de bois, autour duquel grouillent une quinzaine de cochons d’Inde.

Après une nuit sous la tente et une ascension d’une heure, le complexe archéologique apparaît dans toute sa splendeur : canaux, temples et habitations d’un grand intérêt architectural.

Au cœur de ce paysage de rêve où s’entremêlent canyons et pics glacés, les secrets incas semblent soudain à portée de main. Les niches exhibent de nouveau leurs idoles richement ornées, les caravanes de lamas approchent de la ville pour que les Incas puissent troquer leurs marchandises, les grands prêtres attendent la pénombre pour étudier le ciel, tandis que les paysans s’échinent sur les terrasses, où poussent maïs, coca, quinoa, pommes de terre…

La cité pourrait avoir été construite sous le règne du fils du puissant monarque Pachacútec, Tupac Inca Yupanqui (1471-1493), selon un plan d’urbanisme très élaboré. Les édifices principaux sont orientés en fonction des sommets des montagnes environnantes, considérées comme des incarnations divines – un signe de l’importance symbolique du lieu pour les Incas.

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Le canyon de la rivière Apurímac (« l’esprit qui parle »), qu’il faut traverser par un
pont suspendu avant d’entreprendre une laborieuse ascension.
À droite : trois larges terrasses décoratives servent aujourd’hui d’entrée sur le site.

Les trouvailles les plus énigmatiques, inédites sur un site andin, sont les motifs géométriques et les 23 lamas grandeur nature en mosaïque, faits de plaques de schiste blanchâtre, imbriqués dans les murs des terrasses des hauts versants occidentaux. Les blocs sont disposés de façon à dessiner la tête, le corps et les membres des animaux. Les lamas, alignés en deux diagonales parfaites, sont menés vers les hauteurs par un petit berger sty­lisé. Nul besoin d’être docteur en archéologie pour y déceler la représentation d’une caravane se dirigeant vers Choquequirao pour approvisionner les ateliers textiles en laine, les ventres de l’élite en viande fraîche ou les prêtres en offrandes sacrificielles. Selon l’archéologue Patrice Lecoq, ces processions de lamas ont pu jouer un rôle rituel important. « Différents indices laissent penser que Choquequirao serait un lieu de culte consacré au lama, comme nos cathédrales et églises campagnardes sont dédiées à des saints. Selon une légende andine, les lamas seraient des porteurs d’âmes vers les corps célestes. »

Une curieuse construction, dans le quartier inférieur du sanctuaire, présente 11 cavités de forme trapézoïdale, de deux mètres de hauteur chacune. « Elles accueil­laient des momies », répète Jesús aux rares touristes ébahis (nous sommes trois sur ce site de plus de 2 000 hectares).

L’hypothèse est séduisante, mais relève de la « plaisanterie », selon Patrice Lecoq. « L’endroit est trop humide. En moins de six mois, les momies auraient été recouvertes de champignons. » Ces niches devaient plutôt contenir des idoles ou des représentations de personnages importants, comme dans d’autres cités incas.

Les quartiers d’habitation, qui devaient abriter la population d’artisans et d’agriculteurs attachés au service de l’élite, sont presque intacts. Pour les archéologues, c’est une chance inouïe de mieux connaître la vie quotidienne de l’époque. « On concentre presque toujours les recherches sur les rois, trop peu sur le peu­ple », dit Percy Paz, grand responsable, de 1993 à 2005, des fouilles menées sous l’égide de la Copesco. S’appuyant sur les travaux de son confrère Patrice Lecoq, il croit que de 70 à 80 familles auraient vécu dans la cité. Davantage encore lors des cérémonies religieuses, organisées en fonction du calendrier agricole.

À l’apogée de l’Empire inca, du 15e au début du 16e siècle, la forteresse de Choquequirao aurait vraisemblablement servi – outre ses fonctions rituelles – à contenir d’éventuelles attaques des Chancas, les puissants voisins et ennemis, ainsi qu’à verrouiller l’accès à la forêt tropicale toute proche. Une place forte qui a pu être transformée en refuge, pendant un court laps de temps, après la victoire des conquistadors espagnols.

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La découverte la plus énigmatique reste celle des lamas. Selon une légende andine,
ceux-ci seraient des porteurs d’âmes vers les corps célestes. À droite : Roberto,
un paysan quechua qui sert de guide, et sa mule, indispensable pour porter les bagages.

« Un nouveau Machu Picchu ! » C’est ce qu’Eliane Karp, anthropologue d’origine belge et femme de l’ancien président Alejandro Toledo, qui a dirigé le Pérou de 2001 à juillet 2006, rêvait de faire de Choquequirao. Ou, du moins, un passage obligé pour les écotouristes, qui avaient déserté la région depuis les années 1980 – à l’époque où sévissait le Sentier lumineux, groupe d’inspiration maoïste auteur de multiples attentats. Les violents combats opposant la guérilla aux forces gouvernementales auraient à l’époque fait près de 70 000 victimes, à majorité civiles.

L’appel de l’ex-première dame a été entendu : les travaux, entre­pris en 1993, ont été accélérés. « L’ancienne première dame voulait laisser sa marque avant de quitter le pouvoir. Résultat : des ouvriers pressés et mal formés ont détruit des murs et des systèmes d’irrigation pour aménager une voie d’accès au site, raconte Percy Paz. Sommes-nous obligés d’arracher toutes les plantes pour mettre Choquequirao en valeur ? On peut conjuguer la beauté des ruines avec leur environnement végétal actuel. »

Aujourd’hui, les travaux avancent au ralenti, faute d’argent. Notam­ment depuis la fin de la mission de coopération française.

Patrice Lecoq, lui, se réjouit d’avoir personnellement dissuadé l’ex-président Toledo de construire un téléphérique ou un funiculaire pour désenclaver Choquequirao.

L’écotouriste en moi ne peut qu’approuver la sagesse de ces défricheurs d’histoire. Car si un jour le site est « nettoyé » de toute végétation et qu’une cantine accueille un flot continu de cars de touristes, comme au Machu Picchu, c’en sera fait de la magie de Choquequirao. Les portes du mystérieux « berceau de l’or » se seront alors transformées en caisses enregistreuses d’un « Incaland » sans âme.

 

COMMENT S’Y RENDRE ?

On doit prendre l’avion jusqu’à Lima, la capitale péruvienne (environ 1 000 dollars). De nombreux vols quotidiens assurent ensuite la liaison vers Cuzco (environ 100 dollars), l’ancienne capitale inca, qui est aussi le point de départ des expéditions au Machu Picchu. Quelques jours d’acclimatation à l’altitude sont recommandés. Les agences de voyages peuvent prendre le touriste en charge jusqu’à Choquequirao, pour environ 400 dollars (ceux qui voudront poursuivre l’aventure jusqu’au Machu Picchu devront au moins doubler la mise et ajouter cinq jours de marche).

Organiser soi-même son voyage jus­qu’à Choquequirao divise les coûts par deux ou par trois. Dans ce cas, il faut prendre un taxi collectif en direction de la ville d’Abancay ou l’un des rares autocars qui va directement jusqu’au village de Cachora. Là, il ne reste qu’à faire ses provisions et à engager un arriero (guide-muletier) avec sa bête. Les aventuriers dont la forme physique est relative devraient également prévoir un cheval pour gravir les épuisantes montées. À Cachora, Darío Cunza et Anastasio Sierra offrent ce type de services. Une maîtrise minimale de la langue espagnole est fortement recommandée à ceux qui désirent planifier eux-mêmes leur expédition. La période hivernale, de mai à août, est idéale pour effectuer ce périple : elle est fraîche et ensoleillée.