La cité des poètes disparus

Saint-Pétersbourg retrouve son lustre et son statut de capitale culturelle russe. Balade au pays de Dostoïevski, Pouchkine, Gogol…

Au plafond de la gare de Moscou, à Saint-Pétersbourg, une immense fresque montre Lénine dans son rôle de démiurge de la révolution de 1917. Le kitsch de l’art officiel dans une mer de peinture rouge. «C’est nul!» lance Dmitri Netchaiev, un grand garçon de 18 ans venu à ma rencontre et qui me servira de guide pendant mon séjour. Dmitri, comme Saint-Pétersbourg, a tourné la page sur 70 ans de régime communiste.

L’ancienne capitale de la Russie, qui célébrera l’an prochain son tricentenaire, arbore partout ses nouvelles couleurs: celles de la frénésie commerciale, celles aussi de son passé impérial. Face à la gare, sur les édifices de la place Vosstania, les réclames de Nescafé, de Samsung, de Gallina Blanca rivalisent avec les affiches du tricentenaire, en bleu-blanc-rouge, qui mettent en vedette le tsar Pierre le Grand, fondateur de la ville. Seul le grand hôtel Oktiabrskaya (qui signifie «d’octobre») continue de supporter le poids d’un passé tragique sous la forme d’une énorme devise en lettres de métal: «Ville héroïque de Leningrad», rappelant à la fois le nom que Saint-Pétersbourg portait sous le régime soviétique et, surtout, le siège dévastateur de 900 jours qu’elle a subi pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Défi lancé à la vieille Russie par Pierre le Grand, rameau de l’Europe des Lumières planté au fond du golfe de Finlande, Saint-Pétersbourg fêtera ses 300 ans sur le thème «Une ville ouverte sur le monde». La Russie, aujourd’hui dirigée par le Pétersbourgeois Vladimir Poutine, consacre officiellement 200 millions de dollars au grand ménage de la cité: on procède à la réfection des rues, on rénove la forteresse militaire Pierre-et-Paul, on échafaude, on ravale les immeubles… Katia Cherbakova, journaliste au bureau pétersbourgeois du quotidien Izvestia, n’est pas impressionnée. «Un vrai village Potemkine!» dit-elle – faisant par là allusion au prince Grigori Potemkine, l’amant de Catherine II, qui avait fait planter sur le parcours de la tsarine, en Crimée nouvellement conquise, des villages composés uniquement de façades afin de créer un effet de prospérité. «Les édifices sont vieux, poursuit la journaliste. Comme 80% de la richesse de la Russie est à Moscou, on manque d’argent pour effectuer de vrais travaux de rénovation. Tout le secteur des communications est archaïque. Les spécialistes et les gens d’affaires d’ici déménagent à Moscou.» Saint-Pétersbourg a proposé que le ministère russe de la Culture vienne s’installer en ses murs, mais la réponse se fait toujours attendre…

Il est vrai qu’un certain délabrement règne derrière les façades de la perspective Nevski, où se trouvent les bureaux d’Izvestia. Ce grand boulevard (les «Champs-Élysées» de Saint-Pétersbourg), qui traverse la ville d’est en ouest dans le vacarme et l’orgie publicitaire, cache derrière ses portes des murs lépreux, des cages d’escalier en ruine, des ascenseurs désaffectés, qui témoignent toujours des effets de 70 années de «propriété» collective. Mais à son extrémité ouest, au bord de la Neva, qui lui a donné son nom, la perspective Nevski offre en récompense le spectacle des canaux, des temples anciens et des palais impériaux. Nous voici dans la Saint-Pétersbourg des cartes postales: le célèbre palais d’Hiver, devenu le Musée de l’Ermitage, l’ancienne Amirauté et, sur l’autre rive, la forteresse Pierre-et-Paul, avec sa longue flèche, les colonnes-phares de l’île Vasilevski puis, un peu plus loin, le croiseur Aurore, insubmersible symbole de la révolution de 1917.

«Piter», comme les habitants ont surnommé affectueusement leur ville, ne fait pas exception à la règle selon laquelle on n’apprend à connaître un lieu qu’en y usant ses semelles. On peut arpenter sans crainte ses quais le long de la Neva, ses prospekts («perspectives» ou grands boulevards), ses coins secrets autour des canaux, ses quartiers modestes qu’aucun tricentenaire ne saurait élever au rang d’attractions. La sécurité y est comparable à celle de Montréal, les gens sont plus affables qu’à Paris, le métro est sûr, rapide, pas cher, mais bourré de publicité. En empruntant un de ses interminables escaliers mécaniques, j’y ai même entendu une publicité invitant les auditeurs à émigrer au Canada!

Contrairement à Moscou, où l’on a beaucoup détruit, Saint-Pétersbourg, boudée par le pouvoir, a conservé le visage de sa splendeur impériale. Pierre le Grand croyait bâtir une capitale pour ouvrir la Russie sur l’Europe. En réalité, il aura légué à son pays une sorte de «Tsarland», bien supérieur à tous les Disneyland et autres bébelles du tourisme contemporain. Car cette ville n’est pas faite de toc. Elle est riche d’histoire, de culture authentique, et elle affiche une beauté originale, voire troublante: mélange d’Amsterdam ou de Venise – on ne sait trop -, elle est ornée d’extravagantes églises orthodoxes et cernée de lugubres quartiers staliniens.

Pour les amateurs d’art, le plus célèbre musée de la ville, l’Ermitage, avec ses 350 salles d’exposition occupant 5 édifices, vaut le voyage à lui tout seul. Les guides touristiques adorent rappeler que l’établissement compte environ trois millions d’objets d’art. Et que, pour les voir tous, il faudrait y passer neuf ans, en s’arrêtant seulement un instant devant chacun de ses 600 000 dessins et imprimés, 12 000 sculptures, 16 000 peintures, 266 000 oeuvres d’arts appliqués et ses centaines de milliers de pièces de monnaie et de médailles. Rien qu’à penser à ce marathon de 10 km, on est déjà fatigué!

Mais ceux qui sont venus à Saint-Pétersbourg en quête de l’âme slave devraient plutôt se rendre au Musée russe, moins impressionnant que l’Ermitage, mais un temple incontournable de la peinture russe. On y découvre, à travers les oeuvres de Repine, Serov, Chichkine ou Levitan, un univers proche de nous par la force, la grandeur et la beauté sauvage des paysages.

Les Russes vouent à leurs grands artistes un culte dont on n’a pas idée en Amérique. On donne leurs noms aux places et aux stations de métro, leurs statues ornent des carrefours et leurs pierres tombales sont fleuries presque en permanence par des inconnus. Surtout à Saint-Pétersbourg, où ont vécu Pouchkine, Gogol, Dostoïevski, Nekrassov, Lermontov, Akhmatova et à peu près tous ceux qui ont compté dans la littérature russe jusqu’au début du 20e siècle (si l’on exclut Tolstoï et Tchekhov). J’ai donc choisi d’aller me promener du côté des écrivains.

Première station de ma promenade littéraire: l’île Vasilevski, dernier bout de terre avant la mer Baltique et plus vieux quartier de la ville. Pour s’y rendre, on traverse la Neva à la hauteur de l’Ermitage, puis on passe entre deux magnifiques colonnes rostrales (ornées de becs), qui, avec leurs flammes d’huile, guidaient jadis les navires. Après l’ancienne Bourse, convertie en Musée naval, on tombe sur l’ancien édifice des douanes, qui abrite maintenant la Maison Pouchkine. Là, photos, souvenirs et manuscrits de divers écrivains sont jalousement gardés par la guide, Tatiana Kamarova.

Sur les traces de Dostoïevski, je retraverse la Neva et je m’enfonce dans le vieux Saint-Pétersbourg. À la sortie du métro de la place Sennaya, je me fraie un chemin à travers la foule agglutinée autour des populaires comptoirs de saucisses, de pâtisseries et de crème glacée, tous tenus par des femmes – à Piter comme à Moscou, ces petites boutiques sont leur royaume exclusif. Plus bas, dans cet ancien refuge des misérables, une petite statue de Dostoïevski et une épigraphe désignent «la maison de Raskolnikov», où, selon toute probabilité, l’écrivain aurait situé la fameuse mansarde du héros de Crime et châtiment.

Saint-Pétersbourg est hantée par la présence de Dostoïevski, qui y a occupé une vingtaine de logis et qui en a souvent été chassé. Mauvais payeur, il a même été emprisonné. Son dernier appartement, du temps qu’il a connu la gloire, est devenu son musée officiel. À l’entrée, une galerie de photos évoque les nombreux films tirés des oeuvres de l’artiste. «Il est mort ici», dit la babouchka du musée en me montrant la chambre plutôt sombre qui servait aussi de cabinet de travail à Dostoïevski. Sur le lourd bureau recouvert d’un tapis vert, la vieille lampe au kérosène fonctionne aujourd’hui à l’électricité, mais les aiguilles de l’horloge sont figées à 8 h 36 et le calendrier montre le fatidique vendredi 28 janvier 1881.

Je repars sous le soleil, vers les quais de la petite rivière Fontanka, aux allures de canal vénitien. Toute cette partie de la ville est rythmée par les cours d’eau: la majestueuse Neva et ses nombreuses ramifications; la rivière Moïka, où a été jeté le corps de Raspoutine; le canal Griboïedova, qui passe entre l’église du Sauveur-sur-le-Sang (aussi belle et follement russe qu’une bouteille de vodka de fantaisie) et la cathédrale de Kazan, avec sa croix aveuglante de dorure neuve.

Pour construire sa capitale sur le vaste delta marécageux de la Neva, Pierre le Grand a eu recours aux meilleurs experts en canalisation des Pays-Bas (ce qui explique pourquoi Sankt Peterbourg ne porte pas un nom russe mais hollandais) et à des architectes allemands, italiens et français. La main-d’oeuvre russe et étrangère (de nombreux prisonniers de guerre suédois) a été soumise aux travaux forcés. Beaucoup y ont laissé leur vie. Malgré tout, la visite de la ville, le long des canaux et des rivières, est un pur enchantement.

En longeant la Fontanka, je me rends chez Anna Akhmatova, une des plus grandes poètes du 20e siècle, dont les oeuvres ont longtemps été interdites. Son ex-mari, Nicolas Goumilev, a été le premier poète fusillé par la police révolutionnaire, en 1921. L’appartement d’Anna Akhmatova, récemment converti en musée, niche au fond d’une cour intérieure plantée de grands arbres. Une oasis au coeur de la ville. En traversant les pièces où elle a vécu, en entendant la musique mélancolique des planchers qui craquent, on voit revivre tout un pan de l’histoire littéraire. Ici et là, des photos de ses amis: le poète Vladimir Maïakovski (1893-1930), l’écrivain Boris Pasternak (1890-1960), auteur du Docteur Jivago, la fiche de prisonnier du poète Ossip Mandelstam, mort au goulag en 1938, des souvenirs de Goumilev Et puis, soudain, le détail inattendu qui vous va droit au coeur: un livret de poèmes qui tient dans le creux de la main, fait d’écorce de bouleau, qu’un prisonnier des camps avait fait parvenir à Anna Akhmatova. «J’entends comme la plainte et le gémissement de voix inconnues, prisonnières», a-t-elle écrit dans un poème composé ici en 1936, en pleine terreur stalinienne. En sortant du musée, dans la végétation de la cour ombragée, on aime se rappeler, comme l’écrivaine, que «le miel sauvage sent la liberté».

Loin des rives de la Fontanka, dans l’est de la ville, de longues rues sans âme alignent des immeubles cafardeux, que les habitants classent selon le règne du «premier secrétaire» en poste au moment où ils ont été construits: les immeubles staliniens, les khrouchtchéviens, les brejnéviens… Les pires sont les appartements communautaires staliniens: une pièce par famille, cuisine commune, toilettes communes, pas de salle de bains. L’enfer. Et le quotidien de nombreux Pétersbourgeois.

L’héritage communiste se perpétue aussi dans la figure de Lénine, toujours présent dans cette ville qui a porté son nom jusqu’à ce qu’un maire libéral, Anatoly Sobtchak, fasse approuver par référendum, en 1991, le retour à l’appellation d’origine. Devant la gare de Finlande, juché sur son socle, le père de la révolution lève un doigt prophétique vers «l’avenir radieux», tandis que, derrière, la locomotive qui l’a ramené en Russie dort dans son «sarcophage» de verre, dans l’indifférence générale. En ce beau samedi matin, les passants s’arrêtent devant les petits débits de boissons et de tabac. Sur la pelouse de la place Lénine, des enfants rieurs font des bouquets de pissenlits.

Lénine, comme les autres symboles de la révolution, laisse froids les Pétersbourgeois. «J’ai confiance en l’avenir de la Russie, dit Dmitri. Le passé communiste, c’est bien fini.» Son frère Génia (diminutif d’Eugène), étudiant en médecine, ajoute: «Il y a encore des régions communistes en Russie, mais, autour de moi, les jeunes croient à la démocratie.»

Lénine et Marx peuvent bien rester plantés là: Dmitri et Génia les considèrent comme de simples personnages historiques, sans rapport avec l’avenir ni même avec le présent. «J’avais sept ans quand le communisme a pris fin», fait remarquer Génia, comme pour souligner le côté un peu irréel de ces symboles pour sa génération. Le passé tsariste de Saint-Pétersbourg, par contre, le remplit de fierté. «C’était une fenêtre sur l’Europe, explique Génia. Pour moi, c’est très important, même aujourd’hui.»

Véra, professeure de français au début de la quarantaine, trouve chez les jeunes Pétersbourgeois une assurance qu’elle n’avait pas connue. «Les gens de ma génération étaient sûrs de ne pas voir le monde, de ne pas voyager. Les jeunes sont moins complexés que nous. » Elle regrette tout de même un peu la période où l' »on avait de l’idéal; un certain romantisme s’est perdu. Les jeunes sont très terre-à-terre, trop pragmatiques.»

Ce qu’ils ont vu ces dernières années, à Saint-Pétersbourg comme ailleurs en Russie, pourrait même les rendre un peu cyniques. «En un seul jour, dit Véra, ceux qui proclamaient comme un slogan que tout appartient à tous ont mis la main sur des usines et même des sanatoriums, pour leur profit. C’est la chose la plus injuste dans notre société actuelle.»

Mais Génia Netchaiev ne s’est pas laissé gagner par le cynisme. «Je suis patriote. J’aime la Russie et je veux mieux la connaître, aller à Voronej, à Ekaterinbourg Je n’ai pas envie d’émigrer. Mon pays aura besoin de médecins.» Et puis, ici, il se sent libre. «Je peux faire tout ce que je veux. Je crois que l’avenir est ouvert.»

L’ouverture sur le monde, le refus de l’enfermement, voilà ce qui a toujours un peu flotté dans l’air à Saint-Pétersbourg. Le tyran Staline n’aimait d’ailleurs pas cette ville, hantée par l’âme des poètes russes. «Ce sont nos ombres qui passent, rapides, sur la Neva», disait Anna Akhmatova.

 

 

Les plus populaires