La contagion talibane

Harcelés en Afghanistan, les talibans répliquent en semant la terreur au Pakistan. La peur s’installe dans les villes qui, jusqu’à récemment, se croyaient à l’abri des attentats. Récit de quatre destins chamboulés.

Harcelés en Afghanistan,les talibans répliquent en semant la terreur au Pakistan
Photo : Julien Fouchet

Hier encore, on pouvait avoir des rêves et un avenir au Pakistan. Et compatir avec les voisins afghans, aux prises avec la montée d’un terrorisme taliban allié à al-Qaida. Bien sûr, certaines régions frontalières pakistanaises connaissaient la violence des kamikazes et des affrontements militaires, mais la vie quotidienne se passait plutôt bien dans le reste du pays. Plus maintenant. La terreur a même gagné les grandes villes. Cet automne, une vague d’attentats sans précédent a provoqué la mort de plus de 500 personnes en trois mois. Et chaque journée continue d’amener son lot de victimes civiles. Surtout à Peshawar, ville frontière avec l’Afghanistan. À Islamabad, la capitale, près de 100 postes de contrôle quadrillent désormais la ville.

Voir le photoreportage de Julien Fouchet « Pakistan : vivre sous les talibans » >>

Pays allié des États-Unis, le Pakistan tente d’en finir avec les talibans installés dans les zones tribales, au nord-ouest du pays. À la mi-octobre, l’armée a mené une offensive dans le Sud-Waziristan, province devenue un sanctuaire pour ces fondamentalistes et pour les combattants d’al-Qaida, qui s’en servent comme base arrière pour lancer des attaques contre les soldats de l’OTAN en Afghanistan et le très important contingent américain.

Près de 200 000 personnes auraient cependant fui les combats. Le nombre de victimes civiles est inconnu, car la région est interdite aux ONG et aux journalistes.

Au nord d’Islamabad, néanmoins, l’armée a réussi à reprendre, l’été dernier, le contrôle de la vallée de Swat et à en chasser les talibans, qui y avaient instauré la charia et détruit nombre d’écoles pour filles. L’unique cinéma de Mingora, chef-lieu de la vallée, a même rouvert ses portes il y a quelques mois.

Contraint de reculer, le Mouvement des talibans du Pakistan (Tehrik-e-Taliban Pakistan) – soupçonné, entre autres, du meurtre de Benazir Bhutto – a adopté une stratégie claire : frapper n’importe où et n’importe quand. Non plus seulement des postes de police ou des casernes militaires, mais aussi des marchés bondés, ce qui a provoqué la mort de dizaines de personnes.

Incapable d’enrayer cette violence aveugle, le gouvernement semble aujourd’hui désemparé. Des plus riches aux plus pauvres, personne n’est épargné. Et parmi la population de quelque 170 millions de Pakistanais, nombreux sont ceux qui espèrent que le départ des forces étrangères – notamment américaines – de l’Afghanistan voisin permettra le retour de la paix dans la région. Quitte à accepter l’arrivée au pouvoir des talibans en Afghanistan.

Comment se vit cette situation au quotidien ? Quatre Pakistanais témoignent.

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SHAHLEELA : Des études en suspens

Fermées régulièrement pour raisons de sécurité, les universités sont devenues l’une des cibles favorites des talibans.


Derrière les hauts murs de la vaste villa de ses parents, dans la banlieue cossue de Peshawar, Shahleela, 22 ans, vit recluse, protégée des regards indiscrets, mais surtout des attentats. Cette étudiante de MBA, qui craint de donner son nom de famille, est désespérée : « C’est comme si je vivais dans une grotte. Ma seule fenêtre, c’est Internet ou la télé. » Sa vie a été bouleversée le 20 octobre dernier, quand deux kamikazes se sont fait exploser dans l’Université islamique d’Islamabad. Depuis, par crainte des attentats, écoles, lycées et universités ferment régulièrement leurs portes et les élèves sont priés de rester chez eux.

Shahleela vit à Peshawar, cité poussiéreuse de 1,5 million d’habitants, selon les chiffres officiels – certains prétendent qu’ils seraient deux fois plus nombreux -, et réputée très conservatrice. À tous les carrefours, un poste de contrôle. Et partout, des hommes à longue barbe et des femmes portant la burqa.

L’élégante Shahleela se contente d’un simple foulard sur ses cheveux bruns. Elle a refusé de se marier à 18 ans, contrairement à ses deux sœurs, et a décidé de se consacrer à ses études. Sans pour autant arriver à échapper à la pression sociale. En ce moment, pas question de s’habiller à l’occidentale : « Quand on fait du shopping, on ne s’achète pas de sac à main Gucci. On s’achète une shalwar kameez [l’habit traditionnel pakistanais]. » Shahleela rêve de pouvoir se balader dans la rue en « pantalon cargo et t-shirt ».

La jeune fille est une battante et se voit déjà en « femme d’affaires ». Aujourd’hui, pourtant, son moral est à zéro. « Avec la fermeture de mon université, tous les examens de décembre ont été repoussés. Et sans diplôme, je ne peux même pas chercher de travail. »

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TANVEER KHAN : Adieu au cinéma

Menacée par les talibans, l’industrie du film pachtoune s’étiole. Producteurs et acteurs renoncent à leur métier pour sauver leur vie.


La berline blanche déboule devant le cinéma Arshid, dans une artère passante du centre de Peshawar. Coup de frein sec. Deux gardes du corps armés en sortent. Un troisième homme claque sa portière avant de s’engouffrer dans l’immeuble. C’est Tanveer Khan, propriétaire de l’Arshid et producteur de films. Un crime aux yeux des talibans pakistanais, passible de mort.

Tanveer Khan, la cinquantaine, belle barbe et habit traditionnel blanc, a été enlevé par les talibans il y a un an. « J’avais les yeux bandés et ils n’arrêtaient pas de me crier que ce que je faisais n’était pas islamique », dit ce passionné de cinéma pachtoune, du nom de cette ethnie très largement majoritaire dans la région, qui peuple les montagnes à la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan.

Le cinéma pachtoune, ce sont des films à petit budget dans lesquels des barbus armés de kalachnikovs s’entretuent pour les beaux yeux d’une femme bien en chair. Tanveer Khan, libéré contre une forte rançon après six mois de captivité, abandonne : il compte transformer sa salle de 600 places en centre commercial.

« Aujourd’hui encore, on a reçu des menaces d’attentats. Alors, les gens ont peur et ne viennent plus au cinéma », regrette Tanveer Khan. Le 23 mai dernier, une salle de cinéma de la rue voisine a été la cible d’un attentat. Dix cinéphiles ont été tués et plus de 65 personnes blessées. « De toute façon, on ne peut même plus faire de films. Les acteurs et les actrices sont menacés, se cachent et changent de métier. Tourner un film en plein air, c’est s’exposer aux grenades des talibans. »

Le public pachtoune, pourtant, n’est pas prêt à renoncer à ses films. Dans le cinéma de Mingora, dans la vallée de Swat, récemment reconquise par l’armée pakistanaise, on se bouscule le vendredi, après la grande prière, pour assister à la séance de l’après-midi.

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SAYED MUNAWAR HASAN : L’islam contre les Américains

Surfant sur l’antiaméricanisme croissant au Pakistan, le parti Jamaat-e-Islami fédère les islamistes les plus radicaux.


« Go, America, go ! » La foule massée sur une avenue passante d’Islamabad scande ce slogan pour inviter les Américains à quitter la région, alors qu’aux États-Unis il s’agit d’un encouragement à faire mieux ! « Les drones américains tuent des innocents pakistanais, les Américains sont des criminels », lance Munawar Hasan, leader charismatique du Jamaat-e-Islami, le parti islamiste le plus influent du pays.

Les civils pakistanais sont effectivement nombreux à avoir été victimes des missiles américains, qui visent des chefs talibans ou des membres d’al-Qaida. Selon différentes estimations, entre 250 et 350 innocents auraient été tués par des drones ces trois dernières années.

Diplômé en sociologie et en études islamiques, Munawar Hasan, la soixantaine, parle un anglais parfait (la deuxième langue officielle, celle parlée par l’élite). Malgré la douceur du ton, il ne mâche pas ses mots : « Je soutiens tous ceux qui luttent contre les États-Unis », martèle-t-il. Un appui implicite aux talibans qui combattent les G.I. en Afghanistan et affrontent l’armée pakistanaise dans les zones tribales. Fort d’un mouvement très structuré, Munawar Hasan est capable de rassembler en quelques heures des milliers de militants non loin de l’ambassade américaine, accusée d’être « un nouveau Pentagone, abritant des marines prêts à envahir le pays ». Parmi les manifestants, un grand nombre de femmes. Toutes voilées, elles aussi crient leur haine contre « le diable américain, l’ennemi du Pakistan ».

Profitant du sentiment antiaméricain croissant dans le pays, le leader du Jamaat-e-Islami l’utilise à des fins politiques. Un jeu dangereux dans un pays traversé de tensions. « Que les Américains partent et la paix reviendra », assène avec conviction le chef du Jamaat-e-Islami.

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FAKIR GUL KHAN : Pris entre deux feux

Depuis octobre, des dizaines de milliers de réfugiés du Sud-Waziristan ont fui les combats meurtriers entre l’armée et les militants fondamentalistes.


En contrebas de la colline s’étendent les bidonvilles de Rawalpindi, grande ville populaire près d’Islamabad, la capitale pakistanaise. Fakir Gul Khan contemple tristement sa maison de tôle et de parpaings. Dans l’air flotte une odeur de feu de bois, feu sur lequel chauffe une bouilloire pour le thé. L’homme, qui a la soixantaine, et sa famille y habitent depuis quelques semaines à peine. Comme des dizaines de milliers d’autres réfugiés, ils ont fui les combats qui font rage dans la région du Sud-Waziristan. Mais les Khan ont choisi de rejoindre la capitale au lieu d’aller s’entasser avec des dizaines de milliers d’autres réfugiés à Dera Ismael Khan, la ville qui se situe juste à l’extérieur de la province en guerre.

L’armée a lancé début octobre une vaste offensive contre ce fief de talibans, situé au cœur des zones tribales, à la frontière avec l’Afghanistan. « Notre village a été bombardé pendant des jours, parfois pendant plusieurs heures, raconte Fakir Gul Khan. Mon neveu est mort enseveli dans les décombres de notre maison. Les chiens dévoraient les cadavres. »

La terreur, ce grand-père pachtoune la côtoyait pourtant tous les jours sous le règne des talibans, ces fondamentalistes pakistanais et afghans qui ont progressivement pris le contrôle de la région. Contraint d’assister à « des exécutions publiques » et à de « cruelles punitions infligées aux femmes qui refusaient de porter la burqa », le fermier a tout enduré. Jusqu’à ce jour de novembre où, prise entre deux feux, la famille Khan a dû fuir. Un long périple qui l’a conduite à Rawalpindi, et pendant lequel sa belle-fille a accouché de jumeaux. Les bébés dorment aujourd’hui dans une mauvaise couverture, sous le regard de leur mère.

Désormais, Fakir Gul Khan vit de la charité de parents et de proches, caché dans l’immensité du bidonville, dans l’attente de pouvoir revenir chez lui. « Mes petits-enfants sont nés sans avenir », se lamente le vieil homme, dont le fils part tous les matins mendier dans les rues encombrées de la capitale.