La désillusion d’un résistant

Religion, fierté nationale et boom pétrolier sont au cœur du renouveau en Russie. Mais la démocratie bat de l’aile. Et les Russes dans tout cela ?

Sergueï Adamovitch Kovalev (ça se prononce « kovaliov »), 77 ans, est l’une des dernières voix de cette Russie de la dissidence qui, tout au cours du 20e siècle, a maintenu vivante la flamme de la liberté de parole et de conscience. À la fin des années 1960, il n’a pas 40 ans lorsqu’il met en péril sa carrière de biophysicien en se joignant au groupe de protestataires qui dénoncent les abus du régime communiste et militent pour les droits de l’homme en URSS, autour du physicien Andreï Sakharov.

Il est arrêté en 1974 et accusé de « propagande et agitation antisoviétiques ». Il paiera de 10 ans d’internement dans les camps du Goulag ses activités de dissident. On lui reproche surtout d’avoir assumé la direction de la Chronique des événements courants, publication clandestine mais « légale », insiste-t-il, qui publicisait les répressions dont étaient victimes les opposants au régime.

En 1990, Sergueï Kovalev s’engage dans le combat de la nouvelle démocratie russe. Il se fait élire député à la Douma (le Parlement) et préside de 1993 à 1996 la Commission pour les droits de l’homme auprès du président de la Russie, Boris Eltsine. Il est l’un des auteurs de la Déclaration russe des droits de l’homme et du citoyen. À deux occasions, il figure sur la liste des candidats au prix Nobel de la paix.

En 1994-1995, il dénonce la première guerre de Tchétchénie et, au mépris du danger, alimente la presse de ses témoignages sur le terrain. Cela lui vaut la perte de son poste auprès de Boris Eltsine, mais il demeure député indépendant jusqu’en 2003.

Ce combattant de l’époque héroïque se dit aujourd’hui très déçu de la situation politique de son pays. Dans son modeste appartement de la périphérie de Moscou, après s’être excusé du bardak qui règne sur sa table, il m’explique les motifs de sa déception.

« L’Occident ne comprend pas l’évolution actuelle de la Russie, dit-il. Il n’y a plus aucune concurrence ouverte entre les partis pour le pouvoir. Il n’y a aucune opposition digne de ce nom au Parlement. Iabloko et l’Union de la droite sont de faux partis d’opposition. Les entrepreneurs qu’ils sollicitent se tournent vers le Kremlin pour lui demander : “Peut-on donner de l’argent à Iabloko et à l’Union de la droite ?” “Donnez-en, mais pas trop”, répond le Kremlin. Tout le monde le sait, mais personne ne le dit ouvertement. »

Il ne reste, selon lui, que « l’opposition sauvage », celle qui se manifeste dans la rue, dans la fronde, lorsque l’ancien champion d’échecs Kasparov, par exemple, défie le pouvoir devant les forces de police.

La scène politique actuelle n’est à ses yeux qu’une série de mascarades. « Nous n’avons plus que des imitations d’élections. Prenez la présidentielle : est-ce que ça existe au Canada, aux États-Unis, en Europe, l’idée d’un héritier désigné ? Qu’est-ce que c’est que cette notion d’“héritier” ? »

La démocratie aurait pu fleurir en Russie dès le début des années 1990, croit-il. « Notre rue a cru à la démocratie comme à une merveille : on aura la justice et du saucisson ! Cette période de slogans s’est terminée sur une déception. Les gens acclamaient la démocratie, mais après 1991, c’est la nomenklatura — les fonctionnaires, les anciens cadres du Parti communiste — qui a pris le pouvoir. Pour les gens simples, le mot “démocratie” est devenu un juron. »

La période actuelle de faux-semblants démocratiques lui rappelle un épisode vécu lors de son internement au Goulag. « Un procureur était venu au camp. Il nous a dit : “Je vous défends de vous référer, dans vos lettres, à la Constitution de l’Union soviétique [NDLR : elle garantissait toutes les libertés]. La Constitution n’a pas été écrite pour vous, mais pour les nègres américains, pour qu’ils sachent à quel point les Soviétiques sont heureux.” »

« Le pire, ajoute Sergueï Kovalev, c’est qu’il ne se moquait pas de nous. Il était sincère. »

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