La dynamique de groupe qui permet aux cellules terroristes islamistes de fonctionner

Les actes terroristes seraient davantage commis par des groupes organisés et que par des individus isolés, selon les recherches de Matthias Spitzmuller, de l’Université Queen’s.

Photo : AP Photo

Le dernier bilan de la série d’attentats dimanche au Sri Lanka est de 320 morts et d’environ 500 blessés. Elles auraient été commises en représailles au carnage commis dans des mosquées de Christchurch en Nouvelle-Zélande, affirment les autorités sri-lankaises.

Les six attaques quasi simultanées contre trois églises et trois hôtels de luxe et les trois attentats à la bombe qui s’en sont suivis dimanche ont été les violences les plus meurtrières de ce pays insulaire d’Asie du Sud depuis une décennie. La police sri-lankaise a arrêté 40 suspects et déclaré l’état d’urgence.

Le groupe État islamique revendique sa responsabilité pour ces massacres.

La multiplication des actes terroristes durant la dernière décennie est inquiétante. Entre 2000 et 2016, le nombre de morts liées au terrorisme a été multiplié par huit à l’échelle mondiale.

Chercheurs, gouvernements et analystes ont consacré beaucoup de temps afin de tenter de déterminer les motivations individuelles des terroristes. Mais faisons-nous fausse route avec cette approche?

Des cellules en action, davantage que des individus isolés

C’est le 11 septembre 2001 que le groupe Al Qaida a lancé une série d’attaques coordonnées contre les États-Unis, causant la mort de près de 3000 personnes et faisant plus de 6000 blessés. Le 11 mars 2014, un groupe islamiste extrémiste a fait exploser quatre trains de banlieue à Madrid durant l’heure de pointe du matin, tuant 191 personnes et en blessant 2000 autres. Et le 7 juillet 2005, un attentat suicide mené par des kamikazes islamistes contre les transports en commun londoniens a fait 52 morts et plus de 700 blessés. Et cette liste ne fait que s’allonger.

Une pancarte, sur laquelle on peut lire «pour les enfants, victimes de cette attaque injuste», a été deposée lors d’une veillée aux chandelles à l’extérieur de la station de train Santa Eugenia, à Madrid, après un attentat qui a tué 190 personnes le 11 mars 2004, en faisant la pire attaque terroriste de l’histoire espagnole.
AP Photo/Denis Doyle

Soixante sept pays ont subi au moins un décès attribuable au terrorisme pour la seule année 2016, soit davantage qu’au cours de chaque année depuis l’an 2000.

Tant les chercheurs que les gouvernements et les analystes ont donc axé leurs recherches sur les motivations individuelles des terroristes. Il n’en demeure pas moins que les actes terroristes sont essentiellement attribuables à des cellules et non à des individus isolés. L’examen de la dynamique qui les anime peut nous éclairer sur la radicalisation, l’organisation et le processus décisionnel de ces cellules terroristes.

Il existe une méconnaissance courante en Occident selon laquelle les dirigeants d’Al-Qaïda, et plus récemment de Daesh (État islamique) recrutent et font subir un lavage de cerveau à leurs recrues afin qu’elles se sacrifient pour établir un nouvel ordre mondial. Ce modèle, largement répandu par les médias, est inexact car il s’appuie sur un vision occidentale du leadership.

Les recherches que j’ai menées récemment en association avec la faculté de management Guihyun Park de l’Université de Singapour ont pour but de nous amener à une meilleure compréhension des motifs des cellules terroristes et de leur processus décisionnel. Comment ces groupes parviennent-t-ils à intégrer leur identité régionale dans le cadre d’une mission globale? Comment sont-ils organisés et réussissent-ils à coordonner leurs attentats malgré la fluidité de leurs interactions et tout en maintenant un niveau élevé de cohésion?

Les cellules terroristes islamistes

Si l’on envisage les cellules terroristes comme étant des structures librement associées, on peut commencer à répondre à ces questions. Le concept de libre association fait référence à un système holistique dans lequel l’identité propre de chacun des éléments qui le composent est respectée.

Autrement dit, les membres d’une cellule fonctionnent de manière très autonome, sans toutefois perdre de vue les objectifs globaux de leur équipe. Ces cellules sont à la fois intégrées verticalement de manière souple, c’est à dire autogérées, et horizontalement avec relativement peu d’interdépendance entre les éléments d’une même équipe.

Sur cette photo datée du 7 juillet 2005, Paul Dadge (à droite) éloigne Davina Turrell de la station de métro Edgware Road à la suite des attaques terroristes qui ont tué 52 passagers à Londres.
AP Photo/Jane Mingay

Ce système présentent bien des avantages. Chaque individu garde son identité et son autodétermination. Il est en mesure de percevoir et de répondre rapidement aux environnements changeants. Le système permet aussi de mieux gérer les ruptures de l’une ou l’autre de ses sous-composantes.

Nous avons concentré nos recherches sur les attentats terroristes islamistes des 15 dernières années en nous appuyant sur les travaux menés précédemment par le chercheur John R. Hollenbeck. En nous inspirant des théories énoncées par le chercheur américain en organisation Karl Weick, nous avons analysé la littérature relative aux comportements de groupe et de leur processus décisionnel et appliqué la théorie de la libre association aux groupes terroristes.

Un leadership aléatoire

C’est un leadership spontané et non hiérarchisé qui structure les cellules terroristes islamiques. L’analyse menée par Scott Atran et Marc Sageman lors des attentats de Madrid qui ont fait 191 victimes et en ont blessé 2000 démontrent à quel point le commandement des opérations était dû au hasard au sein du réseau terroriste.

Les individus gravitant vers un poste de commandement au sein du réseau sont tout simplement ceux qui étaient capables de répondre aux besoins en logistique et communication du groupe. C’est l’organisation sociale et non les dirigeants en particulier qui déterminent l’objectif et les missions à accomplir.

La puissance des cellules terroristes repose donc non pas sur leurs leaders mais plutôt sur leur complexité. Malgré la proximité qui peut exister entre certains membres d’une même cellule, les relations à l’intérieur d’un réseau plus large sont en général distantes.

En ce qui concerne les attentats de Madrid, c’est un ensemble hétéroclite d’individus qui s’y sont impliqués, certains originaires de cellules terroristes islamistes, mais d’autres issus du milieu de la petite délinquance, alors que d’autres encore étaient des mineurs espagnols tandis que deux étaient des indicateurs de la police.

Quelles implications pour le contre-terrorisme?

Le caractère fluide des cellules terroristes ainsi que l’absence de direction au sens traditionnel du terme les rend difficile à contrer, car elles disposent d’une grande capacité d’adaptation aux circonstances régionales.

Joseph Gomes prie debout à côté des cercueils des membres de sa famille tués dans les attentats du dimanche de Pâques à Colombo, au Sri Lanka, mardi. Gomes a perdu cinq membres de sa famille. Le caractère fluide des cellules terroristes ainsi que l’absence de direction au sens traditionnel du terme les rend difficile à contrer.
AP Photo/Eranga Jayawardena

À titre d’exemple, avant les attentats de Madrid, les autorités espagnoles étaient au courant du fait que la cellule qui allait commettre ces attentats était en discussion et glorifiait les opérations extrémistes dans les monde entier. Elles savaient également que cette même cellule avait fait part de son intention de commettre un attentat sur le territoire espagnol. Mais comme il s’avérait impossible d’établir un lien avec Al-Qaïda, aucun des membres de la cellule n’a pu être arrêté et détenu. Ce qui indique que l’effort du contre-terrorisme devrait se concentrer davantage sur les activités des cellules et moins sur les liens externes des organisations terroristes.

Mettre à profit les avantages de structures souples

La manière dont les organisations terroristes sont organisées est un des meilleurs exemple de souplesse organisationnelle que nous avons pu observer.

Par exemple, une organisation pourrait réunir une équipe sans gestionnaire désigné. Un membre de l’équipe prendrait l’initiative, mais se retirerait de son rôle de leader lorsqu’il ne se sent plus compétent pour gérer un projet spécifique. Des ressources externes fluides pourraient également être mises à contribution, de même que des éléments internes en provenance d’autres départements.

Fort heureusement, la plupart des tentatives d’attentat échouent. Soit la cellule se dissout avant de passer à l’action, soit ses membres sont interpellés durant leurs préparatifs, ou bien l’attaque elle-même est un échec. Ceci dit, ces groupes imprégnés de violence ont eu un impact considérable sur notre monde depuis 15 ans. Et cet impact, nous devons l’évaluer non pas sur la base du succès ou de l’échec de telle ou telle cellule, mais en examinant le potentiel de réussite de l’ensemble des attaques.La Conversation

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un média en ligne qui publie des articles grand public écrits par les chercheurs et les universitaires.

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