La face cachée de Pyongyang

Eaux troubles pour la Corée du Nord, accusée par sa voisine du sud d’être à l’origine d’une attaque contre un de ses navires en mars 2010. Quelques mois plus tard, l’ONU a condamné le geste, sans toutefois accuser Pyongyang directement. C’est néanmoins en pleine crise géopolitique que le photographe Éric Lafforgue s’est rendu dans la capitale nord-coréenne au printemps dernier pour y témoigner de la vie quotidienne dans un pays où l’uniforme militaire côtoie… Mickey Mouse.

La face cachée de Pyongyang
Éric Lafforgue

Un père montre fièrement un cadre de Mickey contenant la photo de son garçon, qui est dans l’armée depuis trois ans. Il affirme que son fils quittera les forces militaires lorsque les deux Corées seront réunies.

L’an dernier, Kim Jong Il a décrété que les Nord-Coréens devaient avoir accès à la cuisine étrangère. S’est ensuivie l’ouverture d’une pizzeria au pizzaiolo formé à Rome et aux produits frais en provenance d’Italie. Il en coûte environ 13 $ pour une pizza.

Récemment, le dirigeant a voulu gâter ses sujets : le plus grand restaurant de Pyongyang, à l’entrée duquel on découvre un aquarium d’esturgeons, propose désormais du caviar à ses clients !

« Améliorons radicalement le niveau de vie du peuple. » À chaque début d’année, Kim Jong Il publie ses directives, et les affiches de propagande reprennent son message. Celle-ci est aussi placardée en province et fait figure de provocation dans des campagnes dignes de Zola qui ne voient qu’en dessin les denrées représentées.

Dans la capitale, les magasins d’alimentation de luxe proposent de l’Evian, du Nutella, du chocolat suisse, etc. Les prix sont affichés en wons et en euros. Le won a une valeur très faible : il en faut environ 140 pour faire un euro. Par exemple, l’eau en bouteille coûte 49 wons, ce qui équivaut à 0,35 euro ou 0,45 $.

Tout est possible à Pyongyang, même croiser un Hummer américain qui consomme 22 litres par 100 kilomètres dans un pays sous embargo (photo interdite, évidement) !

La légende d’une capitale sans voitures n’est plus d’actualité : la circulation est désormais réelle, et on voit pousser un peu partout des panneaux annonçant des pompes à essence.

En dehors des affiches de propagande, les seules publicités visibles sont celles de voitures fabriquées en Corée du Nord. Très peu de gens peuvent en acheter, les salaires étant très bas. La plupart des véhicules qu’on peut observer sur la route sont des autos de fonction avec chauffeur à l’avant et officiel à l’arrière. Le modèle sur la photo est appelé « voitures de la paix ».

L’un des symboles du dynamisme que veut afficher le gouvernement est la poursuite de la construction, après 16 ans d’arrêt, de l’hôtel Ryugyong. Look futuriste, 105 étages et 5 000 chambres. Le groupe Orascom a repris le chantier en échange de l’exploitation du réseau de téléphonie mobile du pays. L’objectif : ouvrir l’établissement avant 2012.

De nombreux édifices sont en construction à Pyongyang, mais la plupart des immeubles d’habitation qui ont récemment été bâtis sont réservés à l’élite. Pourtant, toute la population a grand besoin de logements neufs : on peut notamment voir des habitants sortir leur pot de chambre ou aller puiser l’eau au puits en plein centre-ville !

Les portables sont populaires à Pyongyang ! Cependant, si l’abonnement coûte 5 euros par mois, les téléphones (made in China), eux, sont vendus près de 200 euros ! Même à ce prix, ils trouvent preneurs.

Les appels internationaux et la navigation sur Internet sont bloqués, mais le cellulaire est souvent le seul moyen pour les familles d’avoir des nouvelles de leur fils en service militaire (qui dure plusieurs années) et des amis éloignés.

Pour mesurer l’importance qu’ont pris les télécommunications, il suffit de regarder les rares immeubles éclairés la nuit : tour du Juche (monument communiste qui domine la capitale), statue de Kim Il Sung, place Kim Il Sung… et immeuble des télécoms !

La jeunesse dorée de Pyongyang arbore ostensiblement des éléments de mode occidentale. La plupart des vêtements viennent de Chine, mais aussi d’Europe ou du Japon (diaspora nord coréenne). On peut également trouver à Pyongyang de vraies chaussures Adidas (à 100 euros la paire, soit environ 125 $) et même une boutique de montres Tissot.

Les copies pullulent : Prada, Pierre Cardin, Puma, et même les Simpsons et McDonald’s.

La propagande a su s’adapter à cette évolution de la mode. Elle présente des enfants rieurs coiffés de casquettes dans les bras de Kim Il Sung (le père de Kim Jong Il, décédé en 1994).

Moi : « Vous avez vu, il porte une casquette américaine ! »
Le guide : « Ce n’est pas américain, c’est fabriqué en Chine. »

J’aurai droit à la même réaction lorsque je verrai des t-shirts Puma ou Simpsons et des sacs à dos Mickey… S’agit-il d’une réelle ignorance de sa part? Non, c’est une simple façon d’éluder la question.

Des casinos étaient déjà implantés dans les hôtels de luxe de Pyongyang, mais ils sont réservés aux étrangers (en majorité chinois) et aux Nord-Coréens fortunés. Depuis peu, des machines à sous sont d’accès libre à Pyongyang, au premier étage du bowling. Pour le moment, les accros y jouent « pour le plaisir », ne gagnant que des parties gratuites.

Golf de neuf trous de Pyongyang, vu depuis l’hôtel Yanggakdo, fréquenté par les diplomates et les riches Nord-Coréens. La ville compte aussi un parcours de 18 trous, le Kumgang Ananti.

Les écoliers marchent au pas en entonnant des chants patriotiques en ce 1er mai, jour de la fête des Travailleurs.

Vus de derrière, ils arborent fièrement des sacs à dos à l’effigie de Mickey !

Des enfants d’une colonie de vacances jouent à Double Dragon sur une console Micro Genius. La Corée du Nord s’est associée à des sociétés occidentales pour concevoir des jeux vidéo, mais aussi des bandes dessinées.

Scène totalement incongrue il y a encore peu de temps : un jeune couple, main dans la main, dans les rues de Pyongyang. La pudeur nord-coréenne est toujours très présente.

Lorsque je m’étonne de voir des hommes danser ensemble à un grand bal extérieur alors que de nombreuses femmes sont seules, mon guide me répond : « C’est leur premier bal ; ils sont timides. Dans votre pays, les garçons invitent-ils les filles à danser la première fois ? »
« … »

De plus en plus nombreux, les taxis incarnent bien l’individualisme qui s’empare tranquillement des Nord-Coréens. On peut comprendre ceux-ci lorsqu’on voit les queues aux stations de bus…

Au kiosque de tir de la fête foraine de Pyongyang, la devise est : « Anéantissons les impérialistes américains ». On désigne sans hésiter les États-Uniens comme des ennemis, mais on n’éprouve aucun complexe à copier Coca-Cola.

Avec une faute sur l’étiquette (crabonated drink).

En fin d’après-midi, la place Kim Il Sung est prise d’assaut par les ados qui viennent y faire du patin à roues alignées sous les portraits de Marx et de Lénine.

Affiches de propagande dans Pyongyang. Régulièrement changées, elles donnent le ton de la politique de Kim Jong Il. Beaucoup annoncent une nouvelle politique et un avenir radieux tout en donnant la primauté à l’armée.

Premier panneau en partant de la gauche : « Soixante-cinquième anniversaire du Parti du travail : faisons de cette année une année marquante de l’édification d’une puissance économique. »

Deuxième affiche en partant de la gauche : « Il faut dépasser la technologie la plus avancée – Plus haut, plus vite. »

« 2012, puissance économique. » 2012 marquera le centenaire de la naissance de Kim Il Sung. Selon les guides, la Corée du Nord connaît une croissance économique à deux chiffres supérieure à celle de la Chine. Un discours qui ne correspond cependant pas à la réalité.

Le Computer Numerical Control. Le gouvernement a lancé cette campagne du contrôle numérique des machines-outils (machines destinées à façonner des produits qu’on emploie notamment dans les usines ou dans les champs) dans tout le pays. Même dans les campagnes, le sigle CNC a fleuri…

Technologie de pointe au stade Kim Il Sung lors d’un match de football. Mais à la mi-temps, un retour à la réalité s’opère avec la diffusion sur l’écran géant de chansons de karaoké patriotiques sur toiles de fond militaires.

Éoliennes à la campagne. La Corée du Nord essaie toutes les technologies pour pallier ses manques énergétiques.

Quitte à ressortir aussi les antiques camions à propulsion à vapeur !

La ville de Wonsan peut se permettre d’illuminer ses immeubles et ses rues, car la production d’électricité y est largement supérieure à celle de la moyenne du pays. Son énergie provient en grande partie de sa centrale hydroélectrique, qui possède une puissance de quelque 60 000 kW. Cet éclairage lui donne un petit air de ville chinoise.

Salle multimédia du palais des Études du peuple. Les visiteurs y ont accès à un intranet, Internet étant réservé à une élite « sûre ».

Le gouvernement installe progressivement  dans tout le pays des librairies électroniques qui permettent une consultation massive et immédiate de banques de données, dont la plus fameuse est celle de l’histoire de l’accession au pouvoir de Kim Il Sung.

Les antiques bus qui affichent une collection d’étoiles sur leurs flancs (1 étoile = 50 000 kilomètres sans accident – certains en ont 25 !) sont progressivement remplacés par de nouveaux véhicules qui apportent une touche très anglaise à la ville !

Le bowling de Pyongyang. On joue sous le slogan « Accomplissons les paroles du président Kim Il Sung, grand leader, prononcées de son vivant. » La traduction des slogans est un casse-tête pour les guides, qui craignent toujours de commettre des erreurs. Il faut dire que ces formules sont sacrées.

La Corée du Nord ne se démarque pas uniquement dans le domaine du nucléaire. Elle produit aussi un Viagra local, en vente libre dans toutes les boutiques des hôtels ! Prenez garde de bien lire le mode d’emploi : sur l’emballage, on parle d’« effet mystérieux »…

Ceux qui veulent fuir la ville (et son air « pur ») peuvent, en hiver, aller skier au mont Paektu.

L’été, on optera pour le farniente sur les plages de sable fin bordant la mer cristalline à Chilbo, sur la côte est du pays et on dormira dans des maisons d’hôtes chez les habitants (triés sur le volet). Ces activités sont ouvertes aux étrangers mais peu promues. J’étais le premier touriste depuis sept mois à visiter la plage, d’après les habitants du village.