La fausse fin de l’État islamique

Après quatre années de combats menés par une coalition de 74 pays, dont le Canada, le califat de l’État islamique a été rayé de la carte. Mais c’était une victoire en trompe-l’œil, témoigne notre journaliste, qui s’est rendu sur les lieux de la dernière bataille. L’organisation est toujours bien vivante, et encore plus dangereuse.

Photo originale : AFP/Getty Images

Le ciel bleu pastel est constellé de nuages floconneux au-dessus de Baghouz en ce 26 mars 2019. Un timide soleil printanier enveloppe ce petit village de l’est de la Syrie, collé sur la frontière irakienne, et inconnu jusqu’à ce qu’il devienne l’ultime bastion territorial du groupe État islamique, en début d’année. Postés sur un tas de décombres autour d’un brasero à l’agonie, trois miliciens des Forces démocratiques syriennes, la coalition arabo-kurde soutenue par l’Occident, à l’uniforme élimé et sale, contrôlent l’accès à ce village désormais fantôme.

Nous ne sommes que quatre journalistes occidentaux à avoir été autorisés à nous rendre sur place. Il n’y a plus âme qui vive. C’est le silence. L’oreille ne perçoit même pas le chant d’un oiseau. Seulement le souffle d’une petite brise qui fait claquer trois rideaux de fer peints aux couleurs de l’EI, noir et blanc, tordus, déchiquetés, vrillés, en façade d’un immeuble en béton.

Tout n’est que désolation, comme sur les derniers kilomètres de la petite route parsemée de profonds cratères qui conduit à ce village.

À perte de vue, le regard ne perçoit sur ce terrain d’un kilomètre carré bordant le fleuve Euphrate que des motos couchées sur le sol, des autos, des camions-citernes, tous criblés d’impacts de balles, calcinés, broyés ou retournés. Des papiers, des bidons, des chaises, des ustensiles de cuisine, des bouteilles d’eau, des vêtements, des douilles jonchent le sol. Des documents aussi. Ici, un livre en russe à côté d’une arme automatique brisée. Là, un petit laissez-passer accordé par l’État islamique à un « frère » français. Et des ceintures explosives de kamikaze, non utilisées, le long du chemin… Reliques d’une fuite éperdue. Ou d’une mort soudaine.

Le bruit caractéristique des réacteurs de deux avions de chasse invisibles vient troubler ce silence pesant. Personne n’y prête attention. Officiellement, les armes se sont tues à Baghouz trois jours plus tôt et la victoire contre l’EI a été proclamée. Puis, subitement, une explosion sourde. Un panache de fumée grisâtre s’élève à quelques centaines de mètres au pied d’une montagne aride. Un officier kurde nous intime l’ordre de quitter les lieux. Une deuxième frappe surviendra quelques minutes plus tard. La cible : des djihadistes irréductibles, cachés dans des tunnels ou des cavités de la montagne.

D’autres bombes seront larguées sur Baghouz les jours suivants. Plusieurs combattants des Forces démocratiques syriennes (FDS), hommes et femmes, seront tués ou blessés dans des accrochages et des attaques-suicides menées par des djihadistes terrés dans ce village et ses environs. Mais aussi plus loin à l’intérieur des territoires reconquis les mois précédents, soit par le régime de Bachar al-Assad, soit par les FDS. Dans divers pays étrangers, des actes terroristes seront perpétrés, y compris une série d’attaques-suicides terrifiantes au Sri Lanka le dimanche de Pâques. Rappels brutaux que le groupe terroriste le plus puissant de ce début de XXIe siècle demeure toujours actif, résilient, et potentiellement plus dangereux encore pour le monde, malgré la perte récente de son califat.

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Cette hâte à proclamer la victoire militaire contre l’EI est visible sur les murs d’une base arrière des FDS, à une centaine de kilomètres au nord-ouest de Baghouz, au cœur du champ pétrolifère d’al-Omar, près de la ville de Deir ez-Zor, région gorgée d’or noir et de raffineries. Des fresques allégoriques ont été peintes juste à temps pour servir de décor à une parade militaire le jour de l’annonce officielle de la chute de Baghouz, en présence de l’envoyé spécial américain William Roebuck. Certaines de ces fresques représentent des combattantes kurdes, fusil sur l’épaule, membres des Unités de protection de la femme (YPJ), qui font partie des FDS.

On accède à al-Omar, à deux heures de Baghouz, en empruntant des pistes défoncées, jalonnées de fortins abandonnés et de tranchées. Il faut contourner plusieurs villages récemment repris aux djihadistes, mais considérés par les Kurdes comme hostiles, ainsi que le secteur contrôlé par le régime de Damas et ses alliés iraniens et russes.

La zone d’al-Omar a été bombardée à plusieurs reprises, tant par les Russes que par les Occidentaux, lorsqu’elle était exploitée par les djihadistes, qui en extrayaient jusqu’à 9 000 barils par jour. Une manne incroyable pour les finances de l’EI, qui écoulait son pétrole auprès d’une multitude de revendeurs locaux ou de contrebandiers. Aujourd’hui, seule une torchère crache une flamme grasse au milieu de structures métalliques industrielles écrasées et de grandes cuves de stockage de pétrole éventrées.

Il y a cinq ans, l’État islamique contrôlait non seulement toute cette région pétrolifère, mais aussi, plus important encore, un territoire à cheval sur la Syrie et l’Irak, d’une superficie équivalente à celle de la Grande-Bretagne. Un territoire conquis au rouleau compresseur : le monde entier a regardé, sidéré, les images de ces djihadistes pénétrant dès janvier 2014 dans des villes syriennes et irakiennes, triomphant sur des chars d’assaut, leur bannière blanc et noir à bout de bras.
Ce territoire découpé en provinces (wilaya), l’EI l’administrait politiquement, militairement, financièrement, comme un véritable État. Il percevait des impôts, des taxes. Il avait frappé sa propre monnaie. Il gérait ses hôpitaux. Il exploitait les ressources pétrolières. Il avait mis en place une structure médiatique très poussée de propagande. Il disposait même d’un service de sécurité intérieure et de renseignement redoutable, chargé notamment des otages et des opérations extérieures (attentats…), conçu par un ex-colonel du défunt président irakien Saddam Hussein.

Le 5 juillet 2014, l’Irakien Abou Bakr al-Baghdadi (de son vrai nom Ibrahim Awad Ali al-Badri) défiait la communauté internationale depuis la mosquée millénaire al-Nouri, à Mossoul. Devant des centaines de fidèles, ce vétéran du djihad irakien contre les Américains invitait les musulmans du monde entier à venir le rejoindre. Des milliers d’hommes et de femmes, parfois très jeunes, répondirent à l’appel. Au Québec, ils furent au moins une vingtaine, surtout en 2015, à gagner ce territoire vanté par la propagande de l’EI comme un paradis terrestre pour les croyants.

Le pire était cependant à venir. Le groupe lança ses « soldats » dans les rues occidentales, en particulier à Paris en novembre 2015 (au Bataclan, entre autres), à Bruxelles en mars 2016. Et il mit en scène sa barbarie dans des vidéos d’exécution d’otages.

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Cinq ans plus tard, après une longue campagne militaire menée par 74 pays — y compris le Canada —, et près de 35 000 frappes, c’est sur un terrain aux allures de dépotoir que le califat de l’État islamique s’est effondré. Une agonie qui a duré deux mois, et a entraîné la mort d’au moins 1 600 djihadistes et 82 miliciens (bilan dévoilé par les FDS le 17 mars). Le bilan humain réel et définitif de cette ultime bataille, en particulier chez les civils, ne sera jamais connu, pas plus que celui des cinq années de guerre anti-EI. La coalition internationale reconnaît que ses frappes ont tué 1 257 civils d’août 2014 à février 2019. Un bilan presque 10 fois inférieur aux estimations de l’ONG Airwars, située à Londres, qui regroupe journalistes et chercheurs.

Les miliciens des FDS, soutenus par les avions et l’artillerie de la coalition, ont progressé maison par maison, mètre par mètre, jusqu’à acculer les djihadistes au bord de l’Euphrate.

Difficile de ne pas ressentir une émotion en imaginant le drame qui s’est joué à Baghouz, en observant tous ces vestiges de tentes improvisées avec des couvertures colorées tendues sur des piquets de bois. Abris dérisoires sous lesquels ont campé pendant des semaines, dans des conditions misérables, sous les bombes et les tirs de la coalition internationale, des milliers de djihadistes, leurs femmes et surtout leurs enfants, parfois très jeunes, victimes de la folie utopique de leurs parents.

Photo : Fabrice de Pierrebourg

Difficile d’oublier le sort d’otages qui ont été coincés dans cet enfer. Des Occidentaux, dont le journaliste indépendant John Cantlie, enlevé en 2012 puis utilisé dans les vidéos de propagande du groupe. Et des centaines de yézidis, minorité religieuse persécutée par les djihadistes, car considérés comme des « adorateurs du diable », dont des centaines de femmes et de jeunes filles ont été transformées en esclaves sexuelles.

Certains djihadistes reclus à Baghouz sont peut-être tombés sous les balles du fusil de précision Dragunov 7,62 d’Afshin Qamishlo, une tireuse d’élite kurde de 20 ans sans états d’âme : « Je me suis engagée il y a trois ans pour protéger notre peuple de ce groupe radical. J’aime mon travail, car il demande de la patience et parce que vous pouvez tuer votre ennemi facilement… »

Les combattants djihadistes, surtout les étrangers ayant répondu à l’appel du califat, ont utilisé toutes les tactiques, y compris se servir de leurs familles et des civils comme boucliers humains, pour repousser la chute de leur fief. Les Forces démocratiques syriennes ont dû interrompre à plusieurs reprises leur offensive pour permettre l’ouverture de corridors d’évacuation pour ceux qui se rendaient, leurs familles mais aussi des civils. « Ils ont résisté, car ils n’avaient aucune possibilité de s’échapper, raconte Baghouz Qamisli, un costaud milicien des Unités de protection du peuple, groupe armé kurde qui constitue l’essentiel des effectifs des FDS.

Le plus difficile, me dira Baghouz Qamisli lors d’un défilé militaire à Qamichli, capitale de facto des Kurdes de Syrie, c’étaient les véhicules-suicides. « Un jour, j’en ai compté une trentaine lancés sur nous. La coalition a pu en neutraliser plusieurs, mais les autres ont réussi à se faire exploser. Nous avons eu beaucoup de blessés et de morts… Mais ce qui m’a le plus marqué, c’était de voir des enfants de 12 ou 14 ans combattre. »

Photo : Fabrice de Pierrebourg

Un combat sauvage presque au corps à corps dans ce capharnaüm jonché de corps, digne de celui de la Première Guerre mondiale. Avec ses tranchées, ses tunnels, ses combattants jusqu’au-boutistes épuisés, malades, blessés. Sur une vidéo de propagande diffusée par l’EI, on aperçoit des djihadistes et même des femmes, armes automatiques en main, tirant frénétiquement, cachés derrière des carcasses de véhicules défoncés.

Kimberly, une Ontarienne de 47 ans ayant rejoint l’État islamique en 2015 mais rapidement désillusionnée, me raconte avoir été, avec des milliers et des milliers de personnes, « poussée par les bombardements » de la coalition jusqu’à ce champ de Baghouz. « C’était fou, au-delà de dangereux », me dit-elle au camp où elle est désormais détenue, dans le nord-est de la Syrie. « J’ai essayé de convaincre d’autres mères, surtout celles qui avaient perdu leur mari, de fuir. Ce n’est pas une obligation, ce n’est pas ce que demande le djihad que des femmes et des enfants souffrent ainsi. Aucun Dieu ne demande ça. »

Kimberly s’y prendra à deux reprises avant de réussir à s’échapper de ce cauchemar à la mi-janvier, de nuit, au milieu des cadavres, sous les balles qui sifflaient dans tous les sens au-dessus de sa tête.

Ils furent près de 60 000, selon les Forces syriennes, à s’enfuir de Baghouz dans les mêmes conditions. Dont au moins 5 000 combattants — alors que certaines estimations occidentales, au début de 2019, chiffraient à 2 000 ou 3 000 les djihadistes encore actifs. Jour et nuit, des colonnes d’hommes éclopés, hirsutes, visages hagards, de femmes en niqab noir et d’enfants effrayés, amaigris, ont quitté le dernier retranchement de l’EI pour surgir vers les lignes des FDS. Une occasion en or pour les militaires américains et les agents français et britanniques, qui en ont profité pour effectuer une collecte de renseignements spectaculaire.

Tous ces fuyards furent interrogés, leurs empreintes digitales et leurs iris ont été numérisés, leurs téléphones et ordinateurs saisis. Préalable à un long travail d’analyse et d’enquête afin d’établir avec certitude l’identité de ces captifs. Les hommes furent ensuite dirigés vers des prisons improvisées, tandis que femmes et enfants étaient conduits vers des camps de transit destinés à l’origine aux déplacés de la guerre.

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La petite route qui mène au camp Roj, où s’entassent près de 400 familles djihadistes étrangères, femmes et enfants, serpente à travers des collines verdoyantes. Le temps maussade qui accable la région depuis des jours lui donne un air plus sinistre encore. Dans les villes et villages que nous croisons, la pauvreté est omniprésente. Et les infrastructures sont en totale déliquescence après ces neuf années de guerre. Pour ne rien arranger, les fortes pluies génèrent des torrents de boue, qui submergent les routes et dévalent dans les rues. Une catastrophe n’arrivant jamais seule, cette boue se mélange parfois au pétrole, qui fuit des puits à l’abandon, et remplit d’un liquide épais et noirâtre des fossés de drainage creusés à la hâte.

Au détour d’un virage, on aperçoit enfin les bâches de plastique bleues et blanches du camp Roj. Ces tentes de fortune, une par famille, sont collées les unes aux autres. Le vent couvre à peine le couinement lancinant du chevalet de pompage d’un puits de pétrole isolé, qui jouxte la clôture grillagée et dont les effluves empestent l’air. Des ombres en abaya ou en niqab noirs traversent furtivement les allées, au milieu de jeunes enfants insouciants jouant au soccer.

Sur les 400 familles qui s’entassent au camp, 3 sont canadiennes. Dont celle d’une Montréalaise de 23 ans qui a quitté la métropole avec une amie à l’automne 2014. Elle s’est mariée avec un djihadiste allemand et a donné naissance à deux enfants. Debout devant sa tente, elle a le regard vide, résigné. La conversation est brève. Elle avoue désespérer de pouvoir revenir au Canada.

Il y a aussi Kimberly, la survivante de Baghouz, qui dit être partie en Syrie en 2015 pour « aider », marquée par les « images d’enfants morts » qu’elle voyait dans les médias et les réseaux sociaux. En fait, elle allait surtout rejoindre à Raqqa un djihadiste rencontré sur Internet. « Je pensais venir faire quelque chose de bien. On m’a dit que je pourrais partir quand je le souhaiterais, que je pourrais apprendre, mais tout était faux. »

Si la situation tant sécuritaire que sanitaire au camp Roj semble maîtrisée, bien que précaire, celle au camp al-Hawl, plus au sud, est aussi misérable qu’explosive. Près de 73 000 personnes, dont 90 % de femmes et d’enfants, se sont retrouvées parquées en quelques semaines au début du printemps dans cet enclos — qui en hébergeait 10 000 jusque-là. Des femmes et des enfants de djihadistes, mais aussi des milliers de civils irakiens et syriens dont on ne sait pas vraiment s’ils étaient membres ou sympathisants de l’EI.

Ces déplacés, dont des enfants orphelins ou séparés de leurs parents, sont arrivés en état de choc après avoir été bringuebalés depuis Baghouz pendant près de sept heures dans des camions-bennes ou à bestiaux dans le froid, la pluie, la poussière. Des femmes enceintes ont même accouché en route. À la mi-mars, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (BCAH), une instance de l’ONU, recensait 122 personnes mortes pendant le trajet ou juste à leur arrivée à destination, dont 80 % étaient des enfants de moins de cinq ans souffrant déjà de «complications liées à une malnutrition aiguë, à la pneumonie, la déshydratation et la diarrhée ». Au total, à la mi-avril, on dénombrait déjà 262 décès dans le camp.

Les Forces démocratiques syriennes ont été submergées par cette déferlante. Seuls quelques organismes interviennent, comme le Comité international de la Croix-Rouge, le Croissant-Rouge arabe syrien, l’ONG de défense des droits des enfants dans le monde Save the Children ou Médecins sans frontières. Tout manque : tentes, nourriture, eau potable, infrastructures sanitaires. Et argent.

Derrière son bureau en bois verni, un général kurde qui ne veut pas être identifié, car il n’est pas autorisé à s’exprimer publiquement, ne cache pas, entre deux gorgées du traditionnel thé sucré, son inquiétude et son exaspération. Inquiétude devant la situation explosive à tous points de vue dans ces camps. Exaspération devant l’inertie de la communauté internationale, qui rechigne à récupérer ses citoyens. « Nous avons combattu Daech [EI] avec la coalition. À son tour de nous aider maintenant. Nous avons besoin aussi de beaucoup d’argent. » Mais le sort de ces exilés du défunt califat n’émeut pas la communauté internationale…

***

En plus des enjeux de promiscuité et de salubrité apparaissent des enjeux de sécurité. Ces camps sont des marmites en ébullition, noyautés par des femmes djihadistes qui tentent d’y recréer un mini-califat. Elles profèrent des menaces et usent de violence envers celles jugées traîtres à la cause, qui ôtent leur niqab, par exemple, ou qui se repentent publiquement. Les règlements de compte fréquents, qui vont jusqu’à des incendies de tentes, ont contraint les autorités à isoler les étrangères, réputées dures, des exilées irakiennes et syriennes.

Plus tôt, au camp Roj, Kimberly, la Canadienne, avait la voix qui chevrotait lorsqu’elle a évoqué ce climat de terreur : « Il y a des personnes vraiment effrayantes et qui me font peur ici… » Elle n’en dira pas plus. Ces femmes sont persuadées que le califat va survivre, souligne le général kurde. « Elles nous disent : nous avons perdu un village, mais nous sommes partout dans le monde. Regardez nos enfants, ils sont nés sous le règne de l’État islamique. Plus tard, ils vont grandir et vous combattre de nouveau. »

L’avenir de ces enfants, qui ont grandi dans un environnement d’extrême violence, utilisés pour certains dès leur jeune âge par le groupe terroriste — y compris dans des vidéos de mise à mort d’otages — et entraînés au combat, inquiète particulièrement. Début avril, les Forces démocratiques syriennes comptaient près de 8 000 de ces « lionceaux du califat », nés de parents étrangers, dont 300 orphelins, parqués dans leurs camps. « S’ils ne sont pas rééduqués et réinsérés, ces enfants pourront représenter [plus tard à leur tour] un danger pour la société et leurs pays respectifs », avertit le Dr Abdulkarim Omar, responsable des affaires extérieures de la région autonome de Syrie du Nord, vaste territoire conquis et désormais administré par les Kurdes à la faveur de leur guerre contre l’EI. Un territoire que le régime de Damas aimerait bien désormais reconquérir.

Le plus grand enjeu de sécurité demeure le millier d’ex-combattants étrangers détenus dans des prisons. Et que leurs pays d’origine, y compris le Canada, refusent de récupérer, à quelques exceptions près (dont la Russie). Souvent par crainte de ne pouvoir les traduire en justice, faute de preuves admissibles en cour ou à cause d’un système judiciaire peu adapté à cette nouvelle menace, et surtout pour ne pas froisser une opinion publique généralement réfractaire à tout retour de ces djihadistes. Même de leurs enfants.

Les Kurdes ont proposé comme solution ce printemps, sans plus de succès, la mise sur pied dans leur région d’une cour pénale internationale. Or, il est illusoire de croire que de laisser croupir ces ex-combattants en Syrie, sur un territoire kurde non reconnu internationalement, ou même en Irak, est une garantie de sécurité. Certains ont déjà été libérés dans les dernières années au cours d’échanges entre Kurdes et partisans de l’EI. Les autres pourraient aussi devenir une monnaie d’échange s’ils tombaient entre les mains du régime de Damas.

Et il y a le réel risque d’évasion. Une tentative menée par des individus considérés comme dangereux a d’ailleurs été contrariée in extremis ce printemps à la prison de Derik, à l’extrémité nord-est de la Syrie. « Ces hommes sont détenus dans un environnement extrêmement instable. S’ils s’échappent, ils pourront se regrouper de nouveau ici, ou rentrer clandestinement dans leur pays », avertit le Dr Omar.

***

«Baghouz est un moment historique pour nous, car c’est ici que s’est achevée notre longue campagne militaire, et celle de nos alliés, contre l’État islamique », me dit Abdulkarim Omar dans son bureau de Qamichli. Le Dr Omar est un homme lucide. Il a vite expédié cette phrase convenue de victoire dès le début de notre entretien.

Le responsable des affaires extérieures de la région contrôlée par les Kurdes sait que les réjouissances seront de courte durée. L’avenir demeure sombre dans cette Syrie déchirée par de multiples conflits et sous-conflits, qui ont fait plus de 370 000 morts depuis neuf ans : « Cette victoire territoriale ne signifie pas que le terrorisme et l’État islamique sont vaincus. Ce groupe est toujours présent ici. Son idéologie aussi. Des dizaines de cellules sont actives dans les territoires récemment libérés. »

L’EI, tel un joueur d’échecs qui anticipe, n’a pas attendu sa déroute de mars 2019 pour repasser en mode insurrection, d’abord en Irak, puis en Syrie. Le groupe a eu recours aux mêmes méthodes de guérilla et de harcèlement qui avaient permis son ascension : assassinats ciblés, attaques-suicides, mitraillages, attentats à la voiture piégée, bombes artisanales, embuscades à de faux points de contrôle, etc.

Matteo Puxton, agrégé d’histoire français qui documente les activités du groupe armé, explique que l’EI avait déjà constitué un réseau de cellules clandestines et de relais locaux. Au fur et à mesure que le califat rétrécissait, ces cellules sont passées à l’action. En Irak, en particulier dans les régions de Kirkourk et de Mossoul, et en Syrie, d’abord dans la province de Raqqa, puis dans celle de Deir ez-Zor, où les « attaques sont quasi quotidiennes, notamment sur une large portion de la rive orientale de l’Euphrate », note Matteo Puxton.

Dans un rapport déposé au Congrès américain en début d’année, l’inspecteur général du ministère de la Défense Glenn A. Fine se montrait déjà pessimiste : « L’EI régénère plus rapidement ses capacités en Irak qu’en Syrie, mais en l’absence d’une pression [antiterroriste] soutenue, il pourrait probablement faire un retour en force en Syrie d’ici 6 à 12 mois et recouvrer un territoire limité. »

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«Baqiyah ! Dawla Baqiyah ! » (l’État islamique se maintiendra), criaient des femmes, reprenant un célèbre slogan de l’EI après leur reddition à Baghouz, mais aussi dans les camps. Utopie ou fanfaronnade ? Ni l’une ni l’autre.

L’État islamique est la troisième métastase d’un groupe djihadiste irakien, lié à al-Qaïda à l’origine. Donné pour vaincu au milieu des années 2000, ce groupe a trouvé en Syrie un terreau favorable à son évolution exponentielle : il est passé ainsi de groupe insurrectionnel — État islamique d’Irak (EII) en 2006, puis État islamique en Irak et au Levant (EIIL) en 2013 — à proto-État (EI) en 2014.

L’EI peut-il survivre à la perte de son califat, longtemps la clé de voûte de son projet ?

Oui, car son idéologie est désormais assez « attractive », autosuffisante, en plus d’être bien ancrée en Syrie et en Irak, estime Wassim Nasr, journaliste à France 24 et auteur, spécialisé dans les mouvements djihadistes (État islamique, le fait accompli, Plon). « Ce petit groupe d’abord actif en 2006 dans le désert irakien, qui tirait parti localement de l’indignation du pauvre, est devenu une nébuleuse internationale présente dans le monde entier, capable d’endoctriner les jeunes. C’est la seule idéologie révolutionnaire sur le marché. En fait, l’EI a réussi à accomplir ce qu’al-Qaïda rêvait de faire. »

Le groupe a essaimé des succursales sous-traitantes de sa terreur sur presque tous les continents, de l’Afrique de l’Ouest à l’Asie du Sud-Est en passant par la région sahélienne, le Congo, la Libye, la Somalie, le Sinaï égyptien, l’Afghanistan, etc. Cette mondialisation, inquiétante, de l’EI était d’ailleurs au centre du discours de son chef — donné plusieurs fois pour mort, grièvement malade ou blessé, par la coalition internationale et les Russes — dans une vidéo de 18 minutes diffusée le 29 avril dernier. Une réapparition publique surprise de l’homme le plus recherché au monde — la première depuis juillet 2014 —, destinée à donner un nouvel élan au groupe terroriste après la chute du califat. Assis en tenue militaire, fusil d’assaut à ses côtés, Baghdadi s’est surtout félicité de l’émergence de nouvelles branches en Afrique et en Asie, en plus de proférer des menaces envers l’Occident.

La crainte de Wassim Nasr est que l’EI cherche plus que jamais à reproduire en Occident une attaque complexe de l’ampleur de celle du Sri Lanka pour montrer sa force. Il observe aussi que « toutes les conditions locales (économiques, politiques et communautaires) qui ont mené à l’émergence du groupe existent encore et, pire, se sont déjà aggravées ». « Il a fallu cinq ans pour vaincre militairement l’EI, mais à quel prix ? » demande-t-il. Il évoque notamment les dégâts considérables causés par les bombardements de la coalition, « avec des villes millénaires rasées », des populations abandonnées à leur sort et des camps où bouillonne la colère.

Matteo Puxton n’entrevoit pas non plus la fin du groupe. « Localement, l’EI cherchera à exploiter les frustrations des populations, dit-il. En Syrie, en territoire syrien contrôlé par les FDS, c’est la reconstruction qui est impossible financièrement et la domination kurde qui crée des frictions avec les populations arabes. » En Irak, poursuit Matteo Puxton, dans les zones sunnites, « ce sera leur non-représentation politique, les humiliations qui leur sont infligées par les milices et les forces de sécurité dominées par les chiites, la corruption et la non-reconstruction, faute d’argent ».

Ces logiques sont déjà à l’œuvre pour favoriser le recrutement, avertissent unanimement Wassim Nasr et Matteo Puxton. Et depuis longtemps, même, comme en témoigne cette discussion à Mossoul, en Irak, en mars 2018.

Les cinq sunnites avec qui je partage le thé à la terrasse d’un petit café ce jour-là sont amers. Leur ville est à moitié dévastée par les bombardements intensifs de l’été précédent. « Le monde nous a laissé tomber », soupire l’un d’eux.

Bien sûr, ils se souviennent de la dureté du quotidien sous le joug de l’EI. « Tu ne pouvais pas fumer. Si tu n’allais pas à la prière, tu étais foutu. » Mais ils se sentent abandonnés par le pouvoir central de Bagdad, en plus de subir des brimades sectaires au quotidien.

L’EI pourrait-il faire son retour dans la région ? leur ai-je demandé.

« Quand tu en arrives au point de détester le gouvernement et cette autorité, tu finis par regarder d’autres options… »

Tout était dit.

Rapatrier ou non les djihadistes canadiens ?

De 20 à 30 Canadiens, sur la centaine estimée ayant rejoint les rangs de l’État islamique, seraient incarcérés ou retenus par les Forces démocratiques syriennes. Dont au moins une dizaine d’enfants de moins de cinq ans, nés sur place. Et plusieurs femmes.

Des Canadiens que le gouvernement Trudeau refuse de rapatrier, malgré les pressions politiques extérieures et les supplications de leurs familles. Notamment parce qu’ils pourraient « mener ou faciliter des attaques ou inspirer d’autres personnes à en perpétrer ». « Ces personnes qui ont quitté nos démocraties pour rejoindre des groupes terroristes doivent assumer leurs responsabilités », a déclaré le 5 février le ministre de la Sécurité publique du Canada, Ralph Goodale. L’État semble moins inflexible envers les jeunes enfants. « Nous examinons avec soin avec nos alliés ce qui peut être raisonnablement fait pour protéger les innocents, indique Scott Bardsley, porte-parole du ministre. Mais nous n’exposerons pas nos agents consulaires à des risques excessifs dans cette partie dangereuse du monde. »

Ottawa fait volte-face, selon le Dr Abdulkarim Omar, responsable des affaires extérieures de la région autonome de Syrie du Nord : « Le gouvernement canadien nous avait contactés il y a plusieurs mois pour organiser ce retour, me dit-il. Nous avons eu une rencontre à Süleymaniye, en Irak. Nous avons rempli des documents. Puis, subitement, il a interrompu le processus sans justification. »

Au ministère des Affaires étrangères, à Ottawa, on confirme des « communications avec les Kurdes de Syrie » afin de « localiser certains citoyens canadiens ». Point à la ligne.

Le ministre de la Sécurité publique assure que la « priorité numéro un » est de « déposer des accusations et de poursuivre [ces Canadiens] » avec la collaboration d’Interpol, du G7, etc.  En particulier ceux qui seraient arrêtés par la GRC après être revenus par leurs propres moyens. Même si recueillir sur un « champ de bataille » des « preuves admissibles dans le système judiciaire canadien » représente un vrai défi, dit-il.

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1 commentaire
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Rapatrier ou Non les Diadjistes Canadiens?
Pourquoi pas les rencontrer un à un, les interviewer sur leur témoignage actuel de leur expérience avec ces diadjistes puis sélectionner et offrir aux plus repentants l’occasion de témoigner publiquement, pendant x mois, au Canada et sur les réseaux sociaux, sur les mirages et mensonges de ce groupe de terroristes? Il me semble que leurs témoignages contrecarreraient la propagande en cours.

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