La fin de la « finlandisation »

L’annonce cette semaine par la Suède et la Finlande de leur souhait de rejoindre les rangs de l’OTAN rend très imprévisible la résolution de l’invasion russe en Ukraine.

Wiki Commons / montage : L’actualité

L’auteur est chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand, où ses travaux se concentrent sur l’étude et l’analyse de la politique américaine.

La guerre a beau dévaster le territoire ukrainien depuis maintenant deux mois, c’est à plus de 1 000 km au nord-ouest de sa frontière que s’est déroulé l’événement le plus important de la dernière semaine de ce conflit.

L’annonce commune par les premières ministres de la Suède et de la Finlande comme quoi leurs pays s’apprêtaient à déposer leurs candidatures pour devenir membres de l’OTAN est en effet lourde de conséquences, à la fois historiques et pour la suite des choses, malgré la taille des acteurs en cause.

Un pays souverain de poids géopolitique modeste, collé sur une grande puissance voisine, accepte de rester neutre, renonçant à toute alliance militaire et promettant d’empêcher d’autres puissances d’utiliser son territoire. En retour, ce petit État se voit garantir par son géant de voisin paix et non-agression.

Ce concept vous semble familier ? Or, avant même qu’il ne soit discuté (et rejeté) par l’Ukraine avant l’invasion russe de février dernier, il avait été débattu et adopté en Finlande… en 1948, lors des toutes premières années de la guerre froide. Ainsi, depuis près de trois quarts de siècle, c’est sous cette entente officielle que la Finlande évolue et coexiste aux côtés de la Russie. Dans la paix, alors que la Finlande partage la plus importante frontière européenne avec la Russie à une seule exception près : l’Ukraine.

La « finlandisation », telle qu’elle en est venue à être surnommée en Occident, était une entente liant deux pays dont les histoires sont profondément interreliées depuis un millénaire — pendant lequel se sont succédé tensions et conflits, invasions et annexions. 

Cet équilibre en vigueur depuis 70 ans fait désormais place à la peur que le scénario de l’invasion russe de l’Ukraine se répète aux portes de la Scandinavie. Avant même le conflit actuel, au moment où la menace russe à l’encontre de l’Ukraine s’intensifiait l’été dernier, la Finlande avait évoqué une entrée à l’OTAN. Vladimir Poutine avait immédiatement menacé la région par l’envoi d’armes nucléaires en mer Baltique.

Les cas ukrainien et finlandais posent ainsi une question fondamentale : chaque pays est-il libre de choisir son propre avenir ?

Théoriquement, chaque État souverain a le droit de choisir les alliances qu’il formera, les accords qu’il signera, le destin qu’il tracera. Ainsi, qu’ils soient finlandais ou ukrainiens, les citoyens d’un pays ont le choix de son gouvernement et n’ont pas à se soumettre à la volonté d’un autre pays. C’est ce qui s’appelle le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, un principe inscrit dans la Charte des Nations unies et un élément juridique fondamental en droit international.

C’est ainsi que le monde devrait fonctionner. Or, la réalité varie selon la géopolitique. Si, de par son emplacement géographique (qu’il n’a pas choisi), un État se trouve à avoir comme voisin une grande puissance et que celle-ci refuse catégoriquement que ce territoire serve à une grande puissance rivale, ignorer cette objection risque d’entraîner de sérieuses tensions… et de possibles agressions. 

Quelle est la cause de cette guerre ?

La question de savoir qui est responsable de la guerre actuelle est peut-être la plus épineuse — parce qu’elle fixe le blâme pour les atrocités que l’on découvre, jour après jour, en Ukraine. La réponse, n’en déplaise au Kremlin, est sans appel : c’est Vladimir Poutine. Lui seul a ordonné l’invasion.

Reste que cette guerre s’articule bien plus largement que dans la lecture binaire, noir contre blanc, dans laquelle bien trop de gens en Occident se réconfortent. Une Russie en reconquête de son Empire soviétique, un Poutine effrayé par la démocratie et par l’influence que cette dernière, dans un pays voisin comme l’Ukraine, pourrait avoir sur son propre régime.  

Il est vrai que Poutine craint la démocratie, et particulièrement celle de l’Ukraine. Ce n’est pas pour rien que l’un de ses propres conseillers avait qualifié la révolution orange de 2004, qui avait vu un président pro-occidental y être démocratiquement élu, de « notre 11 Septembre ».

Selon cette lecture simpliste, la question de l’OTAN n’est qu’un prétexte bidon, et accorder de la crédibilité à cette considération revient à faire le jeu de Poutine. Elle est pourtant centrale.

Car ce que redoute Poutine, et ce, depuis des années, est que l’Ukraine « tombe » entièrement dans le giron occidental — démocratique, pro-occidental, membre de l’OTAN. Non pas parce qu’il craint l’Ukraine à proprement parler, mais plutôt que le pays serve de « vaisseau » pour les États-Unis, qui cherchent à renverser son régime. 

C’est pourquoi les propos improvisés de Joe Biden à Varsovie, quand il a publiquement appelé à la fin du règne de Poutine, étaient si chargés et si graves pour ceux souhaitant une baisse des tensions : ils venaient valider les préoccupations du Kremlin.

C’est lorsque l’on comprend que cette guerre est animée par un instinct de survie du régime russe actuel que l’on saisit que les sanctions occidentales étaient vouées à l’échec dès la première heure.

Et c’est lorsque l’on accepte que ce conflit en est un entre les deux grandes puissances, au milieu duquel, tragiquement, sont coincés les Ukrainiens, que l’on se rend compte qu’il n’y aura pas de solution simple.

La fin de la « finlandisation » ne peut que compliquer sa résolution.

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Donc, si je comprend bien, comme les Ukrainiens les Finlandais devraient servir de soupape entre Poutine et les USA. C’est un point de vue que ne semblent pas partager les Scandinaves. Je les comprends un peu considérant la fiabilité de la parole de Poutine.

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Bonjour,

Vous terminez par ces mots:

« Non pas parce qu’il craint l’Ukraine à proprement parler, mais plutôt que le pays serve de « vaisseau » pour les États-Unis, qui cherchent à renverser son régime ».

Poutine fait croire à son peuple que les États-Unis veulent reverser leur régime… pour posséder la terre de ce plus grand pays du monde…

Ce n’est pas la cause que l’occident épouse.

Les États-Unis et ses alliés supportent l’accès à la démocratie de tous les pays du monde et c’est cette démocratie que Poutine ne veut pas, car elle le priverait (lui est ses proches) de tout le pouvoir, toute la richesse qu’ils possèdent.

Même l’autorité religieuse orthodoxe (KIRIL) a accumulé une fortune évaluée à 4 milliards…

Faire peur à son peuple d’un envahisseur éventuel c’est plus facile de leur faire peur d’un avenir démocratique!

Une preuve de cet énoncé, Poutine tente de pousser les pays démocratiques vers l’anarchie. Son intervention dans les élections ailleurs dans le monde le démontre.

Une Russie démocratique, le leader Russe qui la propose, a été mis en prison par Poutine.

Merci de votre attention!

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L’idée développée dans ce texte en vertu de laquelle Poutine craindrait la démocratie, ne me semble pas cadrer avec la réalité des faits. Ce que craint le plus le président de la Fédération de Russie, c’est la sécurité de ses États.

L’Ukraine n’est pas encore à ce jour un modèle de démocratie. Si s’en était un, le Canada devrait adopter la Constitution ukrainienne et ses mœurs… et… bonjour les dégâts !

L’une des questions qu’il faudrait peut-être se poser, serait de savoir si l’Otan est réellement le véhicule qu’il faut pour assurer la sécurité du Continent européen. Ce n’était pas l’opinion du général de Gaulle. Même le président Macron nouvellement réélu à la tête de l’État français est un ardent défenseur d’une force intégrée de l’Union-Européenne. Une force démocratique contrôlée par les parlements.

Les Finlandais et les Suédois ont le droit de vouloir rejoindre les organisations qu’ils veulent. Cependant, pour ratifier une adhésion à l’Otan, cela requière l’unanimité des membres. Si l’Ukraine n’a pas officiellement intégré cette organisation, c’est parce que jusqu’à ce jour, il n’y avait pas d’unanimité.

Le président Viktor Iouchtchenko fut-il si démocratiquement élu en 2004 ? Et… sa présidence a-t-elle vraiment livré la marchandise ? Qu’il me soit permis ici d’éprouver quelques doutes.

Quoiqu’il en soit, je rejoins les conclusions de Rafael Jacob quant à la possibilité qu’une fin de la finlandisation puisse quelque peu compliquer la recherche d’une résolution. La Finlande avec ses 1300 kilomètres de frontières communes avec la Russie — si elle faisait partie du Traité de l’Atlantique nord -, viendrait multiplier les problèmes de Poutine par deux avec quelques 2600 kilomètres de frontières à la portée des missiles hypersoniques américains.

J’aimerais pour mémoire rappeler que le Traité de l’Atlantique nord (entré en vigueur le 24 août 1949) était avant tout destiné à renforcer les liens politiques et économiques entre les nations signataires (en marge du Plan Marshall), le renforcement de la capacité militaire et la fondation de l’Otan sont la conséquence du Traité et non la fin.

L’une des questions qui pourrait être posée. C’est la façon dont les pays qui ratifient un traité interprètent-ils convenablement le sens des traités ; les liens et les obligations qui néanmoins les unissent avec les nations qui ne font pas partie des dites organisations ?

À cet effet, je ne suis pas absolument certain que l’interprétation qui est faite de l’article 5 du Traité — lequel relève du concept de défense -, corresponde bien à l’esprit qui prévalait lors de sa signature qui se voulait conforme à la charte des Nations-Unies. Ce détail a selon moi une certaine importance puisque l’URSS fut un des co-fondateurs de la dite charte.

Ainsi l’organisation de la paix et de la sécurité dans le monde sont-elles conduites par des approches globales avec la coopération des nations, elles ne sont pas centrées sur le fondement d’antagonismes frontaux. L’irrationnel n’a pas vraiment sa place aux tables de négociations.

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Dans la conjoncture actuelle, si la Suède et la Finlande souhaitent faire partie de l’OTAN, ce n’est pas moi qui le leur reprocherai. Demandez notamment aux Polonais si l’adhésion à l’OTAN de leur pays (également limitrophe à la Russie de Poutine) les rassure. Poser la question, c’est y répondre. En géopolitique, il faut savoir tirer de l’Histoire certaines leçons pour ensuite prendre les mesures qui s’imposent.

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Je pense que l’ami Poutine se trompe de partie d’échecs comme Napoléon en son temps, toute proportion gardée par rapport au magnifique génie du premier, jusqu’à qu’il sombre dans la dévolution en se faisant sacrer « Empereur » des cons, et à l’intelligence à peine supérieure du second laquelle nous fait désormais on ne peut plus pitié tous azimuts quand on prend toute la mesure de sa plus récente erreur historique et dont l’issue est pourtant évidente : la rétrogression totale et définitive de la Russie.

Napoléon aurait joué dans la bonne partie géostratégique en reprenant le Canada coûte que coûte à l’Angleterre au lieu de croire que tout continuerait à se dénouer sur le continent européen. Il aurait dû se positionner en Amérique, d’emblée ! Quitte à mettre le paquet sur la reconstitution de sa flotte de navires transatlantiques. Manque de vision fondamentale : on connaît la suite, la France est devenue une puissance moyenne, la « Belle Province de l’Europe », sans plus.

Poutine a préféré accumuler les richesses à titre de chef de la mafia russe qui a poussé ses ramifications partout sur la planète dans le sillage de ses barons oligarques bombardés multimilliardaires grâce à leur Parrain du Kremlin béni des Dieux, plutôt que de se rendre compte tel un grand chef d’État-nation que 80 % des Russes habitent l’Europe et qu’ils aspirent simplement à vivre au même niveau que les Européens.

De nos jours, les empires, Russes ou pas, sont tous passés de mode, à jamais, ils ne riment plus à rien du tout. La fédération russe actuelle jouit déjà de 17 millions de kilomètres carrés, elle reste le plus grand pays du monde en termes de territoire, qu’avait-elle à exiger de plus ? La seule vraie partie qui se joue actuellement, c’est la survie de l’Humanité tout entière qui dépend d’une gouvernance globale démocratiquement élue (au suffrage universel des pays souverains et associés), seule capable de régler les bouleversements climatiques, les guerres et les famines, etc.

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Bon portrait de la situation. La solution semble Inatteignable et les enjeux très complexes. La Russie n’est toutefois pas le seul responsable. Je ne suis pas pro-russe, loin de là, maisToutefois, une crise similaire a secoué la planète il y a 60 ans: Cuba. Un cas d’espece Très similaire à l’Ukraine. Une puissance étrangère et je dirais même hostile joue dans notre carré de sable limitrophe. Est-ce que l’Ukraine sera sous embargo Russe pour les prochaines décennies et est-ce que Cuba a le droit de disposer lui même de ses alliances et de son régime politique. Je suis peut-être idéaliste mais tant que les droits de véto existeront au Conseil de Sécurité, nous serons sous le joug des grandes puissances et de leurs intérêts propres.

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Très mauvais exemple car l’URSS était en train de déployer des missiles nucléaires à Cuba alors que l’Ukraine s’est départie de ses ogives nucléaires après la désintégration de l’URSS et aucune puissance occidentale n’avait l’intention d’y entreposer de telles armes. Ce n’est qu’après l’invasion de la Crimée et l’appui aux séparatistes russes du Donbas que l’Ukraine a augmenté son potentiel militaire pour faire face à un pays voisin nettement hostile.

Par ailleurs les demandes d’adhésion à l’OTAN de l’Ukraine sont restées lettres mortes, l’unanimité des pays membres n’étant pas au rendez-vous. La seule menace véritable était économique si l’Ukraine était acceptée comme membre de l’UE et ce que Poutine cherche de toute évidence est de consolider son pouvoir sur les pays de l’ex-URSS et il se sert de la minorité (considérable) russophone en Ukraine avec ses velléités de les «libérer». Cela n’a absolument rien à voir avec la situation de Cuba.

Une guerre fondée sur l’instinct de survie du régime russe? Voyons donc! Ce n’est pas sérieux car ce régime s’est consolidé avec les années et est devenu une dictature qui a complètement annihilé l’opposition interne. Poutine est le seul responsable de cette guerre de prédation pour consolider son pouvoir sur l’ex-URSS et il est certain que son régime constitue une menace directe aux pays limitrophes car personne ne sait où il va s’arrêter.

D’ailleurs les pays baltes craignent la Russie comme la peste surtout qu’ils ont maintenant une forte minorité russe qui s’y est installée pendant le régime soviétique. La seule chose qui pourrait arrêter Poutine c’est le fait que ces pays sont maintenant membres de l’OTAN et que les attaquer déclencherait fort probablement une guerre nucléaire mondiale. Les pays limitrophes les plus vulnérables sont devenus la Finlande et jusqu’à un certain point la Suède et leur seule protection véritable proviendrait de leur adhésion à l’OTAN car isolés ils ne seraient pas mieux préparés pour faire face aux hordes russes.

L’Ukraine a ses torts mais jamais au point de justifier une invasion militaire. La dictature de Poutine a maintenant une longue histoire d’agressions armées contre les forces démocratiques comme en Syrie ou pour consolider son pouvoir territorial comme en Géorgie, Tchétchénie, Crimée et au Donbas.

Donc, l’agression contre l’Ukraine est complètement injustifiée et injustifiable et les crimes de guerre et contre l’humanité que l’armée russe est en train de commettre sont vraiment la cause de l’étalement du conflit car Poutine ne peut plus reculer étant devenu un criminel de guerre voire un possible génocidaire. Les preuves s’accumulent mais tant qu’Il est au pouvoir en tant que dictateur d’une grande puissance nucléaire il demeure intouchable et il le sait. D’ailleurs il ne se gêne pas pour menacer le monde d’une guerre nucléaire… que vous faut-il de plus pour comprendre qu’il est déterminé et que rien ne l’arrêtera?

La Finlande et la Suède sont bien avisées de vouloir se protéger.

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