La folie des armes

La sanglante fusillade dans une école du Connecticut va-t-elle raviver le débat sur le contrôle des armes à feu aux États-Unis ? Peu probable. Celle de l’été dernier, dans un cinéma de Denver, a plutôt démontré le pouvoir du lobby des armes… et l’impuissance du président Obama.

La folie des armes
Photo : J. Hill / AP

Pour les amateurs de chasse et pêche, le magasin Bass Pro Shops de Denver est un véritable parc d’attractions. Assez vaste pour accueillir 31 Airbus A380, il abrite un centre de formation pour chasseurs, un mur d’escalade, un troupeau de cerfs empaillés et un immense aquarium, où barbotent des centaines de poissons exotiques.

Mais pour Rob Mitchell, 28 ans, la principale attraction se situe au deuxième étage, derrière un comptoir où s’alignent des milliers d’armes à feu. En plus d’une panoplie de carabines et de revol­vers, le magasin offre un large éventail d’armes de type militaire. Et c’est en plein ce que recherche Mitchell, qui a arrêté son choix sur le fusil semi-automatique AR 15, version civile du M16, utilisé par l’armée américaine.

« J’ai une petite ferme, ça va être utile pour éliminer la vermine », m’explique-t-il d’un air nonchalant quand je lui demande à quoi pourra bien lui servir un fusil d’assaut conçu pour les forces armées…

Il compte aussi s’en servir dans des concours de tir à la cible, avec des amis militaires. « Quand ils quittent l’armée, les gars veulent tous s’acheter des fusils d’assaut », dit Mitchell, lui-même issu d’une famille de militaires. « Ils se moquent des autres armes, disant que ce n’est pas « la vraie affaire » », ajoute-t-il en riant.

Avec le AR 15, Mitchell aura en main la même mitraillette que celle utilisée par James Holmes dans la fusillade qui a fait 12 victimes cet été lors de la première représentation du nouveau Batman, dans un cinéma d’Aurora, en banlieue de Denver. Le tueur s’est d’ailleurs procuré deux de ses quatre armes ici même, au Bass Pro Shops, quelques mois avant le drame.

Mitchell le sait. Et à vrai dire, il s’en fiche. « Holmes était décidé à tuer, dit-il. S’il n’avait pas acheté ce fusil, il aurait pu fabriquer une bombe. Ça aurait fait beaucoup plus de victimes, croyez-moi. »

Comme beaucoup d’autres chasseurs du Colorado, il craint maintenant que le gouvernement ne prenne « prétexte » de la tuerie pour resserrer le contrôle sur les armes à feu.

Dans les semaines qui ont suivi le massacre, les ventes d’armes ont d’ailleurs bondi au Colorado. Beaucoup de résidants ont senti le besoin de prendre en main leur propre sécurité. D’autres ont jugé bon de faire des provisions avant le prochain scrutin présidentiel, qualifié par la NRA de « plus dangereuse élection de notre existence ». Si Obama gagne, dit le président de la NRA, Wayne LaPierre, « il mènera une guerre sans merci contre le cœur et l’âme de l’Amérique ».

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LA FOLIE DES ARMES EN CHIFFRES

ÉTATS-UNIS


Nombre d’homicides au moyen d’une arme à feu en 2009 : 11 493

Taux pour 100 000 habitants : 3,7

Un Américain risque sept fois plus de périr sous les balles d’une arme à feu qu’un Canadien.

 

CANADA


Nombre d’homicides au moyen d’une arme à feu en 2010 : 170

Taux pour 100 000  habitants : 0,5

Aux États-Unis, 68 % des homicides sont commis avec une arme à feu ; au Canada, 31 %.


(Sources : Statistique Canada, National Center for Health Statistics)

LaPierre peut dormir sur ses deux oreilles.

Au lendemain de la tuerie d’Aurora, Obama a bien soutenu que la place des fusils d’assaut était « sur les champs de bataille, pas dans les rues ». Mais il s’est aussi empressé de souligner qu’il respec­terait le deuxième amendement de la Constitution, qui protège le droit de posséder des armes. Et il est depuis resté muet sur la question du contrôle des armes.

Tout comme il était resté muet à la suite de son dernier grand discours sur ce sujet, après l’atten­tat contre la représentante Gabrielle Giffords, en janvier 2011, en Arizona. D’un ton grave, le président avait alors invité les Américains à oser « revoir leurs positions » et les avait conviés à une « conversation nationale » sur la sécurité des armes à feu.

Mais cette grande « conversation » n’a jamais eu lieu. Et selon beaucoup de partisans d’un plus grand contrôle des armes, elle n’aura sans doute jamais lieu. Le prix politique à payer, dans plusieurs États clés, serait simplement trop important, admet-on au sein même du Parti démocrate. De nombreux représentants et sénateurs risqueraient de perdre leur siège si le contrôle des armes devenait un enjeu électoral.

Résignés, nombre de commentateurs démocrates reconnaissent carrément la victoire de la « culture des armes ».

« La violence, imbriquée dans nos cerveaux de l’âge de pierre, est notre alter ego », se désole dans son populaire blogue Bill Moyers, 78 ans, ancien secrétaire de presse du président Johnson au cours des années 1960. « Elle est tellement ancrée en nous que ses éruptions toxiques ne nous choquent même plus, sauf pendant de courts instants, comme lors de cette tuerie au Colorado. »

 

NOMBRE D’ARMES À FEU EN CIRCULATION

ÉTATS-UNIS

290 millions

soit 96 armes pour 100 personnes

 

CANADA

9,95 millions

soit 31 armes pour 100 personnes

 

(Sources : ATF, Small Arms Survey 2007, GRC, Statistique Canada)

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