La France face au terrorisme endogène

Délinquants ordinaires, récidivistes condamnés et progressivement radicalisés, Saïd et Chérif Kouachi apparaissent comme des précurseurs de centaines de jeunes Français et Européens partis en Syrie au cours des deux dernières années.

Photo: Matthieu Alexandre/AFP/Getty Images
Photo: Matthieu Alexandre/AFP/Getty Images

Le profil et le parcours des tueurs de Charlie Hebdo, finalement abattus par la police française, concrétisent tragiquement les pires craintes sur l’essor d’un terrorisme professionnel en France. Délinquants ordinaires, récidivistes condamnés et progressivement radicalisés, Saïd et Chérif Kouachi apparaissent comme des précurseurs de centaines de jeunes Français et Européens partis en Syrie au cours des deux dernières années.

Au début des années 2000, Chérif, le plus jeune des deux frères, est emprisonné pour sa participation à la filière dite des Buttes-Chaumont, relais français d’al-Qaida en Irak, alors en plein essor. Elle était la première du genre à envoyer des volontaires vers l’Irak pour combattre l’armée américaine et l’invasion occidentale. En 2011, Saïd prend la direction du Yémen, où une branche d’al-Qaida est solidement implantée. C’est au nom de cette organisation que l’un des terroristes revendique l’attaque de Charlie Hebdo, durant leur cavale, mercredi.

Recrutés par des filières bien organisées ou autoradicalisés sur Internet grâce à la propagande djihadiste, les apprentis terroristes font souvent le voyage vers les zones et les pays de combat, où ils apprennent le maniement des armes et subissent un entraînement intensif, en plus de l’embrigadement idéologique. Le retour de ces militants en France est d’autant plus redouté qu’ils se considèrent désormais comme en « territoire ennemi », ainsi que l’a fait valoir sur une chaîne d’information française Frédéric Gallois, ancien commandant du Groupe d’intervention de la Gendarmerie nationale, troupe d’élite de la police française. À l’image de l’attentat contre Charlie Hebdo, c’est un « mode opératoire militaire » et des « techniques de guérilla urbaine », dixit le spécialiste, qui sont appliqués par ces combattants aguerris et fanatisés une fois retournés en Occident.

La crainte d’un attentat de l’ampleur de celui du 7 janvier ne cessait de monter, ces derniers mois, en France. Le président, François Hollande, a d’ailleurs révélé que plusieurs tentatives avaient été déjouées par les forces de sécurité au cours des derniers mois. La guerre active menée par la coalition occidentale contre l’État islamique en Irak et en Syrie a accentué les risques, du fait de la radicalisation des réseaux islamistes armés sur le territoire français.

Cependant, dans les régions où se concentrent des communautés musulmanes, les nombreux groupes qui se sont concentrés autour de certains prédicateurs salafistes prônant un islam rigoriste ne sont pas tous tournés vers la violence. Il n’est pas facile toutefois de surveiller la vocation de ces cercles fermés et encore moins le basculement de leurs membres vers la lutte armée.

Les candidats à la radicalisation ont en commun de cultiver une haine envers les milieux « infidèles » et antimusulmans, qu’incarne pour certains la société française dans laquelle ils ont grandi.

Les liens entre délinquants et futurs terroristes se tissent souvent dans les prisons. C’est d’ailleurs derrière les barreaux que Chérif Kouachi a rencontré Amedy Coulibaly, qui, pendant la cavale des frères Kouachi, a abattu une policière et fait quatre morts au cours d’une prise d’otages dans une épicerie de l’est de Paris, vendredi.

Un rapport établi l’été dernier par le député français Guillaume Larrivé fait état de la présence de « centaines de détenus dangereux dans les pénitenciers en France ». Dans ce document, intitulé Pour un plan d’action antiradicalisation islamiste en prison, Guillaume Larrivé rappelle que, « aujourd’hui, les signes extérieurs de radicalisation ont presque totalement disparu, laissant la place à une radicalisation et à un prosélytisme beaucoup plus discrets et, partant, plus difficiles à repérer ».

La prise en main dans les prisons n’est pas réservée aux très nombreux détenus musulmans, puisque des gourous jouant aux « convertisseurs » ont été repérés dans certains lieux de détention pour recruter des non-musulmans. Les services français estiment que parmi les djihadistes partis en Syrie, 20 % seraient des convertis.

Cerner et traquer des réseaux aussi opaques, complexes, diversifiés et qui savent se mouvoir dans le paysage français n’est pas tâche facile. Les auteurs de l’attaque de Charlie Hebdo ressemblent à des centaines d’autres musulmans d’origine ou convertis en France.

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La France, en refoulant ses populations musulmanes dans des quartiers excentriques (à Paris, au-delà du Périphérique), en maintenant des règles absurdes pour l’emploi temporaire (contrats à durée déterminée), en stigmatisant le soi-disant obscurantisme de leur religion, en faisant la chasse prétendument laïque aux femmes voilées, crée ses propres foyers de fanatisme. C’est ainsi que bien des quartiers à majorité musulmane de l’Hexagone souffrent de la misère, du décrochage scolaire, du sous-emploi, de la délinquance et, le cas échéant, du ressentiment vengeur et mortifère. Ces déshérités de la République développent une mentalité d’assiégés ou d’humiliés, et débouchent sur l’incompréhension et la haine: « On n’insulte pas ma religion », clament-ils en effet, se ralliant autour du seul foyer de fierté qui leur reste. C’est donc beaucoup leur demander que de recevoir l’insulte avec le sourire, en leur expliquant qu’ils ne savent pas entendre l’ironie et la bonté naturelle des caricaturistes de Charlie Hebdo. La démocratie, ce n’est pas donné, c’est un apprentissage.
Pendant qu’on discute en France (et au Québec) du sexe des anges (i.e. déradicalisation), la crise sociale s’installe durement et durablement en banlieue. Les français raffolent des statistiques, mais s’interdisent hélas de discriminer en fonction des origines nationales, religieuses ou raciales. C’est ainsi que l’on crée le citoyen républicain inodore, incolore et insipide, parlant la langue de Paris, avec l’accent de France 2. Sauf que dans les HLM voisins, on ne parle pas la même langue et qu’on ignore totalement les admonestations des grands prêtres de la République. Les données statistiques relevées par l’Observatoire national des zones urbaines sensibles (Onzus) dans son rapport 2013., le confirment encore une fois. L’écart de revenus entre les quartiers classés en ZUS (Zones urbaines sensibles) et les autres territoires urbains « continue à se creuser ».
Le terrorisme en France est d’abord une question sociale, mais il est plus facile de s’en tenir à des discours ronflants sur la lutte au terrorisme. Le déploiement occasionnel de policiers, de CRS, de soldats, de gendarmes coûte au bout du compte beaucoup moins cher que l’application de réformes que tous les Charlie de France s’empresseraient sans doute de refuser, pour le sacro-saint principe du maintien du pouvoir d’achat. Surtout s’il s’agissait de « dorloter » des musulmans et d’ex-coloniaux. On voit ce qui se passe pour les roms.
Je suis Charlie, je suis athée, je crois que les convictions absolues, exclusives, intégristes, fussent-elles laïques ou religieuses, portent en elles la pensée totalitaire. Mais je crois aussi que les musulmans sont comme moi, dans leur très grande majorité, des gens qui désirent que l’État, le curé, l’imam, le rabbin, la Mouvement laîque de langue française, en dehors de quelques prêches bien sentis, nous fichent carrément la paix.

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