La guerre au terrorisme, un échec stratégique et moral

Vingt ans après le matin tragique du 11 septembre 2001, la stratégie guerrière employée pour lutter contre le terrorisme n’a engendré que le chaos, l’instabilité et des dizaines de milliers de morts. Comment repenser le recours à la violence légitime ?

Illustration : Catherine Gauthier pour L'actualité

L’auteur est professeur de sciences politiques à l’Université Nazarbayev, au Kazakhstan. Il a écrit L’Occident face au terrorisme : Regards critiques sur 20 ans de lutte contre le terrorisme (Presses de l’Université Laval, 2021).

Le monde a basculé dans une nouvelle réalité le matin tragique du 11 septembre 2001 lorsque quatre avions détournés par les hommes d’Oussama Ben Laden ont frappé le cœur de l’Amérique. L’Occident s’est alors engagé dans une lutte sans merci contre ce terrorisme d’une violence jusqu’alors inconnue.

Vingt ans après l’arrivée de forces spéciales de la CIA, le 26 septembre 2001, en Afghanistan, prélude au déploiement militaire et aux premiers bombardements du 7 octobre suivant dans le but de détrôner les talibans, principal soutien d’al-Qaïda, force est de constater que la réussite de cette guerre demeure bien relative.

Nul besoin d’être un politologue chevronné pour comprendre que, loin d’avoir atteint leurs objectifs, les guerres de grande envergure menées contre le terrorisme depuis le 11 septembre 2001 n’ont en rien éradiqué ce danger.

Au contraire, elles ont même conduit à l’émergence de nouvelles menaces. En tête, celle du groupe État islamique (ou Daech), conséquence directe de l’invasion de l’Irak en 2003, dont le but avoué était de renverser le régime de Saddam Hussein en raison de ses liens (jamais prouvés) avec al-Qaïda. L’instabilité politique provoquée par l’intervention militaire en Irak a plutôt labouré un terrain fertile pour le terrorisme.

Même situation en Afghanistan, où le retrait graduel des troupes américaines, qui devrait être terminé à temps pour le 20e anniversaire du 11 Septembre, représente un compromis pourri. Le probable retour des talibans à la tête de l’État, ceux-là mêmes qu’une coalition de pays, dont le Canada (au prix de 158 morts et à un coût financier estimé à 18,5 milliards de dollars en 2011 par le directeur parlementaire du budget), avait réussi à chasser du pouvoir dans le sillage des attentats, risque de réduire à néant, en quelques années, le peu de progrès réalisés dans la région en 20 ans.

Un constat au goût amer : outre les dépenses exorbitantes — plus de 800 milliards de dollars américains en Afghanistan et plus de 1 000 milliards pour la guerre en Irak —, les pertes de vies révèlent le caractère immoral de ces interventions.

Parmi les objectifs de ces guerres, il y avait celui de prévenir toute attaque future et d’empêcher la mort injustifiée de non-combattants, de civils innocents. Or, paradoxalement, le Watson Institute for International and Public Affairs, un centre de recherche interdisciplinaire de l’Université Brown, estimait en octobre 2019 qu’un peu plus de 43 000 civils avaient été tués en Afghanistan depuis l’automne 2001, alors qu’il y aurait eu 183 000 morts en Irak depuis l’intervention militaire américaine de 2003. Il s’agit là d’un transfert du risque des civils occidentaux vers les Afghans et les Irakiens, comme si les vies des premiers avaient plus de valeur que celles des seconds dans ces régions. Une position inacceptable d’un point de vue moral.

Voilà pourquoi certains, comme Noam Chomsky, considèrent que la lutte contre le terrorisme s’est révélée être elle-même une forme de terrorisme, c’est-à-dire qu’on a visé indistinctement des combattants et des non-combattants.

Des leçons doivent être tirées de ces graves échecs politiques et humanitaires, puisque le terrorisme ne disparaîtra jamais. Il faut éviter de reproduire les erreurs des 20 dernières années dans la lutte contre ces actes de violence.

La guerre, au sens propre du terme, contre les groupes terroristes, c’est-à-dire l’usage intentionnel d’une force armée par une mobilisation majeure de personnel militaire et le déploiement d’équipements à grande échelle, est un cul-de-sac stratégique. De plus, ce recours à des milliers de missiles et de soldats, ainsi que les destructions massives d’infrastructures de base qui découlent inévitablement de ces opérations, ouvre très souvent la porte à une violation des règles morales qui devraient encadrer les conflits, dont la plus importante demeure la nécessité de limiter la violence aux personnes qui ont le statut de combattant.  

Le problème, c’est que les substituts non violents de la guerre, efficaces parfois contre des États, le sont beaucoup moins contre des groupes terroristes en raison de leur nature déterritorialisée. Ces organisations n’ont que faire de perdre une quelconque reconnaissance diplomatique, une aide humanitaire promise, ou d’être privées de participation aux Jeux olympiques ou à la prochaine Coupe du monde de soccer. Face à ces réseaux, la guerre devient l’option par défaut.

Or, la guerre devrait toujours être un dernier recours, mais la vision actuelle de la violence politique ne propose pas de solution satisfaisante au problème du terrorisme contemporain. Le monde doit donc s’aventurer hors des sentiers battus pour affronter cette menace persistante. Il faut sortir du carcan tolstoïen d’un choix entre guerre et paix, et rien d’autre.

Les États doivent refuser cette opposition binaire et réfléchir à un ensemble de mesures proactives pour prévenir efficacement les attaques terroristes. Ces mesures dites « hors guerre », ou « solutions de rechange violentes à la guerre », usent de la violence avec retenue et se veulent une conception de la violence politique qui n’est ni totalement belliqueuse ni totalement pacifique. De plus, elles rassemblent des actions qui ne perdurent pas et qui ont une portée limitée.

La violence est une notion complexe qui englobe un large éventail d’interventions ne pouvant pas toutes être assimilées à la logique de la guerre. Une offensive musclée contre un État à l’aide de chars, de bombardiers, d’avions de chasse et de milliers de soldats d’infanterie constitue un acte de guerre. Nous ne pouvons toutefois pas en dire autant d’une attaque de drone, ou d’une cyberattaque dont le but consiste à pirater les comptes bancaires d’individus soupçonnés de financer des activités terroristes ou à détruire une infrastructure stratégique d’un État suspecté de collaborer avec un groupe terroriste (comme ce fut le cas avec le virus Stuxnet, qui a mis hors service, il y a une dizaine d’années, des centrifuges de la centrale nucléaire de Natanz, en Iran, qui produisait en secret de l’uranium enrichi). Idem pour une mission aérienne surprise réalisée par une troupe d’élite contre un camp d’entraînement d’une organisation terroriste dont l’objectif est de tuer le plus grand nombre de civils possible à Paris, Londres ou New York. Si la première attaque devrait être considérée comme un acte de violence injustifié, les autres actions peuvent quant à elles être perçues (à condition de satisfaire à certains critères, bien sûr) comme des recours légitimes à la violence, comme des solutions de rechange efficaces à la destruction à grande échelle associée à la guerre.

Si les intentions étaient nobles en Afghanistan (plus qu’en Irak, cela va de soi, c’est le moins qu’on puisse dire), les méthodes employées ont eu des résultats néanmoins catastrophiques. Voilà la raison pour laquelle les États engagés dans la lutte contre le terrorisme doivent adapter leurs moyens en conséquence, en ayant une vision plus nuancée de la violence nécessaire.

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.

« Les États doivent […] réfléchir à un ensemble de mesures proactives pour prévenir efficacement les attaques terroristes. Ces mesures dites “hors guerre” ou “solutions de rechange violentes à la guerre” usent de la violence avec retenue et se veulent une conception de la violence politique qui n’est ni totalement belliqueuse ni totalement pacifique ».

L’auteur de l’article ne gratte que la surface du problème en essayant de trouver une solution de compromis entre le lance-grenade et le tire-pois. Ces États dont il fait mention devraient avant tout se pencher sur le rôle qu’ils ont pu jouer dans la création de groupes terroristes. Ça, c’est une mesure proactive !

Répondre

Moins de deux semaines après la parution de cet article, les Talibans reprenaient le contrôle de l’Afghanistan alors que l’armée afghane entraînée à grands frais par les Canadiens et les Américains s’effondrait. Les Occidentaux ont semé le vent en Afghanistan, ils récoltent maintenant la tempête et ce sont les Afghans et surtout les Afghanes qui vont en payer le prix.

Répondre