La hausse des taux d’intérêt plane au-dessus de la Maison-Blanche

Le président de la Fed devra décider s’il entame un cycle haussier de son taux directeur. Sa réflexion suscite de l’intérêt dans l’entourage de Joe Biden, car le résultat pourrait avoir des effets politiques considérables.

Jerome «Jay » Powell, grand patron de la Réserve fédérale américaine. Photo : Andrew Harnik / La Presse canadienne / ABC Vector / Getty Images / Montage : L'actualité

L’auteur est chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand, où ses travaux se concentrent sur l’étude et l’analyse de la politique américaine.

Le choix de Joe Biden pour diriger la Réserve fédérale américaine (la « Fed », l’équivalent américain de la Banque du Canada), annoncé le 22 novembre dernier, s’avère peut-être la nomination la plus importante pour l’avenir de sa présidence et pour sa place dans l’histoire.

Jerome « Jay » Powell, d’abord nommé à ce poste par Donald Trump en 2017, s’est vu offrir par le président actuel d’être reconduit pour un second mandat de quatre ans. À moins d’une improbable surprise au Sénat, où sa nomination doit être entérinée, Jay Powell se retrouvera rapidement face à une décision fondamentale : doit-il hausser ou non le taux directeur de la Fed ?

Lors de son témoignage devant le Sénat le 1er décembre dernier, Powell a déclaré ce qui paraissait déjà évident pour bon nombre d’observateurs ordinaires : l’inflation des derniers mois n’est sans doute pas « transitoire », elle ne semble pas près de disparaître. Dans un premier temps, la Fed doit envisager à très court terme de ralentir son achat d’obligations, un exercice financier qui a pour conséquence d’injecter des milliards de dollars dans l’économie. En quelques semaines au printemps 2020, la banque centrale américaine a plus que doublé son total d’actifs en obligations, qui avait déjà triplé au cours de la décennie précédente.

Cette manière de stimuler l’économie était appropriée après les premiers confinements liés à la pandémie, mais la Réserve fédérale songe désormais, avec la surchauffe dans plusieurs secteurs économiques, à lever le pied.

La seconde question

Mais la question la plus épineuse et qui aura le plus de conséquences pour les Américains est celle des taux d’intérêt. Sur ce front aussi, la Fed a consenti, dans les derniers mois et les dernières années, un effort historique de stimulation économique — gardant son taux directeur au niveau plancher de 0 % à 0,5 % depuis mars 2020. La moyenne des taux au cours des 40 dernières années est de plus de 5 %.

Mais la plus forte inflation en 40 ans, qui a cours présentement au pays, devrait normalement conduire à une hausse du taux directeur, et donc des taux d’intérêt pour les consommateurs.  

Lors de la dernière période d’inflation soutenue, à la fin des années 1970 et au début des années 1980, c’est l’un des prédécesseurs de Powell, Paul Volcker, qui était arrivé à la rescousse en faisant passer le taux directeur de la Fed de 5 % à 14 %. Des taux hypothécaires de plus de 20 % étaient courants.

La hausse vertigineuse avait certes contribué à la vilaine récession de 1981-1982, de laquelle les États-Unis étaient toutefois sortis plus forts — avec une solide croissance de l’économie, un faible taux de chômage et une inflation matée. Deux ans plus tard, en 1984, le président sortant, Ronald Reagan, était réélu dans l’un des plus importants balayages électoraux de l’histoire américaine, raflant 49 États sur 50, particulièrement grâce à un discours dans lequel il s’enorgueillissait d’avoir remis l’Amérique sur pied.

Jay Powell aura de la difficulté à arriver en sauveur sur son cheval blanc pour le président en poste, comme Paul Volcker l’a fait il y a 40 ans. Car le contexte n’a rien de « normal ».

En effet, la nature unique de la situation économique actuelle dépend des restrictions sanitaires, des obligations vaccinales ou encore du contrôle des frontières. Les plus récents chiffres sur l’emploi, dévoilés le 3 décembre, étaient d’ailleurs nettement sous les attentes. Cela peut ralentir les ardeurs des partisans d’un resserrement monétaire, en raison des doutes sur la solidité réelle de l’économie dans un tel contexte.

C’est pour ces raisons, du moins en partie, que la Banque d’Angleterre résiste encore à l’augmentation de son taux directeur, à la surprise de plusieurs investisseurs le mois dernier, ce qui contribue à une nouvelle hésitation en ce sens ce mois-ci.

Et il y a l’éléphant dans la pièce : la dette. Si, en 1981, la dette nationale s’élevait à un peu moins de 1 000 milliards de dollars, elle atteint en 2021 près de 30 000 milliards. En 1981, le ratio dette/PIB était de 30 %. Il est maintenant de… 130 %. Et qui dit hausse des taux d’intérêt dit, évidemment, augmentation des paiements sur la dette. La marge de manœuvre de Jay Powell est donc limitée.

Les répercussions électorales pour le président Biden sont, comme le démontraient encore des résultats de groupes de discussion publiés dans le New York Times le lendemain de la comparution de Powell devant le Sénat, somme toute considérables : l’économie, particulièrement la hausse des prix à la consommation, demeure la préoccupation numéro un des Américains.

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