La jeunesse espagnole sacrifiée ?

Ce n’est pas un hasard si le mouvement international des « indignés » est né en Espagne. Comme l’a constaté sur place notre journaliste, nulle part ailleurs en Occident les craintes des jeunes ne sont plus justifiées que dans ce pays, où 45 % d’entre eux sont au chômage…

Ce n’est pas un hasard si le mouvement international des « indignés » est né en
Photo : P. Serinelli / PC

Certains montrent des talents de tribuns, d’autres surmontent une gêne évidente et parlent d’une voix tremblotante. Assis en cercle dans une rue piétonne du centre de la capitale espagnole, une cinquantaine de Madrilènes débattent fiévreusement de politique, sous le regard curieux de quelques passants.

« On s’imagine qu’on n’a pas de pouvoir, mais c’est faux, on peut changer les choses ! » lance un des membres de l’assemblée, majoritairement composée de jeunes.

En cette chaude soirée d’automne, ces « indignés » ont répondu à l’appel du groupe ¡ Democracia real YA ! (une vraie démocratie maintenant), un des collectifs à l’origine des manifestations monstres du printemps dernier contre les mesures d’austérité en Espagne.

Pendant trois heures, ils prendront tour à tour la parole, parfois aidés d’un porte-voix. « Nous avons modifié la carte humaine du monde ! » clame une étudiante, qui revendique fièrement pour son pays la paternité du récent mouvement de protestation international contre les excès de la haute finance. Après tout, c’est à quelques pas d’ici, le 15 mai dernier, sur la place historique de la Puerta del Sol, qu’est né le mouvement des indignés, précurseur du mouvement Occupons Wall Street et des manifestations du 15 octobre dans une centaine de pays.

Ce n’est pas un hasard si le ber­ceau de la révolte se trouve en Espagne. Nulle part en Occident les craintes des jeunes ne sont plus palpables que dans ce pays, où le taux de chômage chez les moins de 25 ans aptes au travail atteint le chiffre astronomique de 45 %.

Ayant vu leur niveau de vie propulsé vers le haut grâce à leur entrée dans la zone euro et à un boum sans précédent dans le secteur de la construction au début des années 2000, les Espagnols en étaient venus à se sentir aussi riches que leurs voisins français. Mais la crise financière de 2008 a crevé la bulle immobilière et a rapidement tari les sources de capitaux étrangers qui avaient soutenu ce boum.

À Madrid, Barcelone, Valence et dans les autres grandes villes du pays, des milliers d’obras nuevas (constructions neuves) bâties avant la crise ne trouvent toujours pas preneur, au grand désarroi des entrepreneurs, souvent acculés à la faillite.

D’abord confinée au secteur de la construction, la crise a vite contaminé les autres pans de l’économie. Le taux de chômage dans l’ensemble de la population a presque triplé en cinq ans, pour dépasser le seuil des 20 %. Chaque semaine, d’un bout à l’autre du pays, des centaines de familles sont évincées de leur logement ou de leur propriété, incapables de payer leur loyer ou de rembourser leur emprunt hypothécaire.

La nuit tombée, les jeunes envahissent encore les innombrables bars à tapas des villes. Mais le cœur n’est plus vraiment à la fête. Beaucoup ont dû retourner vivre chez leurs parents, faute d’emploi ou de salaire décent. D’autres, comme le Barcelonais Diego Siles, 25 ans, se demandent s’ils ont encore un avenir sur leur terre natale. Malgré des études en marketing et en commerce électronique ainsi qu’une expérience de travail aux États-Unis et en Irlande, ce natif de Valence n’est pas encore parvenu à dénicher un boulot depuis son retour au pays, il y a un an. « Si je n’en trouve pas un d’ici six mois, je pars à l’étranger », dit-il d’un ton dépité, en replaçant ses fines lunettes de style moderne. Il est loin d’être le seul dans sa situation. Selon un sondage effectué pour le quotidien madrilène El Païs, 80 % des jeunes Espagnols songent à quitter le pays.

Plutôt que d’engager de nouvelles dépenses pour contrer les effets de la crise, comme l’ont fait le Canada et les États-Unis, le gouvernement espagnol a sabré massivement ses dépenses sous la pression de l’Union européenne et des marchés finan­ciers, inquiets de la lourdeur de la dette du pays. Des milliers de fonctionnaires ont été mis à pied et tous les employés de l’État ont vu leur salaire être amputé de 5 %.

De nombreux Espagnols ne l’ont pas digéré. « Nos gouver­nements ont donné des sub­ventions représentant des milliards d’euros aux banques pour sortir de la crise, mais ils font des coupes dans l’éducation et la santé ! » s’insurge Maria Maldivia, professeure de danse dans la quarantaine. « S’il faut réduire la dette, pourquoi ne pas viser l’armée ou les allocations des politiciens ? »

Ce sont ces mesures d’austérité qui ont convaincu Maria Maldivia d’aller manifester en compagnie de dizaines de milliers d’autres Madrilènes, le 15 mai dernier, sur la place de la Puerta del Sol, au cœur de la capitale espagnole.

À la fin de la manif, des milliers de personnes ont décidé de rester sur les lieux et d’établir un campement. Le mouvement du « 15-M » était né.

L’audace des campeurs a frappé l’imaginaire et fait des émules dans des dizaines d’autres villes, ailleurs au pays comme à l’étranger.

« La Puerta del Sol, c’est notre place Tahrir », dit Esther Vivas, membre du Centre d’études sur les mouvements sociaux de l’Université Pompeu Fabra, à Barcelone. « La révolte dans le monde arabe nous a donné espoir, la confiance que les choses peuvent changer », ajoute-t-elle, attablée dans un café du centre de la ville. « La rue peut être un instrument de lutte. »

Souvent interviewée par les grands médias espagnols, Esther Vivas ne cache pas ses sympathies pour la gauche – elle entretient d’ailleurs des liens avec Québec solidaire, qui l’a déjà invitée à participer à des ateliers de réflexion. Selon elle, le mouvement des indignés a eu un effet libérateur pour les Espagnols. « Malgré la fin de la dictature militaire, il y a 36 ans, beaucoup de gens se sentaient encore muselés. »

Les organisateurs eux-mêmes ont été surpris par la vigueur du mouvement qu’ils ont lancé. « On ne s’attendait pas à ça », reconnaît Flavia Lopez, 32 ans, une des responsables des manifestations sur la plaça de Catalunya, à Barcelone, qui ont réuni 100 000 personnes en mai et près de 80 000 en octobre. « Ce mouvement est le catalyseur d’un profond malaise social, souligne-t-elle. Jamais je n’ai vu autant de personnes parler de droits sociaux, de logement, de santé. Quand des milliers de gens se soulèvent, ça donne une force incroyable. On dit souvent que les jeunes ne sont pas politisés, mais ce mouvement prouve le contraire. »

Vers la mi-juin, après un mois d’occupation, les « campeurs » de Madrid ont déserté la Puerta del Sol. Mais le mouvement ne s’est pas éteint pour autant.

Aux quatre coins du pays, des indignés ont mis sur pied des groupes de discussion pour débattre sur la place publique de sujets comme les finances publiques ou le logement social. Pour le plus grand plaisir du Madrilène José Maldonado, devenu un habitué de ces assemblées. « Ce mouvement est merveilleux, dit ce sexagénaire, séduit par la fougue de ses jeunes compatriotes. Pour une fois, les gens se sentent responsables, écoutés, importants. »

Mais tous ne partagent pas son enthousiasme.

Professeur de géographie à l’Université de Barcelone, Quim Bonastra, 37 ans, a participé à plusieurs de ces assemblées citoyennes. Et il a vite déchanté, déçu par le manque d’idées nouvelles et d’expertise. « Les gens se contentent souvent de généralités, de phrases creuses, observe-t-il. Lors d’une commission sur les infrastructures, j’ai vu certains de mes étudiants prendre la parole, même s’ils ne connaissaient rien sur ce sujet ! Tout le monde ne peut pas donner son avis sur tout et n’importe quoi. Je suis géographe et je n’irais pas me prononcer sur l’avenir de la médecine, par exemple. »

En Espagne, les journaux répètent souvent que les jeunes sont la génération la plus qualifiée de l’histoire du pays. Quim Bonastra n’est pas d’accord. « Oui, les jeunes ont des diplômes universitaires, mais ils ont souvent eu ces titres avec bien peu d’efforts », dit-il. Ce père de deux jeunes enfants a dû attendre la mi-trentaine avant d’obtenir un poste de professeur, et pour y parvenir, il a fait de longues études postdoctorales tout en cumulant de petits boulots. Il détecte une certaine paresse chez ses étudiants. « À 20 ans, sans expérience de travail, tu ne peux pas te plaindre de ne pas décrocher tout de suite un emploi de rêve… »

Le jeune Barcelonais Diego Siles émet aussi des réserves sur le mouvement des indignés. « Au-delà des beaux discours, il manque un côté pratique, dit-il. Protester, c’est bien, au début. Mais ça mène où ? » Il cite la célèbre phrase lancée il y a 50 ans par le président des États-Unis John F. Kennedy : « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays. » Dans son minuscule appartement, il a griffonné sur un papillon collé sur l’écran de son ordinateur quelques maximes qui lui servent de consignes de vie. En tête de liste : « Ne vis pas en victime. » « En Espagne, dit-il en soupirant, on a trop souvent une attitude de victime. On manque d’esprit d’entreprise. »

Puis, Diego Siles marque une pause. Il se demande s’il n’est pas trop dur envers le mouvement des indignés, qui a tout de même beaucoup de mérite, précise-t-il. « Ça montre au gouvernement et au monde que nous ne restons pas assis à ne rien faire pendant qu’on décide de notre avenir à notre place. »