La main verte de Dieu

Conservateur et pro-Bush, le révérend Richard Cizik s’est transformé en leader improbable de la lutte pour l’environnement aux États-Unis.

Et Dieu créa l’écologie. La Bible ne l’affirme pas en termes aussi explicites. Mais Richard Cizik, évangélique américain de 54 ans, y a recensé de nombreux passages qui confortent sa thèse environnementale. «Dans la Genèse, chapitre 2, verset 15, Dieu nous demande de servir la Terre et de la protéger», affirme-t-il en paraphrasant les Écritures.

À travers le bruit confus de la torréfaction du café, dans un Starbucks de Manhattan, Richard Cizik guide son interlocuteur sur un terrain où l’on ne s’attendrait pas à rencontrer un évangélique conservateur: la défense de l’environnement.

Quand il parle, le révérend, père de deux adolescents, n’a pas cette exaltation à fleur de peau qui caractérise de nombreux gardiens télévisés de la morale chrétienne fondamentaliste aux États-Unis. Calme, pondéré, Richard Cizik n’a pas besoin d’élever la voix, il sait qu’il sera entendu: il est vice-président de l’Association nationale des évangéliques, le plus puissant lobby chrétien aux États-Unis, qui regroupe 45 000 églises et compte 30 millions de membres.

L’homme à la silhouette longiligne a pris la tête d’un mouvement de chrétiens fondamentalistes qui ont décidé de rompre leur traditionnelle alliance avec George Bush, le président républicain, pour tenter de sensibiliser les Américains au réchauffement climatique. Aux États-Unis, premier pollueur de la planète, les choses sont d’ailleurs en train de bouger. Agacée par le désintérêt de la Maison-Blanche envers l’environnement, la nouvelle majorité démocrate au Congrès compte faire passer cette année une loi pour limiter les émissions de GES.

L’effet Al Gore est indéniable. Avec son documentaire Une vérité qui dérange (An Inconvenient Truth, gagnant d’un Oscar en 2007), l’ancien vice-président a interpellé les Américains sur l’état de la planète. Mais son influence s’est surtout fait sentir dans les grandes villes, car l’«Amérique rouge» — républicaine et conservatrice — préfère écouter son pasteur.

C’est là qu’intervient Richard Cizik. Plus de 70 millions d’Américains se considèrent en effet comme des évangéliques, qui suivent la Bible à la lettre. Lors des deux dernières élections présidentielles, en 2000 et 2004, ces adeptes du courant dominant du protestantisme conservateur, opposés à l’avortement et à la recherche sur les cellules souches, ont plébiscité George Bush à près de 80%. Une brèche s’est pourtant brutalement ouverte le 7 novembre 2006. Désabusés par la politique irakienne du président, de nombreux évangéliques ont voté démocrate aux élections de mi-mandat, contribuant à faire basculer le pouvoir au Congrès. Richard Cizik tient là son public cible. Son homélie écologiste a une idée-force: le creation care, littéralement «soin de la création», qu’il a prêché l’année dernière aux quatre coins des États-Unis.

Le pasteur apparaît aussi dans The Great Warming (le grand réchauffement), documentaire de Stonehaven Productions consacré au réchauffement climatique et sorti aux États-Unis seulement en 2006. Karen Coshof, créatrice et productrice du film, a réuni depuis son bureau de Montréal des évangéliques, scientifiques et politiciens américains ainsi que des stars, dont la chanteuse Alanis Morissette et l’acteur Keanu Reeves, aussi narrateurs du film. Après une série sur le réchauffement climatique diffusée en 2004 et 2005 sur les chaînes Canal D, Discovery et PBS, Stonehaven s’est lancée dans ce film de quatre millions de dollars spécialement conçu pour les États-Unis. «Notre but est de mettre la question du réchauffement climatique au cœur des élections présidentielles américaines de 2008, explique Karen Coshof. L’initiative est canadienne, mais elle vise les États-Unis, car c’est là que le changement doit se produire.»

La collaboration entre la maison de production montréalaise et les chrétiens fondamentalistes est stratégique. «Michael Taylor, le réalisateur, a découvert il y a un an et demi l’émergence d’un mouvement évangélique préoccupé par le réchauffement climatique, poursuit la productrice. Si nous voulions parler à tous les Américains, il fallait inclure les évangéliques. J’ai contacté [le révérend] Richard Cizik, qui a aussitôt accepté d’être dans le film.»

En janvier dernier, Richard Cizik a conclu une alliance de circonstance avec des scientifiques américains, dont Calvin DeWitt, cofondateur de l’Evangelical Environmental Network, regroupement évangélique de défense de l’environnement, et E.O. Wilson, biologiste renommé, pour lutter contre le réchauffement climatique. «Je crois que Dieu a créé l’homme, dit Richard Cizik. Et E.O. Wilson croit, lui, en l’évolution. Cela ne nous empêche pas de nous entendre sur le fait qu’il faut sauver la planète.»

Plusieurs révérends proches de la Maison-Blanche, comme James Dobson ou Charles Colson, se sont insurgés contre la démarche de Cizik. Pour la contrer, ils se sont regroupés sous l’étendard de l’Interfaith Stewardship Alliance. Ce mouvement, qui se nourrit de la méfiance des chrétiens fondamentalistes envers la science, voit dans le réchauffement de la planète un cycle climatique normal et rejette toute politique écologique.

Richard Cizik pèse ses mots quand il parle de ses détracteurs. Le pasteur lance d’abord «droite dure», se reprend et sourit. «Ces gens restent dans leur coin et ne parlent qu’entre eux. Il faut les faire sortir de là. Certaines personnes sont tellement peu enclines à considérer de nouvelles idées qu’on les dirait mortes. La défense de l’environnement est une nouvelle idée chez les évangéliques. Elle nous divise, mais il faut agir. C’est une question de morale», dit Richard Cizik.

À l’image de sa reconversion religieuse (il était croyant, mais n’appliquait pas la Bible à la lettre), sa conversion écologique est survenue sur le tard. Le révérend raconte avoir été bouleversé, il y a cinq ans, par un exposé de John Houghton, un scientifique chrétien évangélique, lors d’une conférence faisant le point sur le réchauffement climatique, à Oxford, en Grande-Bretagne.

De retour aux États-Unis, Richard Cizik se lance dans une croisade pour la planète. Il vend sa maison mobile et remplace ses deux voitures par des véhicules hybrides. Il s’est récemment soumis à un test médical pour détecter les substances toxiques présentes dans son organisme. «J’avais un niveau élevé de mercure, glisse-t-il sur le ton de la confidence. Mon but est d’inciter 25 révérends à faire de même pour qu’ils puissent prendre conscience de la menace que constitue la pollution sur notre corps.»

Richard Cizik rêve d’une religion qui montrerait l’exemple. Il sort de la poche intérieure de son veston un bout de papier, sur lequel sont griffonnés quelques chiffres: «Si les 300 000 maisons de culte aux États-Unis réduisaient leur consommation d’énergie de 25%, elles économiseraient au total 500 millions de dollars américains et cinq millions de tonnes de CO2, soit l’équivalent de la pollution émise par un million de voitures par an.»

Ce militant de l’écologie soutient le protocole de Kyoto sur les réductions d’émissions de GES. La Maison-Blanche a beau avoir de nouveau rejeté, début février, toute politique allant dans ce sens, le pasteur croit en sa capacité de convaincre son gouvernement dans les mois qui viennent. «L’année dernière, le président Bush a déclaré que nous étions dépendants du pétrole étranger, dit-il. Cette année, il a reconnu la réalité du réchauffement climatique. Si nous lui proposons une bonne loi sur l’environnement, George Bush la signera, car c’est un politicien.»

Républicain de toujours, Richard Cizik n’exclut pas de faire faux bond à son parti si le candidat conservateur à la présidentielle, l’année prochaine, ne s’engage pas à défendre l’environnement. Ces derniers mois, il a rencontré les sénateurs démocrates Hillary Clinton et Barack Obama ainsi que le républicain John McCain. Les prétendants à la Maison-Blanche ont tous fait le même calcul: Cizik, 45 000 églises, 30 millions de membres. Richard Cizik assure pour sa part qu’il sera «aux côtés de tous ceux qui prendront les bonnes décisions pour la création». En cette période préélectorale, il a lui aussi fait ses calculs pour remplir sa mission.

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