La montée belliqueuse de la Chine

Entrevue avec John Mearsheimer, professeur de relations internationales à l’Université de Chicago.

Photo: STR/AFP/Getty Images
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Si sa croissance économique continue sur sa lancée, la montée en puissance de la Chine sera très certainement le développement géopolitique le plus déterminant du XXIe siècle. Et pour ses voisins asiatiques, les États-Unis et ses alliés, ce n’est pas une bonne nouvelle, assure John Mearsheimer, professeur de relations internationales à l’Université de Chicago.

D’ici 20 ou 30 ans, croit-il, c’est non seulement l’Asie qui risque d’être sous l’emprise de la Chine, mais le monde entier. L’ascension de ce géant de 1,35 milliard d’humains pourra difficilement se faire sans friction avec ses voisins ou avec les États-Unis, dont il contestera le titre de superpuissance. La guerre ne peut pas être exclue du scénario.

M. Mearsheimer était de passage au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM) cette semaine. L’actualité l’a rencontré.

Pourquoi selon vous la Chine ne peut pas monter en puissance de façon pacifique?

Je crois que si la Chine monte en puissance, elle tentera de dominer l’Asie de la même façon que les États-Unis ont dominé l’hémisphère occidental [les Amériques]. Les États très puissants dominent généralement leur région afin d’éliminer toute menace à leur sécurité dans leur arrière-cour. Alors Pékin risque fort de pousser les Américains aussi loin que possible hors de la région Asie-Pacifique et de dominer ses voisins. Cela ne signifie pas qu’il tentera de conquérir leur territoire, mais il sera certainement dans une position propice pour faire la loi.

En même temps, les États-Unis et les voisins de la Chine tenteront avec force de la contenir. Ceux-ci ne veulent pas qu’elle devienne la puissance dominante dans la région. Ces intérêts conflictuels risquent fort de mener à une intense compétition sécuritaire… avec une possibilité réelle de guerre.

Il y a, en plus, deux raisons d’être pessimiste. Tout d’abord, la Chine est clairement une puissance révisionniste : elle veut le retour de Taïwan et des îles Senkaku/Diaoyudao [disputées par le Japon] dans son giron; elle veut dominer la mer de Chine méridionale; et elle réclame sa souveraineté sur des territoires frontaliers avec l’Inde et le Bhoutan. La Chine cherche activement à modifier le statu quo à son avantage.

L’autre raison est le nationalisme chinois. Les Chinois ont le profond sentiment d’avoir été victimes des grandes puissances tels le Japon et les États-Unis par le passé. Cela nourrit fortement leur nationalisme. Si une crise survenait, celui-ci pourrait l’alimenter et la mener au conflit ouvert.

Vous affirmez d’ailleurs dans la plus récente édition de votre ouvrage The Tragedy of Great Power Politics que les risques qu’une guerre éclate avec la Chine seront plus élevés qu’avec l’Union soviétique pendant la guerre froide. Pourquoi?

Car les situations géopolitiques sont très différentes. S’il était si peu probable que la guerre éclate entre les États-Unis et l’Union soviétique, c’est d’abord parce qu’il y avait un point central : il était au cœur de l’Europe. L’URSS et ses alliés avaient également une quantité gigantesque de divisions blindées et d’armes nucléaires positionnées sur leur territoire, et les États-Unis et leurs alliés en avaient eux aussi de leur côté. Si le conflit éclatait, c’était la troisième guerre mondiale. Or avec des arsenaux si imposants pointés sur un tel lieu, personne ne voulait de cette guerre. Les conséquences auraient été trop dévastatrices. Plus les conséquences d’une guerre sont graves, moins les protagonistes sont enclins à la déclencher.

La situation en Asie est très différente, notamment en raison de sa géographie : il n’y a pas de point central. Lorsqu’on parle d’une éventuelle guerre en Asie, c’est à propos de Taïwan, de la mer de Chine méridionale, de petites îles, de bouts de frontières et de la péninsule coréenne. Ces guerres seraient donc d’une ampleur plus faible et qui n’a rien à voir avec ce qu’un conflit ouvert pendant la guerre froide aurait été. Cela rend la guerre plus plausible dans la région asiatique.

Comment se déroulerait, étape par étape, la montée de la Chine?

Normalement, une grande puissance établit d’abord son hégémonie dans sa région, puis procède ensuite sur la scène mondiale, telle une superpuissance — soit une grande puissance capable de projeter sa puissance militaire dans d’autres régions du monde, comme les États-Unis aujourd’hui. Je crois que la Chine suivra ce chemin. Mais pour l’heure, elle est une grande puissance qui doit encore assoir son hégémonie en Asie et qui dispose de capacités militaires trop faibles pour pouvoir projeter sa puissance à l’extérieur de l’Asie.

Les voisins immédiats de la Chine partagent d’ailleurs cette lecture. À preuve, presque toutes les escarmouches territoriales impliquant la Chine de la dernière décennie ont été provoquées par ses voisins. Rarement par Pékin. Selon moi, ces pays ont agi de la sorte, car ils ont intérêt à résoudre aujourd’hui leurs différends avec la Chine et non dans 10 ou 20 ans. La Chine sera alors trop puissante et en bien meilleure position pour dicter les termes d’une entente finale.

Sur la scène internationale, vous affirmez dans votre ouvrage que deux régions seront névralgiques pour la Chine : le golfe Persique et l’hémisphère occidental. Pourquoi?

On peut s’attendre à une compétition très intense entre les États-Unis et la Chine dans le golfe Persique. La Chine en tire déjà une bonne partie de son pétrole et devrait en importer encore davantage dans l’avenir, ce qui en fait une zone d’importance stratégique pour Pékin. Elle tentera également de sécuriser les lignes de transport de ce pétrole jusqu’au pays. Évidemment, les États-Unis, jaloux de leurs intérêts, ne seront pas heureux de voir l’influence de la Chine croître dans cette région, qu’ils considèrent aussi comme stratégique.

On voit notamment cette rivalité prendre place en Iran, où la Chine tire beaucoup de son pétrole. D’ailleurs, la politique américaine envers Téhéran est remarquablement insensée, car elle pousse l’Iran dans les bras de la Chine. Si Washington continue de jouer dur avec l’Iran [notamment en appliquant des sanctions], Téhéran aura de plus en plus intérêt à se trouver des alliés… ce qui est exactement ce que la Chine cherche dans le golfe Persique! Tout cela n’est pas dans l’intérêt de Washington, qui devrait plutôt faire tout ce qu’il peut pour améliorer ses relations avec Téhéran.

Quant à l’hémisphère occidental, Pékin a tout intérêt à ce que Washington doive concentrer ses efforts sur cette région et non sur l’Asie. La plupart des Américains oublient souvent que si leur pays est libre de se promener partout dans le monde et de mettre son nez dans les affaires des autres, c’est parce qu’il n’existe à peu près aucune menace à sa sécurité dans son arrière-cour. Le Canada, le Mexique, le Guatemala, le Brésil…  aucun de ces pays n’est une réelle menace. La Chine a donc intérêt à miner la sécurité des États-Unis en causant des ennuis dans cette région. Dans cet esprit, Pékin sera fortement incité à forger des liens avec le Mexique et le Canada, notamment. Pas tant pour menacer directement la sécurité des États-Unis que pour les forcer à concentrer leur attention sur leur voisinage. Alors si le Canada décidait de développer des relations étroites avec la Chine, ça rendrait les Américains fous!

En 2011, l’administration Obama a dévoilé sa stratégie du «pivot vers l’Asie», qui consiste à redéployer des forces américaines dans la région Asie-Pacifique. Qu’en pensez-vous?

La raison principale derrière le «pivot» n’est pas la Chine en tant que telle, mais bien les alliés des États-Unis dans cette région. Le «pivot» envoie un signal aux alliés asiatiques de Washington que la puissance américaine sera présente et disponible en cas de besoin.

Ces pays asiatiques en étaient venus à voir les États-Unis comme un allié non fiable. Je pense ici surtout au Japon et à la Corée du Sud, qui sont très inquiets de la montée en puissance de Pékin. La Chine — et son allié nord-coréen — ont l’arme nucléaire, tandis qu’eux ne l’ont pas : ils dépendent du parapluie nucléaire américain. Or après le 11 septembre 2001, les Sud-coréens et les Japonais n’étaient plus rassurés par les décisions de Washington : les Américains étaient obsédés par le Moyen-Orient et le terrorisme.

Pour l’heure, les États-Unis devraient-ils traiter Pékin tel un partenaire ou un rival?

Washington commence à bâtir une stratégie d’endiguement (containment) et c’est ce qu’il doit faire. Mais sans précipiter les choses, afin de ne pas causer de conflit.

Il est impératif que les États-Unis contribuent à la mise sur pied d’une coalition pour contrebalancer l’essor de la Chine. Les pays voisins de la Chine ont d’ailleurs commencé à coopérer entre eux comme ils ne l’avaient jamais fait auparavant. Vous seriez surpris de voir combien la coopération militaire entre le Japon et l’Inde, par exemple, deux États qui craignent la montée de la Chine, s’est développée au cours des cinq dernières années.