La nouvelle guerre froide ?

L’invasion russe en Géorgie marque un tournant, dit le correspondant du New York Times Alan Cowell. L’Occident devra compter avec cette nouvelle Russie, riche, puissante et déterminée à prendre sa place.

Les 70 000 habitants d’Ossétie du Sud ont bien malgré eux volé la vedette aux Chinois le 8 août dernier. Ce jour-là, alors que s’ouvraient les Jeux olympiques de Pékin, la Géorgie lançait ses chars sur la capitale ossète. Le président géorgien espérait ainsi réaffirmer sa souveraineté sur cette minuscule république séparatiste et pro-russe. Mais c’était sans compter sur la vive réaction du Kremlin…

Le président russe, Dmitri Medvedev, n’a pas tardé à déployer ses troupes contre les forces géorgiennes. Après quelques jours de violents combats, celles-ci ont dû baisser pavillon. Elles ont aussi été évincées d’une autre république autoproclamée, l’Abkhazie. Du coup, le conflit a pris une dimension internationale. Car la Géorgie, candidate à l’entrée dans l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), jouit du soutien des États-Unis et des grands pays occidentaux. «  Nous sommes tous Géorgiens  », a même affirmé John McCain, candidat aux présidentielles américaines.

Si la fermeté de la riposte militaire russe en Géorgie a pris de court certains observateurs, ce n’est pas le cas d’Alan S. Cowell. Dans son livre sur l’empoisonnement d’un ancien agent du KGB à Londres, en 2006 (The Terminal Spy, éditions Broadway), Cowell analyse avec lucidité le climat politique de la nouvelle Russie. Selon ce correspondant du New York Times à Paris, les manœuvres en Géorgie sont une nouvelle preuve des efforts considérables que déploie Moscou pour restaurer son influence sur la scène mondiale.

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Aurait-on dû se douter de ce qui se tramait en Géorgie  ?

— Les signaux d’alarme étaient nombreux… Dès le début de la présidence de Poutine, en 2000, le pouvoir russe a fait savoir on ne peut plus clairement qu’il n’appréciait pas du tout les visées de l’OTAN dans son «  arrière-cour  » — les pays baltes, les anciens pays satellites de l’URSS, l’Ukraine et la Géorgie.

Le moment clé est survenu e n avril dernier, à l’occasion du sommet de l’OTAN à Bucarest, lorsque certains États membres de l’OTAN ont refusé d’ouvrir les portes de l’Alliance à l’Ukraine et à la Géorgie dans un proche avenir. La Russie en a profité pour déployer son armée en Géorgie et pourrait bien tenter d’installer un leader pro-Moscou à la tête de ce pays.

Vladimir Poutine a-t-il selon vous joué un rôle actif dans ces événements  ?

— Sans l’ombre d’un doute. Poutine se plaît dans le rôle de chef de guerre. Il s’agissait clairement d’une attaque réfléchie, minutieusement planifiée.

Ces manœuvres militaires, expliquez-vous dans votre livre, sont un outil de communication pour les Russes. Que tentent-ils de nous dire  ?

— Dans le cas de la Géorgie, leur message est clair  : «  La Géorgie doit cesser ses pourparlers en vue d’adhérer à l’OTAN  », disent-ils. «  Et l’Ukraine — un pays beaucoup plus gros — doit aussi faire une croix sur son désir de se joindre à l’Alliance atlantique.  » Les Russes ont atteint leurs objectifs. Ils ont attisé les craintes des membres européens de l’OTAN, qui, e n vertu de la clause de défense mutuelle et de solidarité, auraient dû voler au secours de la Géorgie si celle-ci avait été membre de l’Alliance. La situation en Géorgie est beaucoup trop volatile, désormais, pour que l’OTAN considère ce pays comme un allié.

Les Russes voulaient aussi démontrer que la soi-disant hégémonie américaine dans le monde n’était pas un parapluie à toute épreuve — elle n’a certes pas mis les Géorgiens à l’abri de la puissante armée russe.

Comment devraient réagir les pays occidentaux  ?

— Leurs choix sont limités. L’option militaire n’a jamais vraiment été envisagée. La Russie, par contre, a besoin de beaucoup de capitaux ainsi que de la technologie et de l’expertise occidentales. Elle doit éviter de miner la confiance des investisseurs étrangers. L’Occident pourrait envoyer un signal en bloquant les efforts de la Russie pour joindre l’Organisation mondiale du commerce, ou encore en excluant la Russie des réunions du G8. Mais il ne s’agirait que de gestes politiques. Il faut aussi affronter la réalité  : la Russie dispose de vastes ressources naturelles et énergétiques qui font d’elle un pays extrêmement riche et sûr de lui.

Comment les richesses pétrolières russes peuvent-elles influencer le cours des événements à venir  ?

— Un oléoduc transporte chaque jour un million de barils de pétrole de l’Azerbaïdjan à la Turquie en passant par la Géorgie. Il s’agit du seul pipeline en provenance de la mer Caspienne qui ne traverse pas la Russie. Les récents troubles en Géorgie indiquent qu’on ne peut pas exclure la Russie de la question de l’accès des pays occidentaux aux richesses pétrolières de la région caspienne. Mais il s’agit d’un équilibre délicat… La Russie ne dispose pas encore de la technologie ou des moyens financiers à long terme pour extraire le pétrole d’Asie centrale et du Kazakhstan. Dans cette optique, Moscou n’aiderait pas sa cause en s’engageant dans de longues campagnes militaires.

Les pays occidentaux ont-ils mal évalué le profond désir d’affirmation des Russes  ?

— Le sous-titre de mon livre fait référence à la «  nouvelle guerre froide  », ce qui m’a valu des railleries de la part de certains universitaires, qui trouvent que j’exagère. Je crois que les événements récents ont démontré qu’il y avait bel et bien une guerre froide… qui s’est rapidement transformée en «  guerre chaude  » pendant que l’Occident avait les yeux ailleurs.

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