La Nouvelle-Orléans, c’était il y a cinq ans…

L’ouragan Katrina n’a pas fini de hanter La Nouvelle-Orléans. Mais les deux tiers de la ville sont reconstruits et un nouveau maire redonne espoir à la population. Et ce n’est pas la marée noire au large des côtes qui va empêcher les gens de danser ! a constaté notre journaliste sur le terrain.

La Nouvelle-Orléans, c’était il y a cinq ans...
Photo : Eric Gay/AP/PC

La chaleur du Texas n’a pas suffi à réchauffer le cœur du vieux jazzman Jack Fine. « J’ai tout fait pour gar­der le moral, même jouer pour des cowboys dans une église », raconte avec nonchalance l’octogénaire, sa fidèle trompette à ses pieds. La Nouvelle-Orléans – sa « ville folle », comme il l’appelle avec affection – lui manquait trop. À peine un mois après l’avoir quittée, il a couru la retrouver.

Forcé à l’exil par l’ouragan Katrina, en 2005, comme tous les Néo-Orléanais à l’exception de quelques irréductibles, Jack Fine a retrouvé sa chérie dévastée. À l’instar de milliers de ses concitoyens, il a contribué à rebâtir la ville – dans son cas, en lui insufflant un peu de joie de vivre. Pendant quelques semaines, il s’est produit gratuitement dans une petite pizzéria sans électricité du Vieux Carré, le quartier français, relativement épargné par l’ouragan. « Je l’ai fait pour me remonter le moral. Et pour la ville », dit-il.

Cinq ans après Katrina, tout n’est pas revenu comme avant dans la « Big Easy », réputée pour sa musique, son côté festif et sa cuisine. La population n’est plus que de 375 000 habitants : un Néo-Orléanais sur cinq n’est pas rentré. Alors que 80 % du territoire a été inondé lorsque les digues ont cédé, près du tiers de la ville n’est toujours pas reconstruit. La pauvreté a chuté, mais c’est davantage parce que nombre de pauvres sont partis vivre ailleurs. Le loyer moyen, gonflé par une offre qui peine à suffire à la demande, a augmenté de 150 %. Et La Nouvelle-Orléans demeure la ville la plus violente des États-Unis – 52 meurtres pour 100 000 habitants en 2009, loin devant Detroit et Saint Louis (40 chacune). Pourtant, pourtant, « les bons temps ont recom­mencé à rouler » à La Nouvelle-Orléans, pour reprendre cette expression chère à ses habitants.

« Depuis le début de l’année, un vent d’optimisme souffle sur la ville », affirme Mark Schleifstein, journaliste au Times-Picayune et lauréat d’un prix Pulitzer pour ses reportages sur l’après-Katrina. Même la récente catastrophe de BP dans le golfe du Mexique, qui chamboule la vie des pêcheurs et des restaurateurs, ne semble pas venir à bout de cet optimisme qui fait vibrer la ville. Les gens semblent flotter depuis… la victoire des Saints de La Nouvelle-Orléans au Super Bowl de février dernier !

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LES RESTAURATEURS VOIENT NOIR


Après Katrina, les restaurateurs de La Nouvelle-Orléans, réputés pour leurs fruits de mer, doivent faire face à une autre catastrophe : les conséquences de la marée noire qui contamine le golfe du Mexique depuis le 20 avril.
Avec la production de crevettes et de crabes réduite des deux tiers et celle des huîtres amputée des trois quarts en Louisiane, les prix sur le marché peuvent gonfler jusqu’à 50 % chez certains distributeurs. Des chefs s’approvisionnent désormais au Texas, sur les côtes est et ouest des États-Unis, ou vont même au Canada pour trouver leurs fruits de mer. Un pis-aller. Au Pelican Club, restaurant fin du Vieux Carré, l’achalandage a chuté de 20 % en juillet. « Quand les crevettes ou les huîtres ont été pêchées il y a un ou deux jours, elles ne sont évidemment pas aussi fraîches que lorsqu’elles sont prises dans la journée », dit Richard Hughes, propriétaire et chef cuisinier.
Le moral est bas. « Je suis habituellement très optimiste », a déclaré au magazine Maclean’s Sal Sunseri, copropriétaire du plus ancien distributeur d’huîtres des États-Unis, P&J Oyster Company, qui a dû mettre à la porte la moitié de ses employés en juin. « Je crois en Dieu et aux miracles. Mais [même avec un miracle] on sait que ça prendra plus de 20 ans avant qu’on puisse recommencer nos activités de production. »
Certains restaurateurs ont retiré les fruits de mer des menus pour les servir sur demande seulement. Autre solution envisagée : remplacer les plats à base de fruits de mer par d’autres spécialités cajuns. Les brochettes de foies de poulet, par exemple. Un brin moins exotiques…

 

Dans la chaleur poisseuse d’un lundi soir, le jazz sort par toutes les portes de la rue Frenchmen, dans le Faubourg Marigny, peuplé d’artistes et situé à quelques pas du Vieux Carré. « Il a fallu trois ou quatre années avant que la scène musicale retrouve sa vigueur d’avant Katrina. Maintenant, les musiciens viennent de partout », dit Jack Fine.

À La Nouvelle-Orléans, la fête n’est jamais loin quand il y a de la musique. Dès 2006, les second lines ont recommencé petit à petit à sillonner les rues de certains quartiers le dimanche. Ces orchestres de cuivres et de percussions entraînent à leur suite une foule de fêtards qui dansent, trépignent, une bière ou un cocktail à la main, dans la plus pure tradition locale. Au tintamarre qui dure toute la journée se mêle l’orgie de paillettes et de plumes dont se parent les membres du cortège.

Depuis février dernier, de nouvelles couleurs sont apparues dans ce carnaval improvisé : le doré et le noir des Saints. Le logo de l’équipe est partout, sur des drapeaux accrochés aux porches des maisons, des chandails, des voitures, partout !

Équipe Cendrillon, les Saints ont émergé des bas-fonds du classement de la NFL, où ils croupissaient depuis leurs débuts, en 1967, pour remporter le Super Bowl. Cette victoire est d’autant plus significative pour les habitants de La Nouvelle-Orléans que le Superdome, où joue l’équipe, a été l’un des symboles les plus lugubres du passage de Katrina. Entre 20 000 et 30 000 personnes avaient dû y trouver refuge pendant une semaine. Six y ont perdu la vie.

La victoire triomphale des Saints a coïncidé avec l’élection tout aussi triomphale de Mitch Landrieu, premier maire blanc à la tête de La Nouvelle-Orléans depuis le départ de son père, en 1978. L’élec­tion de Landrieu, 50 ans, a mis fin au règne de Ray Nagin (2002-2010), devenu aux yeux des Néo-Orléanais l’incarnation de l’incompétence des pouvoirs publics dans la gestion de Katrina : retards dans l’aide d’urgence, mauvaise gestion des pro­grammes de secours, fonds insuffisants…

« Les citadins et les bénévoles ont fait l’essentiel de la reconstruction ! » dit Kristin Palmer, conseillère municipale élue en février, avec ce sourire qui contribue largement au good ol’ southern charm (le bon vieux charme du Sud).

« C’est impressionnant tout ce qu’on a fait en cinq ans, poursuit-elle. Surtout compte tenu du manque de leadership qui a régné à l’Hôtel de Ville, des mauvaises politiques concoctées à Baton Rouge [NDLR : la capitale de l’État] et par le gouvernement fédéral. »

Avant de se lancer en politique, Kristin Palmer a dirigé l’ONG Rebuilding Together New Orleans, qui a coordonné le travail de 12 000 bénévoles venus de partout au pays pour reconstruire des maisons détruites par Katrina.

Des milliers de bonnes âmes continuent d’affluer à La Nouvelle-Orléans. « Les besoins sont toujours criants », dit Vann Joines, directeur des relations publiques de Project Homecoming, une organisation presbytérienne vouée elle aussi à la reconstruction. « Nous avons reconstruit 120 maisons en trois ans, mais c’est loin d’être terminé. »

Il reste effectivement beaucoup à faire. Quelque 65 000 logements sont toujours à l’abandon. Le réseau de transport en commun n’est que l’ombre de lui-même et les rues sont défoncées.

Amelia Hains, son fils de 23 ans, Donald, et moi suons à grosses gouttes en décrassant le plancher de leur maison de deux étages. Comme plusieurs autres bénévoles avant moi, je suis venu leur prêter main-forte pendant une journée avec l’ONG Beacon of Hope. Un piano renversé a l’air incongru dans une des pièces délabrées. Des carcasses de lits et des chaises rouillées jonchent le sol. Donald, un grand gaillard afro-américain, monte trois marches d’un escabeau pour me montrer à quelle hauteur l’eau s’est élevée lorsque les digues municipales ont cédé. « Il y a eu 10 pieds [trois mètres] d’eau dans la maison pendant deux semaines. »

Gentilly, le quartier où ils habitent, dont certains coins se trouvent à trois mètres sous le niveau de la mer, est encore à moitié en ruine. Depuis cinq ans, les Hains vivent dans une roulotte achetée avec leurs dernières économies, stationnée dans leur cour arrière. « J’ai engagé un entrepreneur en construction avec l’argent que j’avais, mais il a fait la moitié du travail et je ne l’ai jamais revu », raconte Amelia, qui vit maintenant de l’aide sociale. La détresse des gens ne semble pas avoir freiné l’ardeur des arnaqueurs…

Si tant de maisons sont encore à l’abandon, c’est que nombre de familles pau­vres et de la classe moyenne ne disposent pas de moyens suffisants pour reconstruire. Dans Gentilly, par exemple, les maisons valent en moyenne 184 000 dollars, ce qui est souvent en deçà du coût des rénovations, explique Greg Rigamer, directeur de GCR & Associates, un cabinet de consultants très impliqué dans la planification urbaine et la reconstruction. L’aide publique est souvent trop faible pour combler le manque à gagner : le Road Home Program, fonds de 8,6 milliards destiné aux sinistrés, n’accorde en moyenne qu’entre 70 000 et 80 000 dollars…

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Quand les digues ont cédé, après le passage de Katrina, 57 % des maisons ont été inondées.
Au total, 71 % des résidences ont été endommagées en 2005.

(Crédit : Greater New Orleans Community Data Center adaptation of the USGS’ elevation data, New Orleans City Planning Commission’s neighborhood boundaries, andCensus TIGER streets and natural boundaries)

Près de la moitié de La Nouvelle-Orléans est située sous le niveau de la mer. Lorsque les digues ont cédé, ces zones ont été les premières inondées. Pourtant, la plupart des habitants ont décidé de reconstruire aux mêmes endroits (voir l’encadré « Un bouclier à 15 milliards », ci-dessous). « Quatre résidants de La Nouvelle-Orléans sur cinq y sont nés, un taux presque inégalé dans les autres grandes villes américaines. Ça explique le sentiment d’appartenance, dit Kristin Palmer. Et c’est pourquoi la question ne s’est jamais posée de savoir si nous allions reconstruire la ville ou non. »

Katrina a été l’occasion de recommencer à zéro, croit Beth Galante, directrice pour La Nouvelle-Orléans de Global Green USA, qui s’occupe entre autres de reconstruction verte dans le Lower Ninth Ward. Cette ONG a jusqu’ici bâti cinq maisons écologiques dans son chantier baptisé Holy Cross, aux abords du fleuve Mississippi. Les bâtiments écologiques, presque inexistants avant Katrina, se multiplient. Plus de 500 résidences sont en construction et des centaines d’autres sont en cours de rénovation, pour les rendre écolos.

« C’est la ville idéale pour la création : tout est à refaire. Des artistes arrivent de partout en ce moment », dit Kirsha Kaechele, commissaire d’expositions d’origine new-yorkaise et fondatrice de Life is Art Foundation / KKProjects, un organisme qui expose au grand air, en divers endroits de la ville, des œuvres contemporaines itinérantes.

L’élan de créativité qui anime La Nouvelle-Orléans s’étend à tous les quartiers. Dans le cossu et verdoyant Green District, épargné par Katrina, que traverse à petite vitesse le plus vieux tramway électrique au monde, Kirsha Kaechele participe à une initiative appelée Eiffel Society : pendant tout le mois de juin, des artistes américains et européens ont rénové un restaurant dont l’histoire n’est pas banale. Logé dans la tour Eiffel, à Paris, il fut démantelé dans les années 1980 et envoyé jusqu’à La Nouvelle-Orléans par conteneurs, où il a été reconstruit !

Cette Nouvelle-Orléans en reconstruction attire d’ailleurs nombre d’artistes chassés de New York ou de Los Angeles par le coût de la vie devenu exorbitant. C’est en outre cette effervescence qui a motivé le choix de la ville pour la tenue, en novembre 2008, de la plus importante biennale d’art contemporain aux États-Unis, Prospect.1. On y tiendra Prospect.2 en novembre 2011.

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UN BOUCLIER À 15 MILLIARDS


Si tout se déroule comme prévu, La Nouvelle-Orléans disposera en juin 2011 d’un tout nouveau mur de protection contre les tempêtes tropicales, qui s’étendra sur 3,2 km et s’élèvera à 10 m au-dessus du lac Borgne, à l’est de la ville. C’est entre autres par là qu’entre l’eau dans le Canal industriel, à l’origine d’une grande partie des inondations de 2005.
Ce mur de protection sera le plus vaste du genre sur la planète, tout comme la nouvelle station de pompage. Composée de 13 gigantesques pompes, celle-ci pourra aspirer l’eau qui s’infiltre dans la ville à un rythme de 600 000 litres par seconde — de quoi remplir le Superdome (le stade de football des Saints) en 30 minutes !
Ce bâtiment s’ajoutera aux 22 stations existantes, qui pompent ensemble 1,25 million de litres d’eau à la seconde. Ces stations, dont plusieurs sont tombées en panne lors des inondations d’août 2005, sont aussi consolidées par les ingénieurs de l’armée afin qu’elles puissent continuer de fonctionner lorsqu’elles seront soumises à des tempêtes de catégorie 5, comme Katrina.
Le réseau de digues et de murs contre les inondations, qui ceinture la ville sur 560 km, est quant à lui réparé et renforcé. Une cinquantaine de brèches dans les digues et les murs de protection, en 2005, avaient causé l’inondation de 80 % du territoire de la ville. Les protections sont donc surélevées de plusieurs mètres en certains endroits, et consolidées grâce notamment à des géotextiles perfectionnés. Le chantier de 15 milliards, commencé en 2005, est conçu par les ingénieurs de l’armée américaine.

 

 

La ville est aussi devenue la troisième en importance aux États-Unis, après Los Angeles et New York, pour les tournages de films, dont les récentes grandes productions The Expendables (Unité spéciale), de Sylvester Stallone, Bad Lieutenant : Port of Call New Orleans (Bad Lieutenant : Escale à La Nouvelle-Orléans), de Werner Herzog, et The Curious Case of Benjamin Button (L’étrange histoire de Benjamin Button), avec Brad Pitt.

La Nouvelle-Orléans mérite-t-elle encore son surnom de « Big Easy » ? « C’est plutôt la « Little Difficult » », dit en riant Robert Tannen, artiste multi­disci­pli­naire qui y est enraciné depuis 40 ans. « La Nouvelle-Orléans est comme cet amoureux difficile à vivre, mais dont vous ne pouvez vous passer », ajoute sa femme.