La nouvelle Russie

Religion, fierté nationale et boom pétrolier sont au cœur du renouveau en Russie. Mais la démocratie bat de l’aile. Et les Russes dans tout cela ?

En ce dimanche de l’Épiphanie, l’église Saint-Côme-et-Saint-Damien, à deux pas du Kremlin, est pleine à craquer. Une foule plutôt jeune, familiale, participe à la cérémonie de cette grande fête orthodoxe qui commémore le baptême de Jésus dans le Jourdain. On chante debout — on ne s’assoit pas dans les églises orthodoxes —, dans l’odeur d’encens et de la cire des cierges qui brûlent par centaines. Après la cérémonie, on rapportera à la maison des bouteilles d’une eau qui, bénie en ce jour particulier, est censée bien se conserver pendant l’année à venir.

Pendant ce temps, au Kremlin voisin, Vladimir Ier, dit Poutine, termine dans l’assentiment populaire un règne présidentiel de huit ans que n’assombrit pas l’ombre d’une opposition, presque éliminée du jeu politique. La Constitution lui interdisant un troisième mandat comme président, il s’est préparé une succession dans le rôle de premier ministre du futur président qu’il s’est choisi, Dmitri Medvedev. Candidat à la présidentielle du 2 mars, assuré de sa victoire, Medvedev apparaît chaque jour aux bulletins d’information d’une télévision d’État où les popes défilent presque aussi souvent que lui, en soutane noire sur laquelle tranche l’argent d’un grand crucifix.

Orthodoxie, pouvoir autoritaire et quasi héréditaire, nationalisme, la Russie d’aujourd’hui retrouve ses marques, pour le meilleur et pour le pire. Des marques étrangement familières à ceux qui connaissent un peu l’histoire de ce pays. Car ce mélange de pouvoir vertical et non partagé (voir « La verticale du pouvoir »), de connivence religieuse, d’affirmation nationaliste mais aussi de liberté culturelle rappelle l’époque des derniers tsars, de la seconde moitié du 19e siècle jusqu’à la révolution de 1917.

C’est comme si, à court d’idées, la Russie allait puiser dans son passé prérévolutionnaire les repères d’un avenir incertain. Le recours aux symboles religieux fait partie de la reconstruction de l’identité nationale, car 60 % des Russes se disent « orthodoxes », même si plus de 90 % affirment ne mettre les pieds dans une église que rarement, sinon jamais.

Peu importe ! Après l’humiliation de la fin de la décennie du président Boris Eltsine, où la Russie avait vu le Fonds monétaire international venir au secours de sa trésorerie en faillite (1998), les huit années Poutine apparaissent comme celles d’une fierté retrouvée, d’une stabilité rassurante et d’un enrichissement qui s’accroît d’environ 10 % par année grâce à la manne du pétrole et du gaz. La période actuelle est dominée par une course à la consommation, un fort désir de réussite personnelle et une bonne dose d’indifférence pour la vie politique. Une étude publiée l’an dernier par le Centre Iouri Levada — maison réputée d’analyse et de sondage — a démontré que les élites russes, y compris les intellectuels, ont comme premier souci de conserver leurs avantages matériels. Les privations de l’époque soviétique et les turbulences des années 1990 ont rendu les âmes frileuses.

La Russie actuelle est un pays complexe, impossible à enfermer dans une formule simple. Le portrait est contrasté : des traits d’une société dominée par un pouvoir à l’ancienne voisinent avec ceux d’une société nouvelle qui accorde à ses membres un degré de liberté comme ils n’en ont guère connu depuis longtemps. À ne voir que ce dernier aspect de la situation, on a le sentiment qu’une Russie nouvelle est en train de percer, tant bien que mal, sous une carapace d’un autre âge.

Aujourd’hui, les Russes voyagent et peuvent émigrer en toute liberté, l’édition et les arts ne se heurtent plus à aucune censure, la liberté religieuse est totale, l’économie de marché incontestée, Internet permet un accès sans réserve à l’information et aux courants qui façonnent le monde contemporain — une nouvelle ou un texte censurés par un média se retrouvent aussitôt dans Internet. Les principales chaînes de télé et de radio, des quotidiens — mais pas tous — ont beau être les porte-voix des autorités, les jeunes Russes sont au courant de ce qui se passe dans le monde et dans leur pays. « Il n’est plus possible de recréer un pays isolé du reste du monde », fait remarquer en entrevue l’ancien dissident Sergueï Kovalev (voir « La désillusion d’un résistant »).

L’éditeur Olguert Libkine représente bien un type d’entrepreneur russe issu des libertés nouvelles instaurées dans la seconde moitié de la décennie 1980 par la perestroïka de Gorbatchev. En 1988, il fonde les éditions Text et offre à un public affamé de lecture et de liberté les œuvres dont l’avait privé la censure soviétique. « Notre première tâche a consisté à combler les lacunes de l’édition russe », affirme-t-il en entrevue dans les locaux vétustes de sa maison d’édition, où s’entassent jusqu’au plafond des milliers de livres bien ficelés en petits paquets. « On a publié des auteurs jadis interdits, comme George Orwell, Isaac Singer et, bien sûr, les dissidents russes. Les tirages étaient miraculeux : de 50 000 à 100 000 exemplaires à tous coups, et sans concurrence. Aujourd’hui, le marché russe se rapproche du marché européen et la concurrence est très vive. »

Les tirages oscillent maintenant entre 2 000 et 5 000 exemplaires, et c’est dans cette tranche que se situera, ce printemps, le roman d’un nouveau venu dans le catalogue de la maison : le Québécois Jacques Godbout, avec Salut Galarneau (Priviet Galarno, en russe).

Olguert Libkine ne craint pas pour l’avenir de sa maison d’édition, mais s’inquiète comme citoyen. « Je pense que le domaine des arts, et de la littérature en particulier, fait aujourd’hui partie en Russie d’une zone de liberté. Depuis que je travaille ici, je n’ai jamais senti aucune pression des autorités, qui, de toute façon, nous subventionnent très peu. Ce qui m’inquiète, ce sont les choses du passé soviétique qui reviennent, comme la pensée unique. En tant qu’éditeur, je ne me sens pas menacé ; en tant que consommateur d’information, oui. »

Directeur du prestigieux mensuel Inostrannaïa Literatura (littérature étrangère), fondé en 1894, Alexandre Livergant confirme les propos de son confrère sur l’absence de pression et de censure. « Nous avons toute latitude pour publier ce que nous voulons, sauf si nous faisons de la pornographie, précise-t-il. Je ne crains pas un retour au passé pour une revue comme la nôtre, même si vous ne pouvez pas avoir une confiance totale dans l’avenir lorsque vous vivez en Russie. » S’il a une crainte, elle se situe plutôt — signe des temps ! — du côté des puissances d’argent. « Des gens riches viennent nous voir et nous offrent d’acheter la revue, en promettant de respecter notre ligne éditoriale. Mais on sait bien qu’un jour ils vont nous demander d’insérer dans nos pages tel petit texte érotique, et c’en sera terminé de notre indépendance. Nous sommes pauvres, mais fiers. »

Les défenseurs de la liberté n’ont pas tous fait vœu de pauvreté. Du 14e étage d’une tour de la rue du Nouvel Arbat, au cœur de la capitale, la station de radio Écho de Moscou diffuse en Russie une information indépendante et constitue, avec quelques titres de journaux, un bastion de presse libre, même si son actionnaire principal est une filiale du géant Gazprom, l’entreprise publique de gaz. En plus de son antenne à Moscou, dont l’audience varie de 800 000 à un million de personnes, la station émet dans les principales villes du pays.

Premier adjoint au rédacteur en chef et chroniqueur à cette antenne, Sergueï Buntman, qui, à 51 ans, a bien connu l’époque soviétique, reconnaît qu’une certaine zone de liberté s’est établie en Russie, mais qu’elle est précaire et plutôt restreinte. « Toute la Russie n’est pas couverte par le réseau Internet, toute la Russie ne lit pas les journaux, mais toute la Russie regarde les deux premières chaînes de télé, contrôlées par l’État. Voilà ! »

Selon lui, la liberté relative qui règne actuellement dans le pays ne s’appuie sur rien de bien solide. « C’est très fragile et c’est basé sur une conjoncture favorable grâce aux puits de pétrole. Et puis, la possibilité de voyager et de s’informer par Internet, ça se supprime assez facilement quand il n’y a pas d’autres fusibles dans la société, quand on ne peut pas compter sur la télévision, les tribunaux, le système des partis, l’opposition. Les zones de liberté actuelles ne peuvent pas remplacer tout ce qui fait le partage du pouvoir dans une société démocratique. »

Auteur d’un essai récent sur le pouvoir russe (Le fantôme de Staline, éd. du Rocher), l’écrivain Vladimir Fédorovski croit qu’on doit porter un jugement nuancé sur la Russie actuelle. « C’est une société autoritaire, mais pas totalitaire », affirme-t-il en entrevue depuis Paris, où il vit désormais. « Le pouvoir politique est verrouillé, les gens au pouvoir contrôlent certaines choses, mais il y a l’économie de marché, il y a aussi des choses qui échappent à leur contrôle. L’aspect négatif, c’est que tout est fondé sur le pétrole et le gaz. Si les prix baissent, ça peut devenir très méchant. On pourrait assister au triomphe du nationalisme en Russie, comparable à celui des années 1930 en Allemagne. »

Car la Russie est bien un colosse aux pieds d’argile. Son économie n’a cessé de progresser depuis l’arrivée de Poutine au pouvoir, mais ce pays de 141 millions d’habitants ne produit guère plus de biens et de services (PNB) que les Pays-Bas avec leurs 16,5 millions d’habitants. Ce sont vraiment les prix élevés du pétrole et du gaz qui maintiennent le niveau de consommation actuel et permettent au pays d’importer d’Allemagne, de France, d’Italie et du Japon la plupart des biens que l’on trouve actuellement dans les magasins.

La capitale offre la façade d’un pays prospère. Il suffit toutefois de s’en éloigner un peu, de seulement franchir la distance qui la sépare de l’aéroport de Sheremetievo, pour voir apparaître la vieille Russie aux maisons de bois délabrées, sortie tout droit des contes de Tchékhov.

Que se passerait-il en cas de crise économique ? « Ce n’est pas un régime fort, commente Sergueï Buntman. Un régime fondé sur la verticale du pouvoir, sur la prise de décision unilatérale est apparemment fort, mais au fond il est fragile, il est sujet à un coup de force brusque et réussi. » Les électeurs sont blasés, selon lui, et vivent une sorte de déprime politique. « Ce qui a été coupé dans la confiance des gens, c’est le lien direct entre leur vote et la prise de décision du gouvernement. On vote, mais on ne décide pas. »

L’attitude du dauphin de Poutine, Dmitri Medvedev, n’avait rien pour secouer l’apathie des électeurs pendant la campagne électorale. Sûr de sa victoire — les sondages lui prédisent un score de 70 % à 75 % —, il a refusé de participer à un débat télévisé avec les autres candidats. La vie politique russe actuelle se passe dans une sorte de no man’s land intellectuel, vide de tout débat d’idées, sans réel affrontement sur le fond des choses. Medvedev, avocat de formation, ex-dirigeant de Gazprom, est un homme du sérail de Poutine, qu’il a connu au début des années 1990, au moment où ce dernier faisait partie de l’équipe du maire réformateur de Saint-Pétersbourg, Anatoli Sobtchak. On le dit libéral, moins autoritaire que Poutine, mais, selon Vladimir Fédorovski, tout cela, c’est un peu de la comédie. « Dans un système clanique comme celui qui dirige la Russie, il y a toujours une distribution des rôles. Il y a des faucons et des colombes. Ça ne correspond pas à la réalité, car ils ont tous la même politique. On a attribué à Medvedev un rôle de libéral, mais si demain on lui attribue un rôle de faucon, il va le jouer. »

Malgré le verrouillage de la situation politique actuelle, aucun de ceux à qui l’on s’adresse n’ose affirmer que l’avenir est bouché pour de bon. Autour d’une table et de quelques gâteaux, dans un local de l’Université d’État des sciences humaines de Russie, un groupe d’étudiants dans la jeune vingtaine affirment leur confiance dans l’avenir du pays. Ils étudient en journalisme, en relations internationales, en philologie et en histoire. Ils parlent l’anglais, apprennent le français, projettent d’aller étudier à l’étranger et sont unanimes sur un point : ils n’émigreront pas. Leur pays, c’est la Russie, et ils veulent en faire une grande démocratie. « J’ai de l’espoir, car nous, nous n’avons pas grandi en URSS », affirme Alexandre Tchékov, grand gaillard qui aspire à représenter son pays à l’étranger. « Je pense que moi et ma génération, nous pouvons bâtir un pays meilleur. Je crois que la Russie est destinée à devenir un grand pays démocratique et libéral. »

Des propos que reprend à sa façon Olga Khodinova, étudiante en journalisme : « Je suis plutôt optimiste. La Russie va survivre, mais il faudra travailler. Petit à petit, nous allons bâtir la démocratie. La Russie est actuellement un ours qui dort. Il faut le réveiller. »

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