La parole aux preneurs d’otages

Deux des ravisseurs impliqués dans la plus célèbre prise d’otages de l’histoire, celle d’une cinquantaine de diplomates américains à Téhéran, en 1979, reviennent sur ce passé trouble… et parlent d’avenir.

Ils avaient 20 ans, des idéaux plein la tête, et brandissaient des portraits de l’imam Khomeiny à bout de bras. Leur ennemi, c’était l’impérialisme américain. Leur cible: l’ambassade des États-Unis à Téhéran. Pendant plus de 14 mois (444 jours), à partir de novembre 1979, ces jeunes étudiants iraniens allaient garder en otages une cinquantaine de diplomates du plus puissant pays du monde. Et tenir en haleine toutes les télévisions de la planète.

Vingt-sept ans plus tard, à l’heure où l’Iran est de nouveau dans la mire des États-Unis pour son programme d’enrichissement nucléaire, que sont devenus les preneurs d’otages? Ironie de l’histoire, les principaux architectes des événements composent aujourd’hui l’avant-garde du courant réformateur iranien. Ils sont éditeurs, journalistes, politiciens, et ils réclament un Iran plus démocratique et ouvert sur le monde. Plusieurs ont même subi la répression féroce d’un régime qu’ils ont contribué à mettre en place. L’actualité a rencontré deux de ces ex-leaders: l’éditorialiste Abbas Abdi et la conseillère municipale Massoumeh Ebtekar. Ils sont tous deux mariés, ils ont des enfants. L’âge les a rejoints avec ses cheveux blancs, ses rides. La réflexion a remplacé la fougue impulsive de la jeunesse. Mais à travers leur parcours, leur destin, leurs rêves d’aujourd’hui, on découvre toutes les tensions qui agitent encore la société iranienne moderne.


 

Abbas Abdi L’un des quatre instigateurs de la prise de l’ambassade, en 1979. Pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), il a servi au ministère des Renseignements, puis a rompu avec le régime. Il a été rédacteur en chef et éditorialiste au quotidien réformateur Salam jusqu’à sa fermeture, en 1999, puis au quotidien Norouz. Emprisonné de 2002 à 2005, il se consacre maintenant à son site www.ayande.ir («avenir», en farsi), où il diffuse des articles d’opposition politique. Abbas Abdi nous a reçu autour d’un bon thé chaud dans son bureau, au sous-sol de sa maison, qui est située dans un quartier résidentiel du nord-ouest de Téhéran.

Quel regard posez-vous aujourd’hui sur la crise des otages en Iran?
On ne peut détacher l’événement de son contexte: c’était le temps de la révolution, du changement. On pourrait tout aussi bien demander aux États-Unis pour quelles raisons ils soutenaient le chah, qui pratiquait une politique d’abus envers son peuple. S’attendaient-ils à ce qu’on leur offre des fleurs en retour? Il n’y a pas lieu de regretter l’événement, mais plutôt de réfléchir sur le gouvernement qui en est issu.

Comment expliquez-vous que la majorité des anciens preneurs d’otages, qui ont contribué à instaurer le pouvoir islamique, soient devenus des leaders du courant réformateur iranien?
— À l’époque, nous faisions écho à la volonté du peuple, qui était de traduire le chah en justice pour qu’il réponde de ses crimes devant un tribunal. Aujourd’hui, nous répondons aussi à la volonté du peuple iranien, qui est de réformer le système. Nous sommes donc des gens de notre temps, qui représentent la voix du peuple dans des circonstances précises.

Que pensez-vous du régime actuel à Téhéran?
— L’Iran ressemble aujourd’hui à un être disproportionné, qui aurait un corps gigantesque et un cerveau minuscule. Ivre du pouvoir que lui fournit la rente pétrolière, l’État n’élabore aucune stratégie sur le plan de l’économie intérieure et de la politique étrangère. Le pétrole est pour lui ce que la drogue est pour le corps humain: un remède illusoire. Nos gouvernants pensent régler tous les problèmes à l’aide du pétrole, mais ils se leurrent. Ils vivent dans une extase mensongère et se permettent des abus impardonnables qui risquent de mener à une impasse économique et politique.

Par exemple?
— Pour lutter contre l’inflation galopante — plus de 15% —, le régime injecte les revenus du pétrole dans l’économie, ce qui apaise le problème temporairement. Mais à long terme, cette mesure ne contribue qu’à augmenter l’inflation. Cette situation ne pourra pas durer et le pays risque d’être aux prises avec une grave crise économique d’ici deux ans. Sur la scène internationale, l’Iran ne pourrait jamais se permettre ses volte-face s’il n’était l’un des principaux exportateurs de pétrole. Le régime pourrait même bénéficier, à court terme, d’un conflit avec l’Occident, qui provoquerait la flambée des prix de l’or noir.

Quel est l’état de la presse indépendante en Iran aujourd’hui?
— Elle a connu un important revers dans les dernières années, et encore davantage depuis l’investiture de [l’actuel président] Ahmadinejad. La majorité des journaux d’opposition ont dû fermer et des rédacteurs ont été menacés. J’ai moi-même été incarcéré à deux reprises: pendant huit mois en 1993 et pendant deux ans et demi en 2002, après avoir été accusé d’espionnage. J’avais publié les résultats d’un sondage, dans le quotidien Norouz, qui révélait que 75% des Iraniens étaient en faveur d’une reprise du dialogue avec les Américains.

Êtes-vous pour la reprise des pourparlers entre l’Iran et les États-Unis?
— Une reprise des relations diplomatiques est inutile tant et aussi longtemps que les deux parties camperont sur leurs positions et qu’il n’y aura pas une volonté commune de résoudre la crise. Pour cela, il faut un changement de vision, de regard. C’est comme deux époux qui tentent de se réconcilier: ils doivent d’abord s’écouter avant de planifier l’avenir. De toute façon, c’est toute la politique étrangère de l’Iran qui doit être révisée, pas seulement ses relations avec les États-Unis.

L’Iran est montré du doigt aujourd’hui pour sa stratégie de développement nucléaire et pour son implication dans les conflits régionaux. Qu’en pensez-vous?
— L’enjeu du nucléaire n’est pas indépendant: il s’inscrit dans une politique d’expansion récente, visant à accroître le rôle de l’Iran sur la scène régionale et mondiale. De toute façon, le gouvernement a déjà accordé tellement d’importance à son programme nucléaire qu’il n’est plus possible d’y renoncer. La question irakienne est différente: l’Irak est notre voisin et nous a déjà déclaré la guerre en 1980. Il est logique que l’Iran assure ses intérêts à sa frontière.

Croyez-vous en l’éventualité de frappes américaines contre les installations nucléaires en Iran?
— C’est fort possible. Il faut bien que le vaste arsenal militaire américain serve à quelque chose, non? [Rire] Je ne crois pas qu’on doive s’attendre à une invasion terrestre ou à une guerre de grande envergure, mais plutôt à une attaque ciblée. Si les Américains pouvaient prévoir la riposte iranienne, il y a longtemps qu’ils auraient agi. Le hic, c’est qu’ils en sont incapables. Le jeu des menaces peut donc se poursuivre encore longtemps.

Vous avez rencontré un ancien otage, Barry Rosen, lors d’une visite à Paris, en 1998. Souhaitiez-vous faire passer un message de réconciliation?
— La rencontre s’est bien déroulée. Nous étions comme deux soldats qui ont combattu l’un contre l’autre et qui se retrouvent des années après la guerre. Le pardon est alors implicite. J’ai fait ce geste pour des raisons personnelles… mais il y a toujours un message politique derrière ce genre d’actions.

Que souhaitez-vous pour l’Iran dans l’avenir?
— La souveraineté de la loi et un gouvernement démocratique, ce qui implique la liberté d’expression et l’indépendance des institutions civiles. Il faut également réduire le rôle du pétrole dans la politique d’État et instaurer une économie libérale, afin d’accroître le pouvoir du peuple.

Et votre rôle dans tout cela?
— Ma mission est de combattre l’ignorance dans laquelle ce régime tente de maintenir son peuple. Au moyen de l’écriture et des prises de position. L’État tente d’écarter ceux qui pourraient informer et éclairer les gens par leur expérience et leurs idées. Aujourd’hui, c’est un autre genre de révolution qu’on doit mener — une révolution par la pensée.


 

Massoumeh Ebtekar Porte-parole du mouvement étudiant qui organisa la prise d’otages, en 1979, elle est l’auteure du livre intitulé Takeover in Tehran, qui relate les événements vus de l’intérieur. En 1993, elle est nommée vice-présidente et directrice du ministère de l’Environnement, sous le gouvernement du président réformateur Mohammad Khatami. Elle restera à ce poste jusqu’en 2005. Sa détermination et son travail lui vaudront de recevoir un des prix Champions de la Terre des Nations unies en 2006. Docteure en immunologie, elle enseigne aujourd’hui à l’Université Tarbiate Modares, à Téhéran. Elle siège également au conseil municipal de la capitale depuis les dernières élections, en décembre 2007. C’est dans le vaste salon de l’ONG fondée par sa mère et vouée aux orphelins que Massoumeh Ebtekar reçoit L’actualité.

Quel regard posez-vous aujourd’hui sur la crise des otages en Iran?
— Il est temps de revenir à cette page noire de l’histoire et de l’analyser autrement. Pourquoi avons-nous envahi l’ambassade? Nous n’étions pas des terroristes ou des extrémistes, mais des intellectuels consciencieux qui comprenaient la situation. Nous savions que les Américains planifiaient le renversement de la République islamique à peine instaurée — des documents le prouvent — et nous voulions empêcher un coup d’État. Cet événement a montré aux Américains que nous devions être traités sur un pied d’égalité.

Comment expliquez-vous que la majorité des anciens preneurs d’otages, qui ont contribué à instaurer le pouvoir islamique, soient devenus des leaders du courant réformateur iranien?
— C’est le paradoxe de toute révolution. À l’époque, nous croyions fermement que les idéaux de l’imam Khomeiny correspondaient à nos idéaux de démocratie. Il y avait un sentiment de dignité et de fierté nationale. Mais le cours des événements nous a incités à revoir nos intentions de départ. La remise en question est un concept éthique chez tout bon musulman: il faut reconnaître ses erreurs afin de pouvoir avancer. L’islam est une religion dynamique. Le gouvernement islamique doit s’adapter aux temps modernes s’il veut pouvoir rivaliser avec d’autres systèmes mondiaux.

Que pensez-vous du régime actuel à Téhéran?
— Le gouvernement précédent [celui de Khatami] était persuadé que seuls la privatisation et le développement à long terme pourraient rehausser l’économie du pays. Malheureusement, les Iraniens ont été impatients. C’est normal, les citoyens ne sont jamais satisfaits de leur gouvernement. Seulement, aujourd’hui, le pouvoir est tombé entre les mains des populistes, qui poursuivent une politique économique d’État. Nous avons conscience que nous ne nous dirigeons pas dans la bonne direction. Sans parler de l’atmosphère politique générale, qui n’encourage pas la confiance et les investissements.

Êtes-vous pour la reprise des pourparlers entre l’Iran et les États-Unis?
— C’est le seul espoir d’éviter un affrontement entre les États-Unis et l’Iran. Mais les Américains doivent d’abord abandonner leur arrogance et leurs préjugés à l’égard de l’Iran. Nous avons suffisamment prouvé que nous n’avions aucune intention d’agresser qui que ce soit, alors que les Américains ont maintes fois démontré le contraire. Des milliers de missiles nucléaires sont déployés en Europe, en Russie, en Chine, en Israël: pourquoi empêcher l’Iran de mettre au point une technologie nucléaire civile? De toute façon, il faudrait compter au moins 10 ans avant que l’Iran devienne une véritable puissance nucléaire militaire.

L’Iran est montré du doigt aujourd’hui pour sa stratégie de développement nucléaire et pour son implication dans les conflits régionaux. Qu’en pensez-vous?
— J’aurais préféré que le gouvernement actuel opte pour une diplomatie plus innovatrice et moins cavalière au sujet du nucléaire. Nous aurions pu empêcher une résolution de l’ONU. Pour ce qui est de l’Irak, c’est l’interférence américaine qui crée le chaos à nos portes. Nous n’avons aucun intérêt à vivre dans une instabilité permanente. L’Iran apporte un soutien financier et logistique à ses frères musulmans en Palestine et au Liban pour les aider à résister aux agressions permanentes de l’État hébreu, c’est tout à fait logique.

Croyez-vous en l’éventualité de frappes américaines contre les installations nucléaires en Iran?
— Ce serait une décision fort irrationnelle, à l’heure où la pression s’accentue sur l’administration Bush au sujet de l’Irak. D’autre part, je sens que nous avons affaire à une administration et à un homme très dangereux. Si les Américains ne soutiennent pas leur gouvernement, ils doivent le manifester haut et fort; eux seuls peuvent renverser le sentiment antiaméricain dans le monde arabo-musulman. La communauté internationale a aussi un rôle à jouer pour prévenir la catastrophe. Elle doit comprendre que la sécurité dans cette région du globe est un préalable de la paix mondiale.

Que souhaitez-vous pour l’Iran dans l’avenir?
— L’Iran devrait se positionner comme un défenseur de la paix et du dialogue afin de résoudre les enjeux cruciaux qui menacent l’humanité et la planète. Il doit travailler de concert avec les Nations unies et les États-Unis pour tenter de trouver une solution au conflit israélo-palestinien et aux problèmes qui touchent le monde musulman. Nous devons abandonner cette rhétorique offensive qui nous cause du tort et opter pour davantage de modération et de logique.

Et votre rôle dans tout cela?
— Mon rôle a été défini par mon destin, qui m’a amenée à vivre à la fois en Orient et en Occident. J’ai passé six ans à Philadelphie, j’ai beaucoup voyagé dans le cadre de mes activités au sein de diverses ONG et du gouvernement — il m’est donc plus facile de relativiser et de comprendre les différents points de vue. Je me considère comme une partenaire du dialogue. C’est pour renouer les liens que j’ai écrit mon livre et que je l’ai envoyé à diverses personnalités américaines. Je sais que certains des anciens otages l’ont lu, j’attends toujours des commentaires de leur part. Ce pourrait être un bon point de départ.

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