La Paz à l’ère d’Evo Morales

Le président de la Bolivie, Evo Morales, d’origine autochtone, a été réélu haut la main le 6 décembre. Découvrez la ville de La Paz, autrefois symbole de la mainmise des Blancs sur une Bolivie à majorité autochtone et désormais le théâtre des revendications du peuple.

 

Fondée au 16e siècle par les conquistadors espagnols, La Paz est restée longtemps le symbole de la mainmise d’une élite blanche sur un pays majoritairement autochtone. Aujourd’hui, la capitale administrative de la Bolivie, nichée dans un canyon à 3 600 m d’altitude, est plus que jamais le centre d’une renégociation des pouvoirs menée par les autochtones, qui y sont chaque jour plus nombreux et conscients de l’avantage démocratique que leur confère leur poids démographique.

Le symbole le plus perceptible de cette prise de pouvoir, c’est Evo Morales, le premier autochtone nommé président du pays. Élu pour la première fois en 2005, il a obtenu un deuxième mandat aux élections du 6 décembre. Depuis son arrivée dans les sphères politiques, à la fin des années 1990, il a bouleversé l’ordre et le pouvoir établis depuis la colonisation espagnole.

Comme l’ensemble de l’Amérique latine, la Bolivie a été fortement touchée par l’exode rural, qui s’est amorcé dans les années 1950. En quête de travail et de meilleures conditions de vie, des centaines de milliers de paysans autochtones ont quitté leurs villages de l’Altiplano, un plateau aride situé à plus de 4 000 m dans les Andes, pour s’installer dans les principales villes, dont La Paz. Cette urbanisation accélérée a joué un rôle clé dans la récente montée du pouvoir autochtone en Bolivie.

La Paz vue d’El Alto.

Dès la fin du 19e siècle, les premiers paysans migrants s’installèrent graduellement sur une crête de l’Altiplano, qui surplombe le centre-ville de La Paz, à environ 400 m plus bas. Progressivement, cette nouvelle entité a pris le nom d’El Alto (Les Hauteurs). El Alto comptait à peine 11 000 habitants au début des années 1950.

C’est à partir du milieu du 20e siècle qu’El Alto a littéralement explosé, devenant la ville au taux de croissance le plus élevé du pays. En 2008, elle comptait 890 000 habitants, contre  835 000 à La Paz, et plus de 75 % d’entre eux se définissent comme autochtones. La ville des Hauteurs est ainsi devenue un foyer dynamique pour la réorganisation politique de la gauche autochtone. Elle se vante aujourd’hui d’être la capitale autochtone du monde, sinon la capitale rebelle de l’Amérique latine.

En moins de 40 ans, El Alto a aussi changé de statut. De simple point de chute pour des migrants ruraux, généralement pauvres et en quête de travail, elle est devenue un important moteur économique de la région, que font tourner aussi bien les artisans que les manufactures modernes. Si l’ensemble de la population continue de vivre sous le seuil de la pauvreté, El Alto a également son lot de nouveaux riches et ses quartiers plus aisés, qui témoignent de la présence d’une nouvelle élite économique autochtone.

Outre la réorganisation sociale, le déracinement des habitants ruraux a entraîné la fracture des modèles familiaux traditionnels. Les familles, cellules qui regroupaient autrefois plusieurs générations, sont devenues nucléaires, et les aînés sont les premières victimes de cette réorganisation. Beaucoup sont abandonnés à eux-mêmes. Certains, comme les femmes figurant sur cette photo, ont pris l’initiative de se rassembler en coopérative d’awichas (grands-pères et grands-mères en langue aymara) pour améliorer leur qualité de vie.

Après une longue période de dictatures militaires, qui s’est achevée au début des années 1980, des élections sont organisées, mais elles ont eu peu de répercussions sur l’ordre établi. C’est vers la fin des années 1990 qu’une population autochtone mieux mobilisée commence une véritable révolution par les urnes. En 2005, Evo Morales devient le premier président autochtone élu de l’histoire moderne du pays. Sous son leadership suivront une série de décisions politiques et de consultations publiques afin d’instaurer des réformes sociales et constitutionnelles visant à corriger ce qui était perçu par le président, et la majorité autochtone, comme des inégalités héritées du passé.

Sur la photo : Décompte des votes, référendum révocatoire, 10 août 2008. Les électeurs devaient alors dire s’ils voulaient que Morales reste ou non président. Le référendum révocatoire est une garantie de la démocratie en Bolivie.

La plaza Murillo, devant le palais présidentiel et l’édifice du Congrès, est un lieu symbolique du pouvoir politique en Bolivie. À maintes reprises les Alteños sont descendus jusqu’à La Paz, bloquant les principales artères de la ville, pour faire entendre leurs protestations. La tradition ne s’est pas arrêtée, mais c’est davantage pour soutenir Evo Morales face à une opposition souvent résistante au changement que l’on occupe aujourd’hui cette place.

El Prado, l’artère principale de la ville, où coulait autrefois la rivière Choqueyapu, tout au fond du canyon, est toujours grouillante de circulation et d’activité. Comme elle descend directement d’El Alto, située 400 m plus haut, c’est la première rue bloquée en cas de manifestation dans le centre-ville. El Prado continue son chemin à travers le centre-ville, avant de redescendre sur 400 m jusqu’à la Zone sud, où se trouvent les quartiers plus favorisés.

À l’opposé d’El Alto, se trouve la Zone sud, quartier aussi relativement nouveau, très huppé et « propre », qui abrite une élite à la peau plus pâle. À 3 200 m d’altitude, l’air y est plus chaud, plus riche en oxygène et moins pollué.


C’est dans la Zone sud que l’on trouve la majorité des clubs sportifs privés, des bâtiments bien protégés, des hôtels et boutiques chic, des cafés et restaurants branchés, des parcs d’amusement. Le matérialisme et l’expression du luxe y façonnent un paysage quasi surréel dans le pays le plus pauvre du continent.

De la fenêtre de cet appartement aisé de la Zone sud, on peut observer les parois escarpées qui mènent jusqu’à El Alto. La plupart des domestiques de la Zone sud viennent d’El Alto, mais de nombreux commerces y sont aussi détenus et exploités par la nouvelle élite alteña.

Les tensions entre les trois grandes zones de La Paz se vivent aussi à l’échelle du pays, où  altitude et condition sociale vont de pair. La prise du pouvoir par Morales ne fait pas l’unanimité. Même s’il répète qu’il est le président de « tous les Boliviens », dans l’imaginaire collectif il symbolise encore fortement les Quechuas et les Aymaras, qui occupent la partie Andine, plus pauvre, du pays. La résistance vient des basses terres de l’Amazonie, où une élite blanche (ou métissée) lutte pour garder le contrôle sur les richesses naturelles qu’abritent leurs territoires.

Sur la photo : Le 17 août, la population célèbre le Jour du drapeau, symbole d’unité et d’identité nationale.

Les tensions relatives au changement ont provoqué une crise nationale sur fond constitutionnel et identitaire. Des discours racistes ont motivé des actes de violence, notamment après le référendum révocatoire d’août 2008, qui a reporté au pouvoir le président Morales avec 67% des voix. Dans les semaines qui ont suivi, des autochtones aymaras et quechuas minoritaires dans les régions des basses terres du pays, ainsi que les organisations sociales qui les y appuient, ont été les principales victimes de ces actes de violence. Plus d’une trentaine de personnes ont trouvé la mort dans des affrontements mêlant politique, partis pris et racisme.

Sur la photo : Grafitis au centre ville de La Paz appuyant la lutte du président Evo Morales contre le « racisme et le facisme » de la Media Luna (surnom donné à la région des basses terres s’opposant aux réformes de Morales).

Morales s’attaque aussi à d’autres symboles hérités de la colonisation. Un des articles de la nouvelle constitution stipule que la Bolivie garantit maintenant la liberté de religion, alors que l’ancienne constitution « reconnaissait et soutenait » l’Église catholique, qui imposait son culte depuis la conquête. Ce geste de Morales bouscule un élément fondateur de l’ex-colonie.

La nouvelle constitution place sur un pied d’égalité le culte de la Pachamama (la terre nourricière, associée au drapeau Wiphala, que l’on voit sur la photo) et la religion catholique. C’est là un précédent important dans la région, dont la majorité des âmes « appartiennent » à l’Église catholique depuis la conquête par l’Europe ibérique. La Pachamama a également une place centrale dans les discours politiques, identitaires et électoraux en Bolivie.

Le poids démographique des autochtones dans le pays a permis une réélection facile de Morales. Cette prise de pouvoir autochtone, toute moderne, fait dorénavant partie du paysage permanent du pays et de la région. Et La Paz restera encore longtemps un lieu d’observation captivant de cet unique revirement historique.