La peur du chaos

Retourné à Pékin après 10 ans, notre journaliste Luc Chartrand y a trouvé des Chinois plus lucides et ouvertement cyniques envers leurs dirigeants. Mais surtout décidés à ce que le 21e siècle soit celui de la Chine.

Sur la table du souper, le vieux Zhou repousse les plats pour mieux m’expliquer les événements de juin 1989, sur la place Tian’anmen. Les baguettes représentent des rues; un bol de riz devient un rond-point… « J’étais ici quand le premier coup de feu a été tiré… »

Les Chinois viennent d’apprendre la mort de Deng Xiaoping, annoncée au petit matin. Ce soir, dans leur appartement de Pékin, M. Zhou et sa femme reçoivent enfants, gendre et bru pour une des dernières soirées des fêtes du nouvel an. Comme dans beaucoup de chaumières pékinoises, on parle politique.

J’étais sur le chemin de l’aéroport de Hongkong, en route pour Taiwan, quand la radio du taxi a annoncé le décès du « petit timonier ». Une heure plus tard, j’avais changé de vol! Me voici donc, impromptu, débarqué dans une capitale que je n’ai pas visitée depuis 1987, en un moment privilégié pour sonder l’âme des Chinois.

L’invitation à souper chez ce « contact » que je n’avais jamais rencontré m’avait étonné. Il y a une quinzaine d’années, les Chinois ne prenaient pas le risque d’inviter spontanément un étranger chez eux – encore moins un journaliste! « Il y a 10 ans, m’explique M. Zhou, c’était faisable, mais encore fallait-il demander la permission. » Aujourd’hui, tout le monde s’en fout… La liberté a toutefois ses limites: « Ça ne me dérange pas de vous parler devant ma femme et mes enfants, m’a prévenu M. Zhou. Mais je ne pourrais pas m’exprimer ainsi dans un autobus. » Sans exception, tous les Chinois que j’ai interviewés ont demandé l’anonymat! (Les noms des Chinois cités dans cet article, sauf ceux de personnages officiels, sont donc tous des pseudonymes.)

Quand chacun s’est fait promettre, cinq fois plutôt qu’une, que son nom ne serait jamais publié, la conversation prend un tour explosif…

« Mao Tsétoung a été le plus grand criminel de l’histoire! » lance la fille de M. Zhou. On y va de déclarations méprisantes à l’égard du régime, du président Jiang Zemin, le successeur de Deng, qualifié de personnage « inepte » et « insignifiant ». Li Peng, premier ministre, est « aussi dégoûtant qu’une mouche tombée dans un bol de lait ». Deng, pour l’instant, est épargné. Je comprendrai bientôt pourquoi.

Je demande si ces déclarations sont l’effet d’un nouveau climat de liberté, auquel je ne m’attendais pas du tout. « Non », répond M. Zhou avec humour. « C’est l’effet de la bière! »

À 60 ans, il fait un curieux professeur de littérature chinoise: casquette des Pingouins de Pittsburgh sur la tête, jeans et baskets… Autour, les jeunes l’écoutent. Ils sont dans la vingtaine et étaient, eux aussi, sur la place Tian’anmen il y a huit ans. Ce sont aujourd’hui de jeunes professionnels.

Quand l’ « Armée populaire de libération » s’est mise à tirer sur la foule, M. Zhou n’est pas resté pour faire face aux tanks. Empruntant les rues mal éclairées de Pékin, il a pédalé en catastrophe jusque chez lui. Là, encore tout essoufflé, il a tapé à la machine une longue lettre à un ami étranger, en se faisant passer pour son frère. Sur l’enveloppe, comme adresse de retour, il a écrit sous son nom fictif les coordonnées d’un hôtel de Pékin. Un enfant l’a postée en revenant de l’école, et la lettre, parvenue en Amérique, est devenue le premier témoignage d’un Chinois sur les événements de Tian’anmen publié en Occident, m’assure M. Zhou. Le massacre, dit-il, a anéanti le peu d’estime et de respect qu’il avait encore pour le Parti communiste chinois.

Bientôt, ce sera à son tour d’être étonné… Après l’avoir laissé parler un bon moment, les jeunes, l’un après l’autre, vont renier le mouvement de 1989!

« Le gouvernement n’avait pas le choix, laisse tomber le gendre. La Chine n’est pas encore prête pour la démocratie. Elle est trop populeuse et encore trop pauvre. Il faut être patient. »

La fille de M. Zhou est d’accord. Deng a eu raison, disent-ils (visiblement, ils le tiennent responsable de la répression). « S’il avait pris le pouvoir 10 ans plus tôt, poursuit le jeune homme, je conduirais aujourd’hui une voiture. Pas une bicyclette! » Ils entendent rattraper le temps perdu. Et, pour ce faire, « la Chine a besoin de stabilité ». Pas d’une nouvelle révolution. Tous sont las, très las, de la politique.

M. Zhou est mal à l’aise. Et un peu déçu. « Je n’avais pas parlé de ça avec ma fille depuis longtemps, me confiera-t-il plus tard. J’ai été surpris de son attitude. Depuis sept ou huit ans, il y a eu tellement de lavage de cerveaux. »

Toute discussion politique revient immanquablement sur le « 4 juin » – c’est ainsi que les Chinois nomment les événements de Tian’anmen, mot qui signifie, ironiquement, « porte de la paix céleste » -, date frontière entre le rêve de réformes et le dur réveil de la réalité.

Comparée à celle de son homologue soviétique Mikhaïl Gorbatchev, la stratégie de Deng est un succès manifeste. Alors que l’URSS s’est désintégrée, que son économie s’est affaissée et que seule une minorité a bénéficié de la libéralisation économique, la Chine a amorcé une sortie en douceur de l’économie socialiste planifiée. Et, même si le processus est encore loin d’être terminé, l’ordre dans lequel elle se déroule jusqu’ici a été – d’un point de vue matériel – bénéfique aux Chinois.

« L’économie chinoise se ‘déplanifie selon un plan’ », dit le sinologue québécois Maurice Brosseau, de l’Université chinoise de Hongkong. « C’est dans la nature du Parti communiste de procéder par expériences locales. Pendant ce temps, le reste du pays doit attendre son tour! »

Deng, dit un jeu de mots intraduisible, a inventé le market leninism: l’économie de marché sous la dictature communiste. Ses réformes, commencées en 1978, ont d’abord permis aux paysans de produire pour leur compte, ce qui a eu comme effet de hausser les niveaux de production, de remplir les marchés du pays de denrées variées à l’année, et de créer un réel enrichissement des campagnes. Les villes ont suivi, d’abord avec la création, au début des années 80, de quatre zones économiques spéciales, véritables laboratoires du capitalisme où la Chine devait expérimenter l’ « autre » système du fameux slogan « Un pays, deux systèmes »: faire des affaires en coentreprise avec les capitalistes étrangers, créer des Bourses, apprendre à « jouer » avec les devises étrangères, à négocier, à exporter et, surtout, à arracher au Japon et à l’Occident leurs précieuses techniques de pointe.

En 1984, nouvelle étape: Deng a annoncé l’ouverture de 14 villes côtières aux investissements étrangers. Puis, progressivement, toutes les régions ont suivi. La région du sud de la Chine, en particulier la province de Guangdong, aux portes de Hongkong, a connu la plus forte croissance économique du monde au cours des 10 dernières années.

Les repères urbains des Pékinois, quand on demande son chemin, témoignent de la pénétration étrangère: « Près du Dunkin’ Donuts »… Ou encore: « Dépassez Pizza Hut et c’est là, juste à côté de l’immeuble Motorolla. » Dans leurs appartements, encore très modestes pour la plupart, ils ont désormais un téléviseur, un frigo et une foule de biens considérés il y a quelques années comme de pures extravagances: chauffage d’appoint, déshumidificateur, chauffe-eau, couvre-lit de satin, lampes fantaisistes…

Dans toute la ville se multiplient les magasins d’articles électroniques, les hôtels, les bars de karaoké, les boutiques de vêtements. Le nombre de restaurants a décuplé et ils sont aussi infiniment plus propres qu’avant – ils étaient franchement dégueulasses! « Car maintenant, nous avons le choix », explique une cliente.

Je rencontre Cheng, jeune économiste, dans un fast-food du quartier Wangfujing. Pour une recherche récente, il a fait de nombreuses entrevues avec des citoyens des grandes villes. « Les gens de Pékin et de Shanghai ont une compréhension de l’économie beaucoup plus grande que je ne le croyais. À Pékin, au moins une famille sur 10 possède des actions [comme au Québec!]… et 70% des investisseurs se rendent chez leur courtier à vélo! »

Mais le miracle économique a une face cachée: le chômage et l’appauvrissement des ouvriers des usines d’État (jadis classe d’ « avant-garde » du communisme). La censure est forte et « jamais les grèves ne sont rapportées par la presse », dit une ancienne haut fonctionnaire. Mais elles se multiplient. On estime que 50% des 120 millions de travailleurs des grandes entreprises d’État sont sous-employés et sous-payés, formant un puissant contingent de mécontents. Seule une aide sociale déguisée en salaire empêche l’explosion. « Les entreprises d’État paient 50% du salaire des ouvriers qui restent chez eux à ne rien faire, dit Cheng. Mais on ne compte plus les usines qui ont cessé toute production. Le gouvernement continue de nier le problème et fait croire aux gens qu’ils seront recyclés. Mais il n’a tout simplement pas le courage de déclarer ces entreprises en faillite. »

Ce courage est d’autant plus difficile à afficher que la période qui précède le Congrès du peuple, l’automne prochain à Pékin, constitue pour les leaders chinois l’équivalent d’une année d’élections en démocratie. C’est le moment où ils sont promus, limogés ou confirmés dans leurs postes. Ce n’est pas le temps de créer une vague de mécontentement!

Bref, « déplanifier en suivant un plan », selon le mot du sinologue Maurice Brosseau, tient peut-être de l’utopie. L’agriculture, qui avait si bien bénéficié des réformes, stagne depuis 1985, et des dizaines de millions de paysans viennent tenter leur chance en ville et grossir les rangs des chômeurs.

L’autre pépin, que n’avait pas prévu le « plan », c’est la corruption systématique à tous les échelons du parti et de la fonction publique. Pour conclure un contrat, un emploi, se faire soigner à l’hôpital ou trouver un logement, il faut savoir graisser les pattes. « La corruption est inscrite dans les gènes des Orientaux », dit M. Zhou, mi-sérieux. Mais ce mal qui ronge l’Asie prend des proportions endémiques en Chine. « Les Chinois ne croient pas en Dieu, ils ne croient plus au communisme. Il ne reste que l’argent. »

Le surlendemain du décès de Deng, les journaux publient ses dernières volontés. Si on accepte le fait qu’elles sont bien de lui et non pas fabriquées de toutes pièces par les autorités, elles témoignent de l’obsession du vieux leader pour la stabilité. Chaque détail du scénario vise à éviter le dérapage: pas de rassemblements, pas d’exposition de la dépouille, pas de culte de la personnalité, pas même un monument. Ses cendres seront jetées à la mer au cours d’une cérémonie privée. « Le camarade Deng Xiaoping », écrit sa famille dans une lettre au gouvernement, « a toujours cru à des funérailles simples. »

S’il avait voulu faire un cadeau posthume à ses successeurs, ceux-ci n’auraient pu espérer mieux. Car en Chine, les morts sont dangereux. Les funérailles – et les anniversaires de funérailles – sont des occasions de se rassembler pour défier le régime. Les seules manifestations antigouvernementales du vivant de Mao ont eu lieu en avril 1976, au moment d’honorer la mémoire du premier ministre Zhou Enlai, seul modéré à avoir survécu à la Révolution culturelle. En 1989, ce sont les funérailles de Hu Yaobang, dauphin désigné de Deng Xiaoping, qui ont amorcé le mouvement de Tian’anmen. La tactique des manifestants est simple: le pouvoir peut difficilement empêcher le peuple d’exprimer son amour pour un camarade que la propagande lui a appris à vénérer!

« Le régime craint les rassemblements comme la peste », dit Guy Saint-Jacques, ministre-conseiller et consul de l’ambassade du Canada à Pékin. « Les dirigeants ont peur que les manifestations soient récupérées par les dissidents. Et ils sont convaincus que les États-Unis cherchent à se servir du courant démocratique pour faire éclater la Chine, comme cela s’est produit, selon eux, en URSS. »

On assiste à un retour en force de la propagande antiaméricaine. « Les États-Unis craignent la Chine, car ils savent qu’en 2010 notre PNB sera plus gros que le leur », me lance un jeune diplomate chinois, une pointe d’agressivité dans la voix.

Paranoïa? Qui sait! Un livre américain récent, The Coming Conflict with China (par Richard Berinstein et Ross Munro, éd. Alfred A. Knopf), prévoit une guerre au début du siècle prochain… Et le pays lui-même n’est pas à l’abri des sécessions. Cet hiver, des émeutes séparatistes ont éclaté dans le Xingjiang, région autonome de tradition musulmane. Et le Tibet a aussi des ambitions souverainistes.

Les herbes jaunes, les murs gris et les branches dénudées des arbres en février donnent à Pékin un air triste, de circonstance. Les funérailles approchent. Mardi, le lendemain de l’incinération, qui se fera en présence de la famille, une cérémonie aura lieu dans le Grand Hall du peuple, en présence de 10 000 dignitaires.

Les employés municipaux s’affairent à enlever les lanternes rouges sur la place Tian’anmen et le long des rues, seules touches de couleur dans la grisaille froide. Le Festival des lanternes, qui doit marquer la fin des fêtes du nouvel an chinois, a été annulé. Depuis l’annonce du décès de Deng, la grande place est quadrillée par des policiers en uniforme mais aussi, selon la rumeur, par des flics en civil qui se mêlent à la foule des curieux. Les quelques couronnes mortuaires que des citoyens ont déposées sont aussitôt enlevées.

Mais, pour le reste, la ville poursuit son traintrain. Les seules larmes sont celles que nous montre la télévision. Mais il ne faut pas se méprendre: les Chinois, qui pleurent beaucoup moins en privé que les Occidentaux, ne se gênent pas pour s’exécuter au cinéma, à l’opéra et… devant la caméra. Dans les kiosques à journaux, des éditions spéciales commémorent la vie et l’oeuvre de Deng, mais celles-ci doivent rivaliser avec la couverture magazine lustrée et sexy de… Céline! Sauf à la Librairie des langues étrangères, où une petite foule se presse pour acheter des livres et des posters de Deng, et que tous les médias du monde filment et photographient, il est difficile d’observer quelque signe de deuil.

Près de l’hôtel, je croise un confrère d’un quotidien australien, découragé: « Ça fait trois jours que je me promène dans les rues et il ne se passe rien! »

« Les gens s’intéressent moins à la politique », explique Julia Bentley, deuxième secrétaire de l’ambassade du Canada et vice-consul. « Mais, surtout, pour la première fois de leur vie, ils ont le droit de ne pas s’intéresser à la politique! » L’embrigadement des masses est chose du passé: « S’ils ne lisent pas les journaux et ne regardent pas la télévision, ils peuvent ignorer complètement le décès de Deng. Quand Mao est mort, la Chine s’est arrêtée pendant deux semaines. Il y avait des haut-parleurs partout qui hurlaient des slogans toute la journée. On disait aux gens comment se comporter en tout temps. »

Deng s’est retiré en douce de la politique, amorçant de lui-même sa retraite huit ans avant de mourir et s’opposant au culte de la personnalité sous toutes ses formes. La normalisation de la politique chinoise sera peut-être son principal héritage. « Ce calme, ce n’est pas rien! dit Julia Bentley. Si la Chine réussit enfin à avoir un gouvernement stable, formé de bons administrateurs, sans leader suprême, ce sera une grande réussite. »

« Les Chinois sont guéris des grands leaders », dit Mme Wu, une septuagénaire d’une grande culture qui parle admirablement anglais et qui a déjà servi d’interprète à Mao. « Je me souviens de lui, mais je ne pense pas qu’il se serait souvenu de moi! » dit-elle en riant. Elle a davantage côtoyé Zhou Enlai et Deng Xiaoping…

En marchant le long d’une allée, elle remonte son châle sur ses épaules en racontant les années de folie collective de l’ère Mao. « Quand nos enfants ne voulaient pas manger, nous les sermonnions en disant: ‘Pense aux pauvres petits Taïwanais qui n’ont rien à se mettre sous la dent.’ Nous avions le cerveau tellement lessivé! »

La démocratie en Chine? « Nous la souhaitons tous. Il n’y a pas un intellectuel dans ce pays qui n’y soit favorable. Mais il faut être patients. » Mme Wu se dit convaincue qu’il y aura un jour une « réévaluation officielle » des événements de la place Tian’anmen. C’est la façon actuelle, « pragmatique » mais paradoxale, qu’ont les Chinois de rêver de démocratie. Paradoxale, car ce rêve attend la bénédiction de la dictature!

« Quand la première réévaluation officielle de la Révolution culturelle a eu lieu à la fin des années 70, dit Mme Wu, on a déclaré qu’elle avait eu ‘des effets positifs à 70% et négatifs à 30%’… Après, elle a été condamnée totalement. C’est la façon chinoise de faire les choses: pas à pas. […] Nous ne pouvons pas ne pas tenir compte de l’effondrement de l’Union soviétique. La libéralisation politique tous azimuts, sans progrès économique préalable, conduit au chaos. »

Le gouvernement ne parle pas dans le vide quand il évoque, à chaque discours, le besoin de stabilité. La peur du grand chaos et le besoin de paix sont des sentiments profonds chez ce peuple qui a vécu 30 années de campagnes politiques meurtrières.

Depuis quelques jours, rite de passage oblige, les journaux récrivent, comme lors de chaque grand changement, l’histoire de la Chine depuis 1949, ajoutant les petites nuances qui laissent deviner quelle tendance est aux commandes. Les Chinois excellent à ce jeu qui consiste à lire entre les lignes, là où le non-dit dit tout.

Hier, on a publié la liste des 400 membres du comité organisateur des funérailles, véritable Who’s Who de l’élite. Même Hua Guofeng, successeur déchu de Mao, en fait partie. Les Chinois ont presque tous noté le seul absent, Zhao Ziyang, le premier ministre limogé après Tian’anmen, celui qui s’était montré trop sympathique aux étudiants. Cela montre (disent ceux qui essaient de décoder ce que pensent les Chinois qui tentent de décoder les journaux!) que la population pense encore à lui et qu’elle espère – même si elle n’y croit pas – une certaine réhabilitation, indice qu’un vent de libéralisation soufflerait de nouveau!

Mais un paragraphe, évoquant les événements de Tian’anmen de manière purement allusive, remet les pendules à l’heure et montre que les leaders ont choisi d’assumer la responsabilité collective du massacre:

« Au coeur des remous politiques intérieurs et internationaux survenus à la fin des années 80 et au début des années 90, le parti et le gouvernement, avec le soutien ferme et puissant du camarade Deng Xiaoping et d’autres vétérans, et avec l’appui du peuple, ont maintenu une position dénuée d’ambiguïté sur les quatre principes cardinaux et ont sauvegardé l’indépendance du pays, sa dignité, sa sécurité et sa stabilité. »

La propagande télévisée est moins subtile. Le documentaire sur Deng a été diffusé 27 fois au cours de la semaine! On a exhumé des archives, quelques vieux films révolutionnaires en noir et blanc, présentés, eux aussi, sans répit. Dans une rue commerciale, un écran géant diffuse un opéra révolutionnaire. La foule déambule, indifférente, au milieu des publicités de Seven Up et des marques japonaises. La propagande, parfaitement anachronique, semble couler sur le peuple comme sur le dos d’un canard laqué.

« Nous n’avons peut-être pas la liberté d’expression », me dit un jeune cinéaste. « Mais, maintenant, nous pensons librement. »

C’est enfin le jour de la cérémonie, et la place Tian’anmen est devenue un immense parking de limousines et d’autobus qui ont servi à transporter les dignitaires. Une foule de quelque 100 000 curieux s’est massée autour de la place, malgré le mot d’ordre des autorités les enjoignant de regarder tout ça sagement à la télévision. D’ailleurs, ils auraient mieux fait de rester chez eux, car il n’y a rien à voir que la foule elle-même. Elle est incroyablement silencieuse. Chacun affiche un air grave. Certains portent une fleur blanche à la boutonnière en signe de deuil, et quelques dizaines brandissent des photos de Deng Xiaoping. Devant l’objectif des caméras, ils se composent un air affligé. Et les reporters du monde entier recueillent les mêmes propos, banals et prévisibles, qui vont à peu près comme suit: « Le camarade Deng a été un grand leader. Grâce à ses réformes, nous nous sommes enrichis. »

Le seul sanglot, je l’entends à la radio. Il entrecoupe la voix de Jiang Zemin, en train de prononcer l’oraison funèbre. Un sanglot guttural, bien contrôlé. « Jiang faisait semblant de pleurer », tranche le vieux Zhou, que je suis retourné voir avant de quitter Pékin. Ce soir, il semble plus désabusé que jamais, inquiet du matérialisme des jeunes, qui ne pensent plus qu’à s’enrichir. « Même ceux qui entrent au parti ne le font que par pur arrivisme.Les gens, plus que jamais, méprisent le Parti communiste. Jamais il ne pourra regagner le respect, pourtant il va rester au pouvoir encore longtemps. Nous pouvons rêver de démocratie, mais c’est un rêve creux. Il ne se passera rien. »

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