La renaissance de Sarajevo

Dix ans après les accords de Dayton, qui ont imposé la paix en Bosnie, on se l’imagine toujours en no man’s land dévasté par une sale guerre interethnique. Pourtant, Sarajevo a tourné la page et flirte même avec l’insouciance!

En bordure du Musée national de Bosnie, au coeur de Sarajevo, s’entassent à ciel ouvert des vestiges du conflit qui a opposé en tirs croisés Serbes, Croates et Musulmans, et déchiré le pays de 1992 à 1995. Hélicoptère, char d’assaut, wagon blindé, pièces d’artillerie sont rongés par la rouille, pendant que les mauvaises herbes reprennent leurs droits sur les lieux, souillés de graffitis et d’éclats de verre. Malgré la portée hautement symbolique de ces imposantes machines de guerre, elles passent inaperçues aux yeux des Sarajéviens.

A-t-on déjà oublié les 260 000 morts et les deux millions de déplacés, sur les 4,4 millions d’habitants de l’époque? «La guerre est finie, les jeunes veulent tous passer à autre chose, dit Merejma, 22 ans. C’est stupide de toujours se remémorer les cauchemars du passé.» Le mot «stupide» paraît mal choisi et d’autres questions me brûlent les lèvres, mais la discussion semble close. D’un geste nonchalant, «call me Mary» remet ses écouteurs, qui crachent les rimes de 50 Cent, le rappeur américain de l’heure. La Bosniaque longiligne s’imagine déjà se déhanchant au son des mêmes rythmes dans une des discothèques de la capitale le soir venu. La page de l’horreur tournée, bienvenue dans l’ère de l’insouciance. La génération montante façonne le nouveau visage du Sarajevo de l’après-guerre civile.

Les élections générales du 1er octobre 2006 auraient pu soulever passion et espoir après une décennie de reconstruction. Mais le peuple entretient un mépris viscéral envers les politiciens, jugés responsables du bain de sang. Au scrutin de 2001, seuls 54% des électeurs inscrits avaient exercé leur droit de vote. À cela s’ajoute le contexte de «paix froide» qui existe entre les deux entités politiques de la République fédérale de Bosnie-Herzégovine: la Fédération croato-musulmane (51% du territoire) et la République serbe de Bosnie (49%) n’entretiennent que des relations minimales teintées de mauvaise foi, sous la tutelle de l’ONU, qui préserve l’équilibre précaire de cet État bancal.

Une impasse institutionnelle qui n’entame en rien l’esprit de tolérance qui anime la mosaïque culturelle éclatée et éclatante de Sarajevo. Connaissez-vous bien des endroits sur la planète où des curés en soutane rigolent avec des adolescentes voilées, où juifs et musulmans peuvent se marier sans faire sourciller personne? À Sarajevo, tout est possible. «Et pourquoi pas?» me dit Sonia Al Azar, fruit d’une union mixte. Pourquoi pas, en effet…

Comme une vieille dame qui a frôlé la mort, la capitale de la Bosnie sait prendre le temps de vivre, offrant aux rares visiteurs un sourire radieux, quoiqu’un peu édenté.

Ce sourire devient contagieux dans la langueur tout orientale de Bascarsija, le quartier historique turc. Quatre siècles de domination ottomane y ont laissé une empreinte durable, qui se traduit par la présence d’autant de mosquées au kilomètre carré que d’églises à Montréal. Les étroites rues commerçantes pavées de pierres polies semblent figées au Moyen Âge. Chaque artisanat y est représenté. Dans la Kazandzilük (rue des Chaudronniers), par exemple, on façonne toujours le cuivre selon les techniques ancestrales. Les cartouches d’obus y sont même recyclées en cafetières!

Joyau architectural que certains rêvent de voir classer patrimoine mondial par l’Unesco, ce quartier piétonnier a su mettre en valeur ses petites maisons de pierre et de bois tout en évitant les pièges de la ville-musée. À la différence des centres historiques de Carcassonne ou de Venise, celui de Sarajevo n’a pas été perverti par l’afflux massif de touristes.

«Allahu akbar, Allahu akbar, Ach-hadu an lâ ilâha illâ-llah, Ach-hadu anna Muhammad rasûlu-llah…» Du haut de son minaret, le muezzin invite les fidèles à la mosquée. L’écho dans la vallée enclavée entre les montagnes ravit peut-être les oreilles de l’Occidental laïque, mais il suscite un malaise perceptible chez nombre de Bosniaques. Croyants ou non, ils ont une dent contre le prosélytisme des prédicateurs étrangers qui viennent à Sarajevo.

Emir, 29 ans, ne s’enfarge pas dans les fleurs de la diplomatie quand il pourfend les tenants de l’islamisme radical: «Pendant la guerre, les Bosniaques ont accepté les secours, peu importe d’où ils venaient, car ils n’avaient pas le choix. Sans les moudjahidin, tous les musulmans auraient été égorgés comme des moutons. Bien sûr, l’Arabie saoudite et l’Iran ont profité de notre faiblesse. À l’époque, on aurait même pactisé avec le diable! Mais maintenant, tous ces gens, il faut qu’ils s’en aillent.»

Horrifiés par les valeurs impies des musulmans locaux, les régimes islamiques ont accordé des millions de dollars à la reconstruction des 120 mosquées de Sarajevo au lendemain de la guerre. Action sans grand effet sur les moeurs, si l’on se fie au chiffre d’affaires de la brasserie Sarajevsko, en bordure de la rivière Miljacka, qui scinde la ville en deux.

Les partisans de l’orthodoxie musulmane semblent toutefois avoir fait des gains. Le nombre de femmes voilées s’est multiplié depuis 10 ans à Sarajevo. Principalement en raison de l’apport des milliers de réfugiés venus des campagnes du Sandjack (en Serbie) et d’ailleurs. Le recensement de 1991 décrivait la composition ethnique de la ville comme suit: 49% de Bosniaques musulmans, 30% de Serbes, 7% de Croates, le reste se partageant entre Tsiganes et autres minorités. Le caractère multiethnique de la ville a sensiblement régressé depuis. Les dernières estimations du canton de Sarajevo montrent que 77% des 300 000 habitants de la ville se disent désormais bosniaques musulmans. Les moeurs progressistes des Sarajéviens finiront-elles par s’imposer aux vagues de nouveaux arrivants? Traditionnellement, c’est ici que les influences de l’Ouest ont eu le plus de répercussions en ex-Yougoslavie, davantage qu’à Belgrade ou même à Zagreb.

Pour s’en convaincre, il suffit de déambuler dans le quartier Centar, le bourdonnant coeur de la capitale. Quarante années ont suffi à l’Empire austro-hongrois, au tournant du 20e siècle, pour remodeler le visage architectural de Sarajevo et en faire une capitale moderne et prospère. La construction d’imposants édifices publics n’a été arrêtée que par l’assassinat, en 1914, de l’archiduc d’Autriche François-Ferdinand de Habsbourg par un nationaliste serbe de 19 ans bien nommé Gavrilo Princip!

Au-delà des vieilles pierres, c’est surtout l’esprit festif et trépidant qu’on remarque sur la place Strossmayerova, rendez-vous de la jeunesse dorée. Des jeunes hommes branchés et des demoiselles aux allures de mannequins milanais discutent sur l’interminable terrasse, qui s’étend sous le regard inquisiteur de la cathédrale catholique. Aux alentours, les Versace, Benetton et autres boutiques de luxe pullulent. Nous sommes à des années-lumière des jours de siège du début des années 1990, pendant lesquels cette ville était privée d’eau et d’électricité.

En grattant un peu ce nouveau vernis de modernité, on découvre toutefois la réalité un peu moins zen du chômage généralisé. Avec 40% de sans-emploi (17% en tenant compte du marché gris), on ne s’étonne pas que les cafés soient toujours pleins. Il y a pourtant de quoi se réjouir en observant certaines statistiques de développement humain de la Bosnie: un surprenant chiffre de 73 ans pour l’espérance de vie et un taux d’alphabétisation de 89%, selon l’Institut de la statistique de la Bosnie-Herzégovine.

La longévité des Sarajéviens s’expliquerait-elle par la qualité de l’environnement? On peut puiser directement de l’eau potable dans presque toutes les rivières de ce pays plein de forêts et de montagnes. L’envers de la médaille du paradis écolo: il doit son existence à la destruction quasi complète de l’industrie en Bosnie-Herzégovine, exception faite d’une aciérie à Mostar.

Pas d’industrie, mais presque pas d’impôts non plus. Un terrain économique fertile qui attire de plus en plus de jeunes de la diaspora. Ibrahim «German» Derbasani était venu, à 32 ans, défendre la ville de ses ancêtres, en 1993; aujourd’hui, il revient pour la faire prospérer. «La décision de quitter mon nid douillet en Allemagne n’a pas été difficile à prendre. L’horizon est bloqué là-bas, alors que tout reste à faire ici. Il suffit de saisir les multiples occasions au vol.» Moins d’une semaine après avoir défait son baluchon, en juin 2005, ce jeune loup blond se faisait gérant du Belle Vue, un des rares restaurants huppés de Sarajevo. «D’ici deux ans, j’aurai mon propre hôtel afin de bien accueillir les touristes qui vont revenir en masse.» Comme pour lui donner raison, leur nombre, bien que modeste, a doublé en sept ans, pour atteindre 562 000 personnes en 2004, et il ne cesse d’augmenter depuis (près de 600 000 l’an dernier).

Pour sa part, l’étudiant en anglais Mladen Lukic rêve de revoir les écotouristes arpenter les montagnes autour de Sarajevo. «Le potentiel est énorme!» Son club de plein air, Javorina, remporte déjà un certain succès par ses activités de rafting et de vélo, mais c’est un gros zéro pour la randonnée. Le hic: le terrain est miné, héritage de la guerre.

Les gouvernements locaux et étrangers, l’ONU ainsi que des ONG ont investi 35 millions de dollars l’an dernier pour à peine 407 engins explosifs neutralisés, mais le jeu en vaut la chandelle, selon Dusan Gavran, directeur de l’organisme qui supervise les entreprises de déminage. Les mines ont fait 19 victimes bosniaques en 2005, contre 632 en 1996, dont 151 enfants.

Le coût d’un nettoyage complet dépasserait l’entendement. «Nous espérons en avoir fini avec les zones densément peuplées d’ici 2009», dit Dusan Gavran. Plus que quelques années avant que les Sarajéviens puissent retourner se promener sur les pentes du mont Trebevic, qui surplombe la capitale. «Nous voulons retrouver notre plus haute montagne, c’est une question de fierté.»

Les entrepreneurs et l’État naissant butent contre un autre obstacle: l’économie souterraine. Vlad Kazan, tenancier d’un bistrot populaire et qui veut garder l’anonymat pour des raisons de sécurité, a tout du jeune entrepreneur prospère, avec sa chevelure platine style mohawk, ses lunettes opaques, ses habits luxueux et sa dégaine assurée. En vérité, il loue son local à Ramiz Delalic – dit «Chelo» -, le plus influent caïd de Sarajevo. Avec sa milice privée de 400 hommes pendant la guerre et sa nouvelle réputation de résistant, Chelo a consolidé son pouvoir déjà grand.

Si l’extorsion fait le malheur des commerçants, Chelo et ses sbires ont au moins le mérite d’avoir sécurisé la ville. Aucune petite délinquance en vue, tout juste quelques Tsiganes qui mendient. Les règlements de comptes sont nombreux, mais se font entre criminels. Une armée de l’ombre efficace, par comparaison avec les policiers bosniaques. Ces derniers se font rageusement traiter «d’incompétents, de couilles molles et d’épouvantails» par ceux qui se souviennent de la poigne des forces de l’ordre sous le régime communiste.

Moins puissants que les chefs mafieux mais aussi actifs, les petits trafiquants touchent à tout pour obtenir des konvertibilna marka, la monnaie locale (1 KM = 0,73$ CA). Abstraction faite de ses 21 ans, Kenan a l’apparence du commerçant banal, dans sa petite boutique de souvenirs. Au milieu des services à café, il s’exprime en français avec verve. «Pour réussir en Bosnie, il faut toucher à plusieurs choses… Drogues, objets de luxe et ainsi de suite. Une cargaison d’Armani volée en Allemagne, une nouvelle boutique à Sarajevo», ironise-t-il, le regard plein de sous-entendus. Je comprends mieux pourquoi toute une bande s’affaire autour de lui avec déférence.

Difficile de jouer au moralisateur lorsque l’on considère que le chômage oscille officiellement entre 50% et 60% chez les jeunes. Près des deux tiers souhaiteraient d’ailleurs tenter leur chance à l’étranger, selon une étude de l’ONU. Même ceux qui occupent de bons emplois ont du mal à payer leur logement.

Graphiste et publicitaire pour le quotidien Oslobodjenje, Edin gagne à peine 250 dollars par mois. Lui et sa famille se résignent à vivre entassés dans les immenses HLM des quartiers périphériques. On s’imagine les cités de banlieue parisienne décrépites et sans âme. Mais vus de près, les complexes d’habitation se révèlent des havres de paix offrant une qualité de vie surprenante. Le respect d’autrui et le respect de soi-même semblent les seules explications plausibles de ce miracle.

Comme pour faire mentir leur réputation de tranquillité, une rumeur s’élève parfois des quartiers résidentiels. Ainsi, tandis que la lune s’apprêtait à jouer au bilboquet avec les minarets, une explosion de joie a fait vibrer toute la ville lors de la Coupe de Bosnie-Herzégovine de football 2005. La victoire du FK Sarajevo en était la cause. Les plus jeunes pleuraient de joie, les vieux se contenaient à peine. «Nous sommes les meilleurs!» Une victoire sportive demeure un élément extrêmement unificateur. Cette nuit-là, les enfants croates, serbes et musulmans ont chanté leurs héros bras dessus, bras dessous. Presque de quoi virer nostalgique du communisme à la sauce yougo.

Les plus âgés regrettent évidemment «la belle époque du plein-emploi et de l’amitié entre les peuples de la Yougoslavie du maréchal Tito». Or, à l’exception des avenues qui portent son nom et des cigarettes Drina (toujours nationalisées et au prix du peuple, à 75 cents le paquet), les traces de l’ère communiste s’estompent aussi vite qu’ailleurs en Europe de l’Est. Seule la «yougonostalgie» musicale demeure bien vivace, mais elle est tranquillement supplantée par de nouveaux festivals jazz ou électroniques, qui réchauffent année après année les nuits fraîches de la ville. Côté septième art, le Festival du film de Sarajevo, lancé sous les bombes en 1995, poursuit sa tradition d’avant-gardisme. Rejoindre l’Union européenne ne représente qu’un horizon lointain, mais Sarajevo a déjà les pieds solidement ancrés dans l’Europe culturelle. Les vedettes internationales y jouissent d’un succès qui ne se dément pas.

«Les étrangers pensent que la guerre nous a rendus fous, mais nous l’étions déjà bien avant!» À mi-chemin du cynique grincheux et de l’optimiste délirant, l’écrivain Mustafa Snailovic partage le caractère excessif des Bosniaques, souvent digne des personnages grotesques du cinéaste Emir Kusturica (Underground, Chat noir, chat blanc, Le temps des gitans). Qu’est-ce donc que cette fameuse âme bosniaque? Une charmante naïveté, un goût prononcé pour la fête et un sens inaltérable de l’honneur.

Je rencontre l’écrivain-journaliste dans les bureaux enfumés du Jutarnje Novine, le grand quotidien indépendant du pays. Sans trop de cérémonie, il m’offre une quille de bière Sarajevsko, en me parlant de sa copine de 24 ans… lui qui accuse une cinquantaine d’années!

«En démocratie, on est nuls. L’industrie est quasiment morte. La corruption est partout et la privatisation du système n’est pas encore achevée», dit-il. Il n’y a donc pas d’espoir pour la jeunesse? «Au contraire! [Envolée lyrique] Dieu a créé un paradis en ce pays. Nous avons quatre saisons, la mer, des montagnes… On peut même boire l’eau des rivières. Bientôt, l’eau va remplacer le pétrole et nous serons riches!»

Il disserte aussi sur la revanche des berceaux locale, sur cette jeunesse qui comblera le vide laissé par la génération X, morte au combat ou exilée. L’espoir fait vivre.

Je profite de mes derniers moments en ville pour boire goulûment à la fontaine de Sebij, au centre de la place aux Pigeons. Une légende des caravaniers sur la route de la soie prétend que celui qui y boit reviendra un jour à Sarajevo. Les habitants de la capitale croisent justement les doigts pour que leurs neveux et nièces polyglottes reviennent d’Australie ou du Canada, l’esprit nourri des idées du Nouveau Monde et les poches pleines de dollars.

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ET ENCORE…

Boisson

Gireg, journaliste breton, prend un malin plaisir à répéter les mêmes questions aux Bosniaques qui lèvent le coude:

«Êtes-vous un bon musulman?

– Oui! [En tapant du poing sur la table, ce qui fait trembler les bouteilles vides.] Je ne mangerai jamais de porc de ma vie.

– Et l’alcool?

– Il n’est écrit nulle part dans le Coran qu’il est interdit d’en boire. Ça fait 400 ans que nous sommes de religion musulmane. Ce ne sont pas de foutus barbus qui vont venir nous montrer la bonne manière de pratiquer.»

Bouffe

On peut se sustenter pour presque rien à Sarajevo, avec le fameux burek, feuilleté fourré de boeuf haché, qui se décline aussi avec du fromage, des épinards ou des pommes de terre.

Culture

Les 15-25 ans ne jurent que par le turbo-folk, musique pop typiquement slave. Imaginez Michel Louvain ou les Classels remixés avec des rythmes techno! Vision d’horreur pour les critiques, mais la jeunesse y trouve sa voie. La réappropriation des vieilles mélopées orientales au discours simpliste participe au processus de création identitaire qui forge la base de la nouvelle nation.