La Suède : un modèle pour le Québec ?

Pour certains, c’est la société qui a le mieux réussi dans l’histoire du monde. Et la Suède est encore en train de se réinventer.


 

Quand, aux dernières élections québécoises, L’actualité a demandé aux chefs des cinq principaux partis de dire quel pays constitue un modèle en matière d’environnement, trois ont nommé la Suède, et un quatrième, les pays scandinaves. Étonnant ? Selon un sondage CROP effectué pour ce reportage, pas moins de 70 % des Québécois qui connaissent le modèle suédois estiment que nos gouvernements devraient s’en inspirer davantage dans l’ensemble de leurs décisions !

Berceau de la social-démocratie — programmes sociaux généreux, services publics ambitieux, taux d’emploi vertigineux — et royaume de la libre entreprise — Ikea, Volvo, Saab, Ericsson —, la Suède suscite l’envie. Politiciens et chercheurs de partout sur la planète tentent de rebâtir chez eux, tel un kit à assembler d’IKEA, un pan du modèle mis au point par cette société à qui tout semble sourire. « La société qui a le mieux réussi dans l’histoire du monde », titrait récemment le quotidien britannique The Guardian.

Mais à quoi, au juste, font allusion les adeptes du modèle suédois ? Aux routes parfaitement entretenues, aux régimes de congés parentaux enviables, aux confortables prestations d’assurance-emploi, aux études universitaires gratuites ? Ou aux réformes vigoureuses qui ont entraîné, depuis une quinzaine d’années, une vague de privatisations et de rationalisations ? (Voir « Les soubresauts du modèle suédois »)

« Le gazon est toujours plus vert dans la cour du voisin », rigole Emma Stenstrom. Enseignante à la Stockholm School of Economics et chroniqueuse au quotidien économique Dagens Industri, elle entend constamment parler, dans son milieu de travail comme dans son cercle d’amis, du « modèle suédois 2.0 ». « C’est le sujet de l’heure depuis des mois, dit la professeure, qui a fait une partie de ses études doctorales à l’Université de Montréal. On cherche à redéfinir ce modèle dans beaucoup de sphères d’activité. » Et pour s’inspirer, de plus en plus de penseurs se tournent vers… le Canada ! C’est le cas, par exemple, dans les domaines du soutien à la culture et de l’immigration (voir « Le nouveau visage de la Suède »).

Cette quête de nouveaux modèles vient un peu du désenchantement de la classe moyenne. « Je suis de la première génération depuis plus de 100 ans qui se portera financièrement moins bien que ses parents, dit Emma Stenstrom. La classe moyenne avait traditionnellement les moyens de s’offrir un bateau et une résidence secondaire. Je ne vois pas comment je pourrai un jour m’offrir ça. Et les choses ne s’amélioreront pas. »

Heurtée de plein fouet par les délocalisations vers la Chine, l’Inde et d’autres pays où la main-d’œuvre est bon marché, la Suède doit faire face, comme la plupart des pays industrialisés, à un choc démographique dû au vieillissement de sa population. La proportion de travailleurs par retraité passera bientôt de quatre pour un à deux pour un. Beaucoup s’inquiètent aussi du taux élevé d’absentéisme au travail. Selon l’OCDE, les Suédois prennent en moyenne 17 semaines de congé par an — jours de congé de maladie, vacances, jours fériés et congés parentaux confondus. Selon le cabinet de consultants McKinsey, si l’on considérait l’ensemble des personnes aptes au travail vivant de diverses prestations de l’État, le taux réel de chômage atteindrait 17 % ! (Il était officiellement de 5 % en juillet.)


 

« Mon pays, ce n’est pas Disneyland ! » s’exclame Göran Lindholm. Fiers représentants de la classe moyenne suédoise, lui et sa femme, Mia Wimblah, tous deux dans la jeune quarantaine, me reçoivent avec leur fillette, Lara, dans leur bungalow de Rydebäcks, coquette banlieue de Helsingborg, dans le sud de la Suède. Ils accueillent mes questions à la fois avec étonnement et amusement. Mécontents des taux d’imposition, de l’insécurité grandissante dans les villes et de la détérioration de la qualité des services publics, ils trouvent ironique que l’on continue, à l’étranger, de percevoir la Suède comme un exemple à suivre… « Les impôts sont tellement élevés que je touche plus d’argent en travaillant à temps partiel en Norvège dans le secteur de la construction que ma femme, chef de bureau dans une grande entreprise de transport. »

Ce mécontentement n’est pas étranger à la victoire, aux dernières élections, de la coalition de centre droit, dirigée par le Parti modéré. « Il faut se rappeler comment on a créé la richesse qui nous a permis de bâtir ce modèle social », dit Jorgen Eklünd, chef de cabinet du ministre des Finances. Affable mais réservé, il étale une série de graphiques sur le comptoir de style bistrot de la cafétéria du Ministère, où il me reçoit, au centre de Stockholm. « Notre principale tâche est de ramener plus de gens sur le marché du travail, dit-il. Il faut créer des mesures incitatives claires. Avant notre arrivée, il n’était pas beaucoup plus payant de travailler que de rester chez soi. » Son gouvernement a réduit les impôts de 40 milliards de couronnes (6,2 milliards de dollars) et fait des coupes sombres dans les prestations d’assurance-emploi. Il a aussi lancé une vague de privatisations de sociétés de la Couronne, dont Absolut Vodka. « Nous nous sommes inspirés des réformes de Tony Blair et de Bill Clinton, dit Jorgen Eklünd. Ce n’est pas une révolution, mais un retour au “vrai” modèle suédois, celui des années 1950 et 1960. »

Pour les critiques du modèle social suédois, cette époque représente l’âge d’or de la Suède. Sur les 50 plus grandes sociétés suédoises, 49 ont été créées avant l’apogée du big government (État tentaculaire) des années 1970, aiment-ils rappeler. Mauricio Rojas, député du Parti modéré, célèbre déjà la mort de l’État-providence. « Contrairement à ce qu’on a voulu nous faire croire, écrit-il dans une analyse publiée dans son site Web personnel, ce n’était ni la fin de l’histoire ni la culmination du développement humain. L’État-providence était incompatible avec le développement de la société qui l’a créé. Par conséquent, il appartient maintenant au monde des mythes et des souvenirs. »

Les admirateurs du modèle suédois font souvent fausse route, dit l’économiste Johnny Munkhammar. « Leur vision de la Suède semble restée accrochée aux années 1970 », lance-t-il avec le sens de la formule et le franc-parler qui ont fait de lui un orateur couru en Europe.


 

Vêtu d’un chic complet-veston, les cheveux coupés ras, Johnny Munkhammar m’accueille dans son luxueux bureau du centre de Stockholm avec le sourire et la prestance d’un jeune premier. Âgé de 32 ans, il est une vedette médiatique en Suède depuis la parution, en 2006, de son livre European Dawn : After the Social Model (l’aube européenne : après le modèle social), qui tire à boulets rouges sur le modèle suédois. Même s’il a prononcé des centaines de conférences sur le sujet, il est impatient de défendre ses arguments. « Notre modèle a subi des réformes majeures ces dernières années. De grâce, n’essayez pas de copier les facettes dont nous nous sommes affranchis ! Ce serait ridicule. » Le ton est donné… Pendant une heure, dans la salle de conférences du groupe de réflexion Timbro, qu’il dirige, il chantera les louanges du libre marché et dénoncera l’« inefficacité » de l’État. Un discours qui résonne dans les hautes sphères du pouvoir depuis l’élection de la coalition de centre droit, l’an dernier.

Pär Nuder, ministre des Finances dans l’ancien gouvernement social-démocrate, nie toutefois le déclin du modèle suédois. Selon lui, la défaite de son parti était surtout attribuable à une « fatigue » des électeurs. « Le pays a basculé vers la droite aux dernières élections, mais il demeure très attaché au modèle social », dit l’ex-ministre, qui multiplie les allocutions à l’étranger. « Ce modèle a fait ses preuves », martèle-t-il, évoquant les forts taux de croissance de la Suède, supérieurs à la moyenne européenne depuis plusieurs années.

La clé de ce succès, explique Pär Nuder, « réside dans la volonté des Suédois d’accepter des réformes structurelles très douloureuses, mais nécessaires ». Car pour conserver leur modèle malgré la grave crise économique qui a secoué le pays au début des années 1990, les Suédois ont dû le réformer. Les réformes auxquelles ils ont procédé auraient causé bien des remous de ce côté-ci de l’Atlantique…

En plus de réduire de façon draconienne les dépenses publiques, Stockholm a déréglementé presque tous les marchés, sauf l’habitation et le travail. Les secteurs de l’énergie et du transport en commun ont été ouverts à la concurrence. Le programme de pensions a été revu : les régimes publics à prestations déterminées ont été remplacés par un régime à cotisations déterminées, et les Suédois doivent eux-mêmes gérer en Bourse une partie de leurs fonds de retraite. Le nombre de lits dans les hôpitaux a été réduit de 45 %. L’éducation est restée gratuite, mais elle n’a pas échappé à la vague de privatisations : le gouvernement a créé un système de bons d’éducation, ce qui a entraîné l’ouverture de milliers d’écoles privées subventionnées. Les écoles publiques ont dû s’adapter à cette concurrence (voir l’encadré « Pleins pouvoirs aux directeurs d’écoles ! »).

« Devant les défis de la mondialisation, les pays qui ont du succès sont ceux qui sont ouverts et flexibles », dit Pär Nuder, conscient de tenir un discours plus souvent associé à la droite libérale. « La Suède est un pays de paradoxes, dit-il. On a un des filets sociaux les plus serrés au monde, mais on ne protège que les gens, pas les emplois. » Il donne en exemple la fermeture récente d’une usine du géant suédois des aspirateurs, Electrolux, qui employait 400 personnes à Västervik, municipalité de 20 000 habitants. Dans d’autres pays, dit-il, la population locale, les syndicats et même les hauts dirigeants de l’État se seraient mobilisés pour éviter cette fermeture — on n’a qu’à penser au feuilleton de l’usine de Papiers Gaspésia, au Québec. Pas en Suède. Un syndicat a même déclaré qu’il fallait accepter la décision de l’entreprise !

Aucune ville suédoise ne saurait mieux symboliser cette capacité d’adaptation que Malmö, à l’extrémité sud du pays. Troisième ville de Suède avec ses 250 000 habitants, Malmö était jusqu’à récemment la capitale suédoise de l’industrie lourde. Ébranlées par la concurrence asiatique, des centaines d’entreprises ont dû fermer leurs portes à la fin des années 1990, provoquant des dizaines de milliers de licenciements. Même les chantiers navals de cette ville portuaire, qui faisaient jadis la fierté du pays, ont dû baisser pavillon. Plutôt que de lutter contre ces fermetures, les autorités municipales ont décidé de tourner le dos au passé et de tout miser sur l’économie du savoir. Moins d’une décennie plus tard, l’Université de Malmö a ouvert ses portes à proximité des anciennes usines, qui ont cédé la place à des centaines d’entreprises de haute technologie. Près des défunts chantiers maritimes s’élève une tour d’habitation ultramoderne. Le Turning Torso, dessiné par un architecte espagnol, s’enroule sur lui-même à un angle de 90o, à la manière d’une spirale, illustrant à merveille le virage de la ville. Le paysage urbain est aussi marqué par le ballet des pelles mécaniques, qui creusent à coups de milliards de couronnes un tunnel entre la gare centrale et le majestueux pont reliant Malmö et Copenhague, de l’autre côté du détroit d’Öresund.

Malmö, comme le reste du pays, n’est pourtant pas au bout de ses peines. Car la Suède compte un nombre grandissant d’exclus, surtout parmi les immigrants, qui changent le visage du pays, autrefois homogène (voir l’encadré « Le nouveau visage de la Suède »). Beaucoup de Suédois craignent aussi que leur pays ne puisse résister à la concurrence asiatique. Raison de plus, plaide le gouvernement, pour dépoussiérer encore davantage le modèle suédois…

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