La Syrie s’enflamme

Le printemps arabe n’a pas fini d’agiter la Syrie. Unis dans la révolte, les manifestants continuent d’exiger des réformes. Au péril de leur vie. Car le régime de Bachar al-Assad ne cesse de resserrer son étau…

La Syrie s'enflamme
Photo : AFP/Getty Images

Quand il a aperçu quatre hommes postés en bas de son immeuble d’un quartier résidentiel de Damas, en mai dernier, le peintre Khaled al-Khani n’a même pas ralenti sa voiture.

« J’ai compris que je ne pouvais plus rentrer chez moi. Les forces de sécurité étaient là pour m’arrêter. J’ai roulé vers l’inconnu. »

À 36 ans, Khaled al-Khani a entamé ainsi sa période de cavale. Il avait participé en mars dernier, à Damas, avec d’autres intellectuels, aux premiers rassemblements de protestation de Syriens qui réclamaient à leur tour, après les Tunisiens et les Égyptiens, des changements démocratiques dans leur pays. Une contestation qui n’a cessé de s’amplifier depuis, malgré la répression féroce.

Le défi est immense devant une dictature qui s’impose par la terreur depuis près de 50 ans, dans un pays où toute vie publique est étroitement contrôlée, où le quotidien se vit sous la surveillance d’agents de renseignement recrutés parmi les serveurs des cafés, les institutrices ou même les éboueurs. Le quadrillage sécuritaire est particulièrement visible à Damas, où des hommes, plus souvent en civil qu’en uniforme, mais toujours armés de petites mitraillettes, sont postés tous les quelques mètres le long des princi­pales artères et à l’entrée de chaque immeuble.

Aux carrefours sont stationnés des véhicules blindés et des cars pleins de colosses des « forces spéciales », prêts à jaillir avec leurs gourdins pour briser tout rassemblement de plus de trois personnes, interdit par l’état d’urgence en vigueur dans le pays depuis… 1963 !

« Quand on sait la tyrannie de ce régime et qu’on voit sortir jusqu’à 3 millions de manifestants dans un pays qui compte environ 20 millions d’habitants, qu’on les voit braver à mains nues les tirs et les chars, cela relève du miracle ! » s’exclame l’oppo­sant en exil Burhan Ghalioun, directeur du Centre des études de l’Orient contemporain à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, devenu l’un des porte-paroles de la révolution syrienne à l’étranger.

Aux 1 500 à 2 000 morts, selon les sources des différentes organisations des droits de la personne, il faut ajouter des milliers de disparus, de blessés, de handicapés, et plus de 10 000 arrestations depuis le début de la révolte, en mars dernier. La brutalité de la répression a grandement contribué à grossir le mouvement.

 

bachar-al-assad
Le dictateur Bachar al-Assad.
Photo : Vahid Salemi / AP / PC

 

« Nous manifestons, ils nous tirent dessus ; nous enterrons nos morts le lendemain sous des pluies de balles, d’autres martyrs tombent pendant les obsèques », raconte Nader, étudiant de 22 ans, qui doit taire sa véritable identité pour se protéger. Homs, où il réside, troisième ville du pays, à 160 km au nord de Damas, est une des places fortes de la révolte. Totalement indifférent à la politique il y a quelques mois encore, Nader s’est engagé dans le mouvement pour le changement, comme des milliers de jeunes dans ce pays où 77 % de la population a moins de 35 ans.

« La force du mouvement de protestation vient non seulement du courage et de la détermination de ces gens qui descendent dans la rue au péril de leur vie, mais surtout de la capacité qu’il a montrée, depuis des mois, de résister aux pressions et aux pièges tendus par le régime », dit le professeur Ghalioun.

* * *
Légende de la photo de départ :
Manifestation monstre dans la ville de Hama, dont le dictateur
Bachar Al-Assad tente de reprendre le contrôle. Depuis le début
de la révolte, en mars, près de 2 000 Syriens sont tombés
sous les balles du régime.

                                                                                                           SUITE DE L’ARTICLE >>

Dès que le régime de Bachar al-Assad a vu se fissurer le mur de la peur qu’il avait édifié pendant des décennies, il a en effet cherché à provoquer toutes sortes de craintes et de paniques dans la population. La stratégie du « moi ou le chaos », relayée par la propagande officielle, s’est appuyée sur des théories du complot, accusant des « infiltrés de l’étranger » ou des « extrémistes sec­taires » d’être derrière les appels à la liberté.

« Attention à la sédition ! » préviennent des panneaux rouge sang le long des avenues des grandes villes syriennes, tandis que les médias officiels relaient des rumeurs sur « les bandes armées » surgies d’on ne sait où et qui tireraient sur les habitants.

Le danger de conflits entre communautés a été le principal épouvantail brandi par le régime pour tenter de calmer les ardeurs des manifestants. La Syrie compte 70 % de musulmans sunnites et plus d’une dizaine de minorités reli­gieuses et ethniques : chrétienne, kurde, arménienne, etc.

La communauté alaouite – branche dissidente de l’islam à laquelle appartient la famille du président al-Assad – représente environ 10 % de la population, mais tient une place disproportionnée dans le gouvernement et, surtout, dans l’armée. Les minorités se sont parfois laissé convaincre du risque de revanche dont elles seraient victimes en cas de reprise du pouvoir par la majorité sunnite, qui imposerait alors un régime islamique.

Sur ce plan, le mouvement de protestation a montré une résistance exemplaire aux tentatives de divisions interconfessionnelles. « Uni, le peuple syrien est uni » a été l’un des premiers slogans des manifestants pour la démocratie.

Les appels à la mobilisation des coordonnateurs du mouvement, relayés notamment sur Facebook chaque vendredi, ont été destinés successivement aux différentes communautés. On a vu ainsi se diversifier les mots d’ordre autour du Vendredi saint, pendant la semaine de Pâques, puis du vendredi azadi (liberté, en kurde) ou encore de Saleh al-Ali, héros alaouite de la lutte pour l’indépendance du pays. Ce souci du consensus national a sans doute joué un rôle dans la progression de la révolte sur le terrain, mais aussi dans l’opinion d’une majorité silencieuse.

Car certains partisans du président al-Assad ont cru jusqu’à récemment à sa volonté de réforme. Une parenthèse d’espoir s’était ouverte en 2000, quand le jeune Bachar a succédé à son père à la tête de la première Républi­que dynastique moderne. Mais le « printemps de Damas » n’a duré qu’une courte saison.

Après quelques débats d’idées auto­risés au sein de cercles restreints, le régime autoritaire, qui dispose d’une quinzaine de services de sécurité, a repris les choses en main. De nombreux participants à ces débats d’idées – avocats, médecins et intellectuels – ont été mis en prison pendant quelques semaines ou quelques mois. Parmi eux, Suhair Atassi, diplômée de littérature française, fille d’une grande famille qui a donné au pays trois présidents de la République.

Suhair Atassi s’est imposée depuis comme une figure emblématique et respectée de l’opposition. Arrêtée de nouveau lors d’une manifestation en mars dernier, puis libérée sous caution, cette belle quadragénaire dirige aujourd’hui, depuis sa cachette et devant son écran d’ordinateur, le mouvement de protestation sur le terrain. Mais cette clandestinité lui pèse et elle se demande si ce ne serait pas plus courageux de sortir dans la rue pour défendre la cause.

« Je me pose des questions chaque fois qu’une femme ou un homme libre de mes amis se retrouve derrière les barreaux », écrivait-elle sur sa page Facebook en juillet dernier, au lendemain de l’arrestation d’une vingtaine d’artistes, cinéastes, comédiens et journalistes qui manifestaient dans la capitale syrienne.

L’artiste Khaled al-Khani a choisi de poursuivre son combat en exil. « Je sentais surtout le poids que j’étais devenu pour ma famille et mes amis, qui devaient me cacher », dit-il à Paris, où il attend, dans une chambre sous les toits prêtée par des amis, « la chute de ce pouvoir sanguinaire ».

Ce natif de Hama a un compte à régler avec les forces du régime, qui ont commis un massacre dans sa ville en 1982, massacre qui a fait près de 20 000 morts. Parmi eux, son père, ophtalmologue, dont le cadavre, les yeux arrachés, avait été rendu à la famille. Khaled avait alors six ans. Il jure : « Je veux récupérer les yeux de mon père. »