La Tunisie désenchantée, 7 ans après sa révolution

Des Tunisiens redescendent dans la rue depuis la semaine dernière. Notre envoyée spéciale a passé un mois à tâter le pouls de la jeunesse, juste avant le déclenchement des manifestations.

Photo: EPA/MOHAMED MESSARA

Certaines portent le voile au-dessus d’un t-shirt coloré, d’un jeans troué et de baskets or ou argent, en une sorte de kitsch musulman. D’autres l’assortissent plus sobrement. D’autres encore, aux terrasses des cafés ou au magasin ZARA de l’avenue Bourguiba à Tunis, montrent fièrement leurs longues chevelures sombres. Mais je croiserai bien peu de Tunisiennes drapées dans cette burqa qui les fait ressembler à de grands oiseaux noirs.

J’ai beau constater un léger recul du port du voile depuis mon dernier séjour, en 2016, beaucoup de jeunes filles se sont voilées en Tunisie après 2011. La chose peut paraître étonnante considérant que c’est dans ce pays qu’est parti, en décembre 2010, le mouvement de révolte qui donna naissance au printemps arabe. Les Tunisiens ont envoyé aux oubliettes de l’Histoire le dictateur Ben Ali, président de la république depuis 1987, mais depuis, les gouvernements qui se sont succédés n’ont pas réussi à rétablir l’économie dans ce pays de 11,4 millions d’habitants. Et aujourd’hui, les jeunes comme leurs aînés s’impatientent. Ils n’ont pas encore récolté les dividendes de leur soulèvement contre la tyrannie, la pauvreté, la corruption et le chômage.

Durant un mois, j’ai parcouru le pays, allant de Tunis au nord à Kairouan au sud-ouest, pour rencontrer des jeunes et tenter de comprendre leurs attentes et leurs espoirs. Certains vont jusqu’à dire que la situation s’est détériorée dans tous les domaines. À Tunis, ils m’ont à peu près tous affirmé qu’une double crise, économique et sociale, menace ce pays qu’ils aiment tant. En 2017, le déficit de la balance commerciale, la dette publique qui a continué à gonfler, la chute vertigineuse du dinar et l’inflation galopante ont aggravé une situation précaire, malgré une remontée du tourisme.

Et il y a aussi ces « vaisseaux de la mort » sur lesquels s’entassent des milliers de jeunes tunisiens illégaux, qui traversent la Méditerranée vers la Sicile et l’île de Lampedusa en quête d’un Eldorado. Ils croupissent en Italie dans des centres de rétention et plusieurs sont renvoyés chaque jour en avion dans leur patrie d’origine. D’où ils attendent l’occasion de repartir.

Les manifestations, de plus en plus nombreuses, reprennent les vieux slogans « travail, liberté, dignité ». Certains craignent que la situation profite  au mouvement islamiste Ennahdha, qui pourrait reprendre en 2019 le pouvoir à l’élection de 2014. Mais pour l’instant, l’appareil étatique reste conservateur et immobiliste. Difficile de gouverner un pays qui abrite encore 208 partis…

Aux terrasses des cafés de Tunis ou sur les campus universitaires, les jeunes femmes que je rencontre n’ont pas la mine sombre et le regard triste que je remarque chez beaucoup d’hommes. Elles discutent, ont le goût du bonheur. Les Tunisiennes ont le sort le plus enviable du Moyen-Orient. Récemment, un pas de plus vers l’égalité entre les hommes et les femmes a été franchi par le gouvernement du président Béji Caïd Essebsi, dans le droit d’héritage et avec l’abrogation de l’interdiction faite aux femmes d’épouser un non-musulman.

Mais ce que les Tunisiennes veulent surtout, c’est travailler. Elles représentent 70 % des diplômés qui ne trouvent pas d’emploi à la sortie de l’université. Dans l’ensemble du pays, 70 % des jeunes gens n’arrivent d’ailleurs pas à entrer dans le monde du travail malgré de brillantes études.

À Kairouan, une ville de 139 000 habitants située à 150 kilomètres au sud-ouest de Tunis, j’ai croisé de ces jeunes sans emploi, révoltés, déçus d’être à la charge de leurs parents. Ils consultent fébrilement internet à la recherche d’un poste et se réfugient au café une partie de la journée pour tenter de trouver une solution. Comme Ayoub, 25 ans, mathématicien et détenteur d’une licence en énergies. Il voudrait innover pour que son pays utilise sa richesse — l’énergie solaire — pour développer une électricité à moindre coût. Spécialiste des énergies renouvelables, il rêve d’enrayer la pollution qui encrasse les villes de la Tunisie.

Sans le soutien indéfectible des familles, la situation serait insoutenable pour les jeunes sans travail. Heureusement, la solidarité entre les générations demeure exemplaire…

« La réalité est choquante », me dit Ouymema, 26 ans, ingénieure depuis trois ans dans une multinationale. « Sur les chantiers je dirige des équipes de 30 ou 40 ouvriers et techniciens, je travaille très souvent le week-end, et comme la plupart des ingénieurs, je suis sous-payée. » Au cours des trois dernières années, plus de 2 500 ingénieurs formés en Tunisie sont partis partager leur savoir ailleurs, assure-t-elle. « Je refuse que ma génération soit sacrifiée à cause de la faillite de nos aînés », dit cette ravissante jeune femme à la peau ambrée, très droite dans son t-shirt et ses espadrilles orange.

Ouymema m’a invitée à déjeuner d’un poisson grillé à la plage de Tunis. « Sur les plages, dit-elle, il y a le bikini et le burkini, chacune choisit ce qu’elle veut. Il y a aussi le terrorisme et la religion, les suicides de jeunes, la prostitution des étudiantes, les grèves de la faim et les sit-in des diplômés de l’enseignement supérieur, privés de possibilités de travail. En même temps, il y ici a un goût immense pour la fête. » Les jeunes, poursuit-elle, veulent un vrai changement. « Oui, nous demandons l’impossible. Et surtout, nous les jeunes, nous ne voulons pas être jugés. »

Dans un restaurant de la médina de Tunis où nous avons rendez-vous, Sarra, 27 ans, une avocate franco-tunisienne, renchérit : « Dans le travail comme dans la vie quotidienne les frustrations sont constantes. Les jeunes avocats, les jeunes médecins sont tentés par l’exil, quitte à revenir plus tard. Et pourtant nous avons une constitution unique dans le monde arabe, qui a été adoptée dans l’enthousiasme et nous garantit les droits élémentaires. »

L’avocate élégante et diserte, qui a choisi de vivre à Tunis plutôt qu’à Paris, est venue au restaurant avec son amoureux Bedis, qui la couve des yeux. Sarra me pointe les avancées : « Je vis avec un ami tunisien sans être mariée, ses parents sont d’accord, alors que ma famille en France l’est un peu moins. » Elle parle d’espoir, de la vie culturelle effervescente dans la capitale « avec des théâtres qui se sont multipliés, des concerts, des librairies, des centres culturels avec une passion pour la danse, le cinéma et les nouvelles technologies, toute une création vivante qui rend la vie ici agréable. Une situation privilégiée par rapport aux autres régions du pays. »

Les femmes, ce sont elles qui tiennent la Tunisie en vie, croit Sarra. « La société civile est très agissante et il y a toutes sortes d’initiatives privées, en partie initiées par les femmes. » Sarra admire le petit hôtel dans la médina de Tunis où j’habite, une magnifique et très ancienne maison privée avec son patio et ses murs couverts de céramiques traditionnelles. L’endroit a été entièrement restauré pendant plus de 10 ans et sans aide par Leila Ben Gacem, une jeune entrepreneure de talent qui veut redonner à la médina son ancien éclat.

Et la jeunesse qui étudie ? À la Faculté des lettres de l’Université de Tunis, à l’École normale supérieure, à l’Institut supérieur des sciences humaines, à la Faculté de philosophie de Sfax, j’ai découvert une jeunesse studieuse, en grande partie féminine, assoiffée de connaissances et désireuse de s’ouvrir au monde.

Les jeunes filles me disent que leurs pères les encouragent à étudier et à réussir. C’est une tradition en Tunisie, où l’enseignement public fut très longtemps considéré comme le meilleur passage entre les générations et les classes sociales.

Les filles et les garçons que je croise me disent que l’école et l’université ne sont plus comme auparavant une garantie d’ascenseur social, que la violence et l’absentéisme règnent à l’école. Des professeurs se plaignent d’un appauvrissement de l’expression écrite et parlée de l’arabe et du français. L’enseignement de matières comme la philosophie, la littérature, l’histoire ou la sociologie est moins apprécié, car l’État est incapable comme jadis d’assurer la sécurité de l’emploi dans ces domaines. Des institutions d’enseignement privé se développent par ailleurs à toute allure, ce que dénoncent des Tunisiens attachés au service public. Ces établissements, disent-ils, avantagent les familles qui ont de l’argent pour payer les frais exorbitants.

Sortir la jeunesse du marasme est un défi énorme, alors les responsables tunisiens sollicitent le concours des pays de l’Union européenne. Ainsi s’est tenu à Sfax en octobre 2017 un Forum de la jeunesse soutenu par le gouvernement français, où 200 jeunes de toute la Tunisie ont pu échanger des idées et entendre des histoires de réussites de jeunes entrepreneurs.

En un sens, la rupture avec la dictature semble avoir déconnecté une certaine jeunesse de la vie politique. Comme me l’explique le philosophe Yousef Seddik, qui n’hésite pas à parler d’une révolution inachevée, « les régimes dictatoriaux ont cultivé la nonchalance, le mépris de la pensée, et une certaine banalité relayée et entretenue aujourd’hui par les médias, qui sont affligeants et entretiennent cette malédiction du religieux. » La classe moyenne a été le fondement de ce pays avec son souci d’excellence dans le domaine de l’éducation comme dans celui de la médecine. Aujourd’hui, poursuit le philosophe, elle « vit un véritable rétrécissement, et la rareté est son quotidien désormais. Les niveaux de vie sont trop disparates et différents et cette tendresse nationale qui nous caractérisait menace de s’effriter. »

La parole s’est libérée en Tunisie depuis le départ de Ben Ali, sur tous les sujets, et l’on sent toute la nervosité qui s’est emparée de la seule démocratie du monde « dit arabe », qui a valeur d’exemple pour toute la région du Moyen-Orient. Assisterons-nous en 2018 à un autre printemps arabe ?

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J’aime ce pays pour ses paysages sa population et sa démocratie en développement.Je souhaite que les Tunesiens et Tunésiennes trouvent Les moyens de créer de l’emplois pour sa jeunesse et que les autres pays les aident à réaliser cela car le non emploi est un terreau pour les extrémistes a créée la pagailles.

Ici, quelques éléments de réflexion sur ce qu’il manque et ce qu’on n’a pas fait en Tunisie depuis la révolution de 2011 : à mon sens, le ménage judiciaire n’a pas été fait pour éclairer le fait des affairistes corrompus dans le tableau politique. Que font les élites politiques et intellectuelles, et d’affaires de surcroît pour créer un sentiment nationaliste consensuel afin d’atténuer la culture d’exclusion des régions, des moins nantis, des jeunes ? Les partis qui se sont succédé au pouvoir n’ont pas corrigé cette habitude de trouver des jobs aux membres de leurs familles, de leurs régions, de leurs bleds, et de se complaire dans leur fonction de pouvoir. De loin, j’observe que malgré une constitution exemplaire, le pays se débat dans une discussion de surface entre l’islamisme et le bourghibisme, deux postures morales et politiques et pas adaptées aux enjeux de l’heure. On néglige à on avis une dimension fondamentale de la vie politique, sociale et économique que je désignerais comme le patriotisme solidaire. En somme, que font les organisations significatives pour ramener le pays vers un projet national rassembleur ? Il y a l’argent en Tunisie, ils des gens biens formés, ce qui manque ce sont des initiatives de concertation dans lesquelles on accepte de travailler avec l’autre, pour le bien commun. (On rapporte quand même qu’à petite échelle, émergent de bons projets.) Pour cela, les élites se doivent de voir autrement, de se questionner sur les valeurs et les façons de faire héritées de dernières décennies. Autrement dit, de se repenser. Et la population pourra cesser de regretter ces deux anciens présidents, Ben Ali et Bourghiba, qui ne sont plus, et elle pourra retrouver l’espoir et le goût de rebâtir au lieu de penser à s’accaparer le bien qui passe comme le font tant et tant des personnes au pouvoir. Et mon propos est pausé et motivé par l’amour que j’ai de la Tunisie.

Voilà un pays qui pourrait fournir la main d ‘oeuvre que nous recherchons et ce en français…mais il parait que les diplômes étrangers ne sont pas reconnus par le Québec…dommage….