La Tunisie perd son français

Pour protéger sa langue, l’arabe, la Tunisie a imposé une série de mesures. L’initiative a si bien réussi que le français est délaissé par les jeunes. Dur, pour ce pays cofondateur de la Francophonie !

La Tunisie perd son français
Photo : iStock

Par un après-midi de printemps, dans la classe de Leïla Mlaïki-Ab­delja­ouad, au cœur de Tunis, on lit L’heure du cru, de la médecin et romancière tunisienne francophone Azza Filali.

Une vingtaine de jeunes filles âgées de 16 ans et quelques garçons assistent au cours de littérature. Dans un fran­çais châtié, l’enseignante interroge les élèves sur les motivations du narrateur. Ceux-ci lui répondent avec une éloquence qui ne détonnerait pas dans les plus grandes écoles de France.

« Ici, c’est un peu l’élite de Tunis », convient Leïla Mlaïki-Abdeljaouad, une femme douce et distinguée, que les élèves appellent « madame ».

Nous sommes au collège Sadiki, tout près de la casbah, le centre administratif de Tunis, où ont eu lieu certaines des manifestations de l’hiver der­nier. Fondé en 1875, ce lycée a formé le premier président de la Tunisie, Habib Bourguiba, de même que 76 ministres et l’actuel président, Fouad Mebazaa.

« Dans les autres lycées du pays, la politique d’éducation du régime de Ben Ali a malheureusement causé un fort déclin de la maîtrise du français », ajoute l’enseignante.

La Tunisie a été le fleuron colonial de la France de 1881 jusqu’à son indépendance, en 1956. Mais aujourd’hui, les jeunes, qui constituent la grande majorité de la population (l’âge médian est de 29 ans), se détournent de la France au profit du Moyen-Orient. En partie à cause d’une loi linguistique… et de la télévision par satellite !

Les linguistes estiment qu’il n’y a aujourd’hui en Tunisie que 30 % de francophones réels, qui connaissent bien le français et l’utilisent couramment. Autrefois maîtrisé par l’ensemble de la population, le français est désormais l’apanage de l’élite, des guides touristiques et des baby-boomers.

« C’est une catastrophe », dit Raoudha Kammoun, chercheuse en sociolinguistique à l’Université de la Manouba, en banlieue de Tunis. « Dans les écoles, la plupart des élèves ne sont capables de répondre que par oui ou non ou demandent à l’enseignant de répéter en arabe. »

Alors que leurs parents regardaient religieusement France 2, les jeunes privilégient la chaîne d’information Al-Jazira ou les feuilletons égyptiens. L’audience des réseaux de télévision fran­çais ne représente plus que 3 %. « L’arrivée des chaînes satellite a fait entrer des valeurs nou­velles en Tunisie, notamment une forte hausse de la pratique musulmane », dit Lofti Azzouz, directeur de la section tunisienne d’Amnistie internationale.

Habib Bourguiba, qui a fait de la Tunisie un État moderne, a pourtant été un des trois pères fondateurs de la Francophonie. Après avoir chassé les coloni­sateurs français, en 1956, il a rétabli l’arabe comme langue nationale, tout en faisant la promotion du français comme outil du progrès.

Son successeur, le dictateur Zine el-Abidine Ben Ali (déchu en janvier dernier), accélérera toutefois l’arabisation du pays à partir de 1987 pour miner la popularité des islamistes. Avec, entre autres, une politique qui ne dépayserait pas les Québécois : depuis 1999, l’affichage des commerces doit obligatoirement se faire en arabe ou être bilingue.

Le système d’éducation, lui, a été chamboulé plusieurs fois : de 1990 à 2002, le ministre de l’Éducation, Mohammed Cherfi, a tenté d’imposer l’enseignement en arabe de tous les cours de base. L’initiative n’a jamais été menée à terme.

« Ça a perturbé les élèves et le système d’éducation », admet l’attaché de presse de l’actuel ministre de l’Éducation, Mohammed Sfar. Depuis les années 2000, le nombre d’heures d’enseignement du français langue seconde a été augmenté pour rectifier le tir.

Actuellement, les neuf pre­mières années de scolarité se déroulent en arabe, avec des cours de français langue seconde dès la 3e année. Puis, à partir de la 10e, les cours scientifiques, tels que les mathématiques et la chimie, se donnent en français.

« Les élèves sont souvent perdus. Ils ne connaissent pas le vocabulaire pour ces cours ensei­gnés jusque-là en arabe », dit la chercheuse Raoudha Kammoun, qui ne fait pas ses 50 ans avec son manteau de cuir et son rire contagieux. La valse des réformes a eu un effet négatif sur l’ensemble du système d’éducation, estiment de nombreuses personnes interviewées pour ce reportage.

Dans la rue, les Tunisiens attribuent surtout aux politiques de la France le désintérêt des jeunes envers la Francophonie. Leur pays est une des destinations soleil préférées des Français – près de 1,35 million d’entre eux viennent annuellement s’y tremper les pieds dans la Méditer­ranée -, alors que l’Hexagone est presque inaccessible pour les Tunisiens.

Adoptées entre 1986 et 1997, les lois Pasqua-Debré ont resserré les conditions d’entrée en France pour les étrangers. Depuis, les Tunisiens doivent obtenir un visa, au terme d’un véritable parcours du combattant : il leur faut se rendre au consulat général de France à Tunis, fournir entre autres un justificatif pour le séjour (invitation professionnelle, réunion familiale, etc.), une preuve d’héber­gement, un certificat d’assurance rapatriement et un relevé de compte bancaire.

« Avant les années 1990, nous allions souvent en France, nous avions des amis et de la famille là-bas », dit Chedia Belaïd-Mhirsi, inspectrice principale de la qualité du français dans les collèges et lycées. « L’instauration des visas a été un choc et une humiliation pour nous. »

Son fils, Zied, qui est médecin, assure qu’il est difficile pour lui, sinon impossible, d’obtenir un visa de visite ou de travail en France. « Pourtant, le méca­nicien de Renault peut venir en vacances ici… et il me regarde de haut », dit ce grand gaillard au crâne rasé et aux larges épaules. Exit le Louvre, les Tunisiens visitent plutôt la Mosquée bleue d’Istanbul.

Et la révolution de janvier dernier, qui a conduit au départ du président Ben Ali, a encore fait baisser la cote d’amour de la France. Selon un sondage réalisé par Sigma Conseil, seulement un Tunisien sur trois croit que la France a réagi de façon positive aux événements. La plupart des répondants estiment que la diplo­matie française est arrogante et condescendante à leur égard. À la question « Qu’attendez-vous, à l’avenir, de la France ? », la réponse la plus populaire (37 %) était sans appel : rien !

Une partie de l’élite tunisienne n’en continue pas moins de rêver de l’Europe et du Québec. De 1990 à 2006, le nombre de jardins d’enfants (qu’on appelait autrefois prématernelles) de langue française est passé d’une dizaine à 106 en Tunisie. Au Centre de langue de l’Institut français, qui aide jeunes et moins jeunes à maîtriser la langue de Molière, le nombre d’élèves a doublé de 2000 à 2006, pour atteindre 12 500 élèves. « Il y a des familles de la haute bourgeoisie où on ne parle jamais arabe à la maison », souligne la chercheuse Raoudha Kammoun.

Au niveau postsecondaire, certains élèves optent pour le privé, jugé plus prometteur pour une carrière internationale. C’est dans ce contexte que le Collège LaSalle, de Montréal, a ouvert en 2000 une école à Tunis. « Nos élèves souhaitent travailler au Canada, en Europe ou en Tunisie, dans des secteurs tournés vers l’international », dit Laabidi Mohsen, directeur du Collège LaSalle International de Tunis. « Dans les universités étatiques, poursuit-il, le niveau de français est souvent médiocre. Alors ils choisissent le système d’enseignement canadien. »

Les étudiants doivent débourser 3 500 dollars canadiens pour une année au Collège LaSalle, une fortune pour les familles moyennes. « Je le vois comme un investissement », dit Sourour Ben Nasser, une jeune femme récemment diplômée en commerce international.

Les Tunisiens qui souhaitent travailler au Québec ont un excellent niveau de français, estime Line Lagacé, vice-présidente au soutien à la croissance des entreprises à Québec International, une agence de développement chargée de promouvoir l’économie de la région de Québec.

Line Lagacé a fait partie d’une délégation qui s’est rendue en Tunisie en novembre dernier afin d’y recruter des employés en génie industriel et en informatique pour le secteur de Québec. « Toutes les personnes rencontrées parlaient un français excellent, dit-elle. Mais il faut dire que ce sont des gens désireux de venir au Québec. Pour certaines catégories d’emplois, comme les soudeurs, nous avons remarqué que le français était moins bon. La maîtrise de la langue augmente avec le niveau d’instruction. »

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