La vie la vie… à Kinshasa

Des patients retenus à l’hôpital contre leur gré, des femmes invitées à se couvrir pour réduire le harcèlement sexuel, une famille d’accueil pour une mère et sa fille accusées de sorcellerie: la vie quotidienne dans la capitale du Congo, c’est du sport!

Même si elle a les joues creuses, ses yeux brillent et elle respire une féroce envie de vivre. Elle s’appelle Kinshasa. C’est la capitale de la République démocratique du Congo, la ville d’Afrique noire la plus peuplée après Lagos (Nigeria). Notre histoire a commencé lorsque le Fonds des Nations unies pour l’enfance – l’Unicef – m’a demandé d’y animer un atelier sur «le journalisme au service du développement». La République démocratique du Congo, le plus grand pays d’Afrique centrale, se relève d’une guerre civile qui a fait plus de quatre millions de morts. Le conflit tire à sa fin, mais la démocratie reste à construire, y compris une presse libre.

Pendant une semaine, des journalistes congolais devaient chacun, sous ma houlette, rédiger un reportage. Je pensais que j’aurais une ou deux choses à leur apprendre. J’avais sous-estimé à quel point il s’agirait d’un véritable échange, car mes confrères, eux, allaient m’apprendre non pas une ou deux, mais quantité de choses sur Kinshasa.

Les sujets proposés portaient sur les tracas de la vie courante dans une ville africaine de huit millions d’habitants. Certaines idées étaient plutôt cocasses. Pour faire reculer le harcèlement sexuel, un vice-président congolais avait incité les femmes à s’habiller plus sobrement. Un journaliste se proposait de demander aux coquettes Congolaises si elles se plieraient aux désirs vice-présidentiels. Le sujet, moins léger qu’on ne pouvait le croire, cernait les rapports entre les citoyens et les responsables politiques. Les dirigeants avaient peut-être moins d’autorité qu’on ne l’imaginait.

Un autre journaliste souhaitait rédiger un article sur une femme dont la fille de 11 ans était accusée de sorcellerie, un véritable phénomène de société et non un simple fait divers. Il se demandait s’il pouvait écrire à partir d’un témoignage personnel: lui et sa femme avaient recueilli cette mère et sa fille. Bien sûr que oui.

D’autres encore voulaient écrire sur la prostitution, le sida, les agressions sexuelles, les enfants de la rue – des phénomènes qui semblaient être en pleine recrudescence. Un sujet m’a fait bondir: des hôpitaux employaient les grands moyens pour obliger les patientes à régler leur note.

Les articles étaient, pour le reporter québécois que je suis, stupéfiants. Mais mes collègues se posaient des questions qui taraudent les journalistes partout. D’abord sur la langue: pouvaient-ils, eux qui travaillent dans des journaux francophones, utiliser des expressions tirées des langues nationales parlées en République démocratique du Congo? Le débat, au Québec, n’a toujours pas été tranché, ai-je répondu. Certains journaux utilisent le joual (je leur ai expliqué de quoi il s’agissait), mais le magazine pour lequel j’écris ne se le permet que très rarement.

Leur fallait-il rémunérer leurs sources? Mauvaise idée: une personne ne risquait-elle pas de leur parler dans le seul but de gagner un peu d’argent (et donc de leur raconter n’importe quoi)? Dans le groupe, les avis étaient partagés. Une journaliste de Lubumbashi, dans le sud du pays, a avoué qu’elle donnait habituellement un petit quelque chose à ses informateurs de confiance. La somme, a-t-elle insisté, était modeste: 50 francs congolais (environ 15 cents). Ça en dit long sur l’extrême pauvreté des Congolais: la majorité de la population vit avec moins d’un dollar américain par jour. Mais cela rappelle aussi qu’en République démocratique du Congo tout s’achète et se vend, y compris les sources et les journalistes.

Mes confrères touchent une «aide» lorsqu’ils se rendent aux conférences de presse. En clair: si les organisateurs ne leur donnent rien, ils ne se déplacent pas. Il faut savoir que les autobus sont rares à Kinshasa. Comme tant d’autres biens publics, ils ont été pillés lors de la chute de l’ex-président Mobutu Sese Seko (au pouvoir de 1965 à 1997). Il faut donc circuler en taxi collectif, ce qui n’est pas bon marché. La ville est grande (30 km d’est en ouest, 15 km du nord au sud) et la traverser coûte 500 francs, soit 1,25$. Cette somme n’est pas dérisoire lorsqu’on gagne, comme c’est le cas d’un journaliste congolais débutant, 60 dollars par mois.

À l’issue d’une conférence de presse, des enveloppes sont donc distribuées discrètement: un reporter de la presse écrite touchera de 15 à 25 dollars; une équipe de télé en touchera 60, dont la moitié sera reversée à son employeur à titre de «frais de diffusion». Cette pratique est généralisée. En fait, seules la Banque mondiale et la Mission des Nations unies au Congo se permettent de ne rien donner aux journalistes. Elles savent que, malgré cela, leurs conférences de presse seront « couvertes ». De là à conclure qu’il s’agit des vrais maîtres du Congo…

Faut-il vraiment que les journalistes, chaque fois qu’ils posent une question au chef d’État, le président Joseph Kabila, la fassent précéder de «Votre Excellence»? Ce n’était pas à moi, un étranger, de leur dicter leur conduite, mais je leur ai expliqué que leurs confrères québécois ne disaient pas systématiquement «Votre Excellence» lorsqu’ils s’adressaient à la gouverneure générale du Canada. La question trahissait leur désir d’avoir des rapports plus égalitaires avec leurs dirigeants. Cela ne va pas de soi dans un pays producteur d’or et de diamants où la majorité vit dans le besoin.

Mes confrères congolais n’ont même pas accès aux outils que les journalistes des pays riches utilisent tous les jours. Dans mon groupe (une quinzaine de personnes), seule la moitié avait déjà navigué sur la Toile. Presque tous écrivent leurs textes à la main. On trouve des ordinateurs dans les rédactions, mais les journalistes doivent se les partager et il n’est pas rare que les reporters fassent la queue pour pouvoir taper leur texte.

Les quotidiens kinois coûtent cher (500 francs, 1,50$ US), ce qui explique la faiblesse des tirages, lesquels ne dépassent pas quelques milliers d’exemplaires. L’analphabétisme, bien sûr, y est aussi pour quelque chose, car seule la moitié de la population sait lire. Mais il ne faut pas croire que les journaux soient peu lus. Au contraire: ils circulent, sont prêtés et sont même revendus après une première lecture. En définitive, la République démocratique du Congo, quoique pauvre, est un pays riche en sujets, en lecteurs et en journalistes.

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RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO

Capitale: Kinshasa

Superficie: 2,35 millions de km2 (environ le quart du Canada)

Population: 62,66 millions d’habitants

Âge médian: 16,2 ans

Espérance de vie: 51,46 ans

Mortalité infantile: 88,62 pour 1 000 naissances

Alphabétisation…

des hommes: 76,2%

des femmes: 55,1% (en 2003)

PIB par habitant: 700 dollars (en 2005)

(Source: The World Factbook)