La ville qui ne devait pas exister

Métissée, festive et véreuse, La Nouvelle-Orléans joue de ses mythes comme on joue de ses charmes. Et attend avec un certain fatalisme le déluge qui menace de l’engloutir…

L’odeur pesante des marécages se glisse par la fenêtre entrouverte de la navette reliant l’aéroport au centre-ville. Certains vous diront que les marécages sentent l’humus, les eaux stagnantes, la végétation. D’autres, qu’ils exhalent la vie vaseuse qui y grouille. Autant de façons polies de dire que La Nouvelle-Orléans est encerclée d’une belle et franche odeur de merde.

En descendant en bordure du Vieux Carré, le quartier le plus ancien de la ville, avec mon inutile veste de cuir et mes sacs, je prends enfin la mesure de la chaleur. À 11 h du soir, il fait 32°C, avec un facteur humidex de bain turc. Ce n’est plus chaud, c’est cocasse. Je comprends intuitivement pourquoi La Nouvelle-Orléans enregistre un taux d’homicides parmi les plus élevés du pays: c’est un temps à égorger quelqu’un. Un trompettiste fait la quête, un air de be-bop aux lèvres. Caricatural. Je souris.

De prime abord, La Nouvelle-Orléans se présente telle qu’on se l’imagine. Berceau du jazz, haut lieu du vaudou, cette ville clinquante et colorée d’un

demi-million d’habitants (1 300 000 en incluant la banlieue) est à la hauteur de ses mythes. D’instinct, on a envie de la parcourir lentement. Plus pressé, on serait indélicat.

Ainsi, à marcher au coeur du Historic District, quartier ouvrier à la fois vivant et délabré, on pense aux parties de cartes que Stanley Kowalski y faisait dans Un tramway nommé Désir, de Tennessee Williams. Le Garden District, qu’il vaut la peine de traverser à bord du tramway de l’avenue Saint-Charles, a le charme alangui quoiqu’un peu ronflant du vieux Sud, avec ses larges allées bordées de chênes, ses façades helléniques ostentatoires, ses parcs somptueux et ses universités.

Le Vieux Carré, au contraire, n’étale pas son faste au grand jour: la rue est pour les touristes, mais les vrais trésors de ce quartier encore vaguement européen dorment dans le secret de ses magnifiques cours intérieures, que l’on devine, çà et là, au hasard d’une porte cochère entrebâillée. Dans le charme tranquille des lieux, la célébrissime Bourbon Street s’avère une indécente balafre. Mardi gras ou pas, il y règne une foire permanente dès le soir tombé. À de rares exceptions près – telle la Maison Bourbon, « vouée à la préservation du jazz », comme dit son slogan -, l’attrait majeur de ce gigantesque exutoire se cantonne à l’anthropologique. Les rabatteurs de bar vous hurlent leur baratin à tue-tête, des hommes mûrs se comportent en adolescents attardés et des jeunes filles (qui auront mal à la personnalité le lendemain) exhibent leurs seins ou davantage en échange de quelques colliers sans valeur lancés d’un balcon. Bourbon Street empeste la bière chaude et le vomi, mais, comme tout ce qui répugne, elle fascine aussi. À l’instar de La Nouvelle-Orléans en entier, elle est la fière caricature d’elle-même – car la caricature, d’un point de vue touristique, est avant tout extrêmement payante.

À l’angle des rues de Bourbon et Saint-Philippe se dresse la vieille forge qui servait de repaire à l’illustre pirate Jean Laffite. Ailleurs, on en aurait fait un musée, sans doute, avec ses cordons rouges et ses heures d’ouverture spartiates. Ici, on l’a transformée en taverne, et le piano trône à côté de l’ancien foyer où Laffite faisait retremper l’acier de ses armes. Nicole, qui sert la bière avec une lenteur toute caraïbe, connaît l’histoire de sa ville. Elle ne tarit pas d’anecdotes, drôles ou sombres, de renseignements insolites que l’on n’apprend pas dans les livres, mais en fouinant, en écoutant et en collant son oreille à la pierre.

« Sais-tu pourquoi la statue du général Andrew Jackson le représente avec son chapeau à la main, le regard braqué vers un des appartements cossus bordant le square? La riche mécène qui l’a fait ériger était ulcérée que le général, au cours d’une promenade, n’ait pas daigné se départir de son couvre-chef devant elle! Ainsi, il se décoiffe aujourd’hui en permanence en direction de l’ancienne demeure de la dame »

Nicole n’a rien d’une exception: la connaissance intime de l’histoire de leur ville semble être la norme chez les Néo-Orléanais. Ce qui n’est pas étonnant, étant donné que beaucoup vivent du tourisme. Difficile d’imaginer un marché plus saturé que celui-là: les visites guidées de cimetières, de plantations et de lieux prétendument hantés, les pèlerinages jazz et vaudou font la fortune des voyagistes. Si le coeur vous en dit, vous pouvez passer deux semaines à ne faire que ça.

Mais à déambuler en file indienne derrière un guide, certes captivant, on risque de passer à côté du trait le plus séduisant de la ville: son rythme, cette langueur qui lui vaut le sensuel surnom de « Big Easy ». Et l’on se priverait de succomber à la faculté presque occulte qu’elle a de ramener nos pas dans Royal Street, le long de la Moon Walk, en bordure du fleuve, ou au Café du Monde pour y manger d’infects « beignets » (en français). Au bout d’une semaine, on se surprend ainsi à adopter un restaurant (le Café Pontalba), à saluer une clarinettiste époustouflante (Doreen) ou à prononcer le nom de la ville comme les gens du coin: « N’Awlins ». La formule qu’ont ses habitants pour la décrire évoque d’ailleurs très bien la convivialité particulière qui y règne: « The biggest small town in America » (La plus grande petite ville d’Amérique).

De rencontre en rencontre, on a l’impression que La Nouvelle-Orléans se fait un plaisir d’adopter tout ce que l’Amérique compte de marginaux. Comme Travis, originaire d’une petite ville du Minnesota, qui est attablé au Déjà Vu, un café bon marché de la rue Dauphine. Il a les yeux maquillés, les ongles peints en noir et porte un accoutrement de vampire du 19e siècle. (Anne Rice, auteure de romans de vampires à succès, vient de La Nouvelle-Orléans et nombreux sont ceux qui lui vouent un culte infatigable.) Une incroyable quincaillerie orne son visage androgyne. Il a 20 ans et rêve de lancer sa troupe de théâtre gothique, mais en attendant, une amie serveuse, Pixie, lui paie un repas. « Personne ne te juge dans cette ville », commence-t-il. Il se tâte le menton, réfléchit. « Probablement parce qu’ils sont tous encore plus tordus que toi! » conclut-il avec un sourire.

Rayven, qui se tire un tarot à la table d’à côté, hoche la tête. « À commencer par moi… » Natif de l’Arizona, il est gai, séropositif et soi-disant voyant. Il cohabite avec Herb (du Vermont), qui fait du mime dans la rue Decatur. Ils logent dans une mansarde infâme au-dessus de Big Daddy’s, un bar de danseuses non moins sordide. « La vie ici n’est pas plus facile qu’ailleurs, dit-il, mais au moins on te la laisse vivre comme tu en as envie »

Toute tolérante qu’elle soit, La Nouvelle-Orléans est aussi une métropole extrêmement dure, peuplée de requins. De part et d’autre, on prodigue au visiteur des conseils à faire frémir: vers le nord, ne pas dépasser Bourbon Street le soir tombé; éviter, à toute heure, le parc Louis-Armstrong (nommé en l’honneur du trompettiste de jazz, un autre fils célèbre de la ville); ne visiter les vieux cimetières qu’en compagnie d’un groupe guidé. Sinon? La réponse est invariable, toujours accompagnée d’un sourire: « Tu vas te faire braquer. » Le consensus est tel que l’on est presque surpris de ne pas retrouver ces consignes de sécurité sur des panneaux de signalisation.

« À certains feux de circulation, il vaut mieux ne pas s’arrêter », m’avertit Manning Ogden, costaud et jovial père de famille de 42 ans, tandis que nous roulons dans une grande artère qui traverse un des innombrables housing projects, appellation pudique donnée à ces lugubres ghettos de HLM dont l’Amérique urbaine est parsemée. Pas une fois, ni chez lui ni chez aucun autre Blanc de La Nouvelle-Orléans, n’ai-je perçu la moindre trace de racisme – et, à considérer l’histoire honteuse du vieux Sud sur le plan des relations interraciales, il est fort heureux que de telles attitudes soient maintenant taboues. La Nouvelle-Orléans ne voit plus la couleur de la peau, paraît-il, mais bien la taille du portefeuille. Pourtant, dans les housing projects, les visages sont tous noirs. « Alors quoi, tu brûles les feux rouges? » Manning réfléchit un moment. « Surtout quand j’ai les enfants à bord. »

Curieusement, si tous ici s’entendent sur le problème d’une criminalité endémique, fruit d’iniquités économiques aussi vieilles que le vieux Sud, ils semblent s’y résoudre avec un sentiment qui avoisine la fierté. Car cela aussi fait partie du caractère de La Nouvelle-Orléans. Au cours des dernières années, elle s’est vu décerner, par divers organismes fédéraux ainsi que par des associations publiques et privées, nombre de distinctions peu enviables. Ville américaine la moins adaptée aux handicapés et aux personnes âgées. Ville ayant les pires routes, le pire système d’éducation et le pire niveau de corruption policière au pays. Elle arrive en outre en première position pour l’usage de stupéfiants, en troisième pour la consommation d’alcool, en quatrième pour le taux d’obésité. Et, cerise sur le gombo: après un recul important au cours de la dernière décennie, La Nouvelle-Orléans reprend aujourd’hui sa place sur le podium en tant que capitale du meurtre aux États-Unis. Pour rivaliser avec elle, il faudrait à Montréal, qui n’en connaît qu’une soixantaine, 700 homicides par année!

« La Nouvelle-Orléans est une ville d’arnaque. Soit t’es un arnaqueur, soit tu te fais arnaquer. C’est comme ça, me dit John Williamson, astrologue dans la cinquantaine tenant kiosque à Jackson Square. Alors, si tu comptes rester, trouve-toi une arnaque au plus vite… Question d’autodéfense. » À jeter un regard sur l’histoire de cette ville aussi improbable que légendaire – dont les contributions culturelles incluent le jeu de poker -, on se rend compte que l’arnaque, au même titre que la cuisine créole, fait partie du tableau depuis longtemps.

Les premiers colons français de 1718, auxquels on avait textuellement promis rien de moins qu’un éden – « la Venise du Nouveau Monde »! -, ne trouvèrent à La Nouvelle-Orléans guère plus qu’un simple poste de traite, quelques cabanes et des tentes, plantés au beau milieu de marais pestilentiels peuplés de serpents et d’alligators. Ajoutez à cette première vague de colons des esclaves arrachés à l’Afrique, des Espagnols venus gérer une province sur laquelle ils ne régneront que 41 ans, des milliers d’Acadiens déportés des Maritimes – les Cajuns, qui s’établiront davantage dans les bayous que dans la ville elle-même – et vous obtenez un sacré recours collectif en perspective.

En sa qualité de porte d’entrée sur le Mississippi, l’emplacement de La Nouvelle-Orléans était essentiellement stratégique. En vérité, il n’aurait jamais dû être envisagé pour y fonder une ville: il se trouve de deux à trois mètres au-dessous du niveau de la mer!

Aujourd’hui, cette improbable métropole représente un véritable cauchemar pour tout urbaniste. À la moindre averse soutenue, la ville doit être drainée par 22 stations de pompage, qui rejettent, au moyen d’un vaste réseau de canaux surélevés, des milliers de mètres cubes d’eau à la seconde dans le bassin du lac Pontchartrain, au nord. Le sol est si humide qu’il est impossible d’y inhumer les morts; on les place donc dans des tombeaux hors de terre, ce qui donne aux nombreux cimetières de la ville – the cities of the dead – un caractère particulièrement macabre.

Manning Ogden, qui est entrepreneur en construction, connaît bien les problèmes logistiques que posent les conditions du terrain. Tout en manoeuvrant habilement sa camionnette sur un boulevard lézardé de crevasses, il partage son exaspération. « Les résidants se plaignent tout le temps des routes, des fondations des maisons qui s’enfoncent, des pelouses inondées à la fin de l’été. Mais dès qu’on refait une digue ou un viaduc, ils se plaignent des inconvénients causés par les travaux. Qu’ils essaient donc de couler du béton sur de l’eau, pour voir! Cette ville ne devrait pas exister… C’est un privilège d’y vivre, au fond », conclut-il d’un ton sévère, soudain contraint à un détour par… la réfection d’un canal.

La situation géographique particulière de la ville n’a pas comme seules conséquences les incessants inconforts de ses habitants. Au fil des décennies, l’endiguement systématique du Mississippi – pour améliorer la navigation, mais aussi pour satisfaire les besoins d’une industrie pétrochimique colossale dont les raffineries constellent les berges – a érodé la zone tampon que constituaient les marais de l’estuaire du grand fleuve. Si bien que, s’il advenait un ouragan majeur comme ceux qui, bon an, mal an, viennent frapper les côtes de la Floride, la ville serait complètement désarmée devant la crue violente des eaux.

Selon le pire des scénarios, le tiers de la ville pourrait se retrouver sous 10 m d’eau, et ce, pendant des semaines. Avec un avertissement de 72 heures, un maximum de 75 000 personnes pourraient être évacuées à temps – d’après « les estimations les plus pessimistes », car il n’y a pas de consensus sur la question -, alors que le périmètre menacé en compte cinq fois plus.

Les études paraissent absolument farfelues, tant leurs projections sont cataclysmiques. Et l’on sourit devant un t-shirt qui clame: « ‘Til the great flood Laissez les bon [sic] temps rouler! » Mais quand le New York Times – qui est tout sauf un journal farfelu – affirme en substance la même chose, on se pince.

Des budgets ont bien été votés pour rebâtir les remparts naturels de la ville, mais ces sommes semblent s’être égarées dans les dédales tortueux de la politique louisianaise, réputée pour former une classe à part pour ce qui est de la corruption. (Dans les années 1930, un gouverneur de la Louisiane, condamné à 10 ans de pénitencier pour fraude, déclara à la fin de son procès: « Que voulez-vous, ce sont les risques du métier! »)

À l’approche de la saison des pluies, John Williamson, mon astrologue de Jackson Square, a donc fait ses bagages. « Ce n’est pas une question de si , mais une question de quand et je sens que ce n’est pas mon été chanceux », dit-il sobrement, une catastrophe dans le regard.

Attablé devant un gigantesque plateau d’écrevisses au bord du lac Pontchartrain, Manning Ogden, le pourtant pragmatique entrepreneur en construction, n’est pas plus optimiste. Alors, pourquoi reste-t-il? « Toute ma vie est ici, répond-il lentement. Et puis on ne va pas se sauver Il y a un risque évident, mais on a tout de même inventé le poker! » Il éclate de rire, de concert avec son fils Michael, 15 ans. Les crawfish sont délicieux.

Le matin de mon départ, je suis allé boire mon café au lait sur les berges du Mississippi. Fidèle à elle-même, La Nouvelle-Orléans semblait faire la grasse matinée, émergeant à regret des vapeurs d’une autre nuit de débauche. Sur le pont du Natchez, un steamer d’époque, l’orchestre entonnait un air de dixieland. La rue de Bourbon, lavée à grande eau comme chaque matin de l’année, se préparait pour les festivités du soir. À la voir ainsi, à la fois industrieuse et alanguie, j’ai songé que La Nouvelle-Orléans avait l’air aussi prête à affronter un ouragan que moi un double bourbon sans glace, c’est-à-dire pas du tout. Mais cette ville, qui a vu naître le poker, semble jouir d’une chance infatigable. Et d’un talent certain pour… le bluff.

Les plus populaires